La Porte du soleil (Bab El Chams)

De Yousry Nasrallah

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« Je ne suis pas encore morte ! » Dès le générique, la réponse donnée par une vieille Palestinienne à une blague lancée en passant donne le ton. Ce film qui mord l’Histoire à pleines dents sera le roman d’une résistance, d’une survie, effectivement adapté du roman éponyme ample et poignant d’Elias Khoury, unanimement considéré comme le récit par excellence de l’exode palestinien. Le générique se poursuit sur les gros plans de bouches dévorant des oranges : ces fruits, qui comme les olives sortent de la terre de Palestine, sont pour les près de 800 000 réfugiés la Palestine elle-même. Et c’est de cette chair-là que nous parle La Porte du soleil : la reconstitution, édifiante, rassemblant parfois bon nombre de figurants, reste dans une perspective chère à Youssef Chahine (dont Nasrallah a été l’assistant), alliant la musique et les foules à une caméra studio proche de son sujet, écartant la distance et la froideur qui privilégierait l’Histoire pour l’aborder avec la grâce des histoires emblématiques d’hommes et de femmes portés par le mouvement qui les entoure et qui non seulement l’accompagnent mais aussi le génèrent. Ce n’est pas du roman historique, c’est le corps d’un peuple et sa mémoire, avec la certitude – profondément littéraire et cinématographique – que la transmission de la mémoire passe par l’histoire intime et contradictoire des êtres plus que par l’exposition des faits.
Le film (à l’origine une commande d’Arte pour une soirée Thema sur la Palestine) comme le livre (publié en 1998) épouse délibérément un seul côté du conflit : les Israéliens sont pratiquement absents de l’image, ou bien les froids acteurs des massacres de 1948. Mais ce n’est jamais bêtement parti-pris : les traîtrises et les ambiguïtés sont partagées. La Porte du soleil ne prétend pas donner les ficelles historiques de l’embrouillamini israélo-palestinien : s’il restitue les faits, c’est pour bien insister sur le déplacement, sur l’exil forcé. Les 5 millions de réfugiés sont le sujet central, le talon d’Achille de l’Histoire, le nœud de la paix. L’expulsion de Beyrouth en 1982 fait écho dans la deuxième partie à l’exode de 1948 dans la première. Le massacre des camps de Sabra et Chatila répond à ceux des villages palestiniens. Ce sont deux peuples de l’exode qui s’affrontent, mais ici, un seul est représenté, car il écrit sa propre Histoire.
Fallait-il alors faire la chronique de l’exode et de la lutte ? « Se priver de raconter des histoires pour ne devenir que chroniqueur est une forme de répression, de peur de la vie », répond Yousry Nasrallah. La Porte du soleil est un véritable manifeste en faveur de la fiction : « Rien ne trouble et déroute autant ». Face au poids de l’Histoire et à la radicalité qui voudrait qu’on ne peut que s’en faire ambassadeur ou juge, le réalisateur de Mercedes et des Histoires de garçons, de filles et de voile oppose l’intimité d’une immense saga familiale, longue de 4 h 28, un film époustouflant, incroyablement rythmé et d’une fulgurante beauté. La longueur n’est jamais une épreuve car ce film est magistral, une date dans l’Histoire du cinéma arabe.
« Où étais-tu ? » C’est Khalil qui s’adresse à Younès (Orwa Nyrabia), dit Abou Salem, dit l’Homme, dit le père d’Ibrahim, tombé dans le coma. Sur ce lit d’hôpital, gît inanimé le combattant de toujours, depuis qu’il a 16 ans, mais retranché au Liban et clandestin dans son propre pays. Khalil, qui a lu qu’il fallait parler aux comateux (ou vu Parle avec elle de Pedro Almodovar), lui raconte l’histoire tragique de son peuple, mais avant tout sa proche histoire, en fait les deux à la fois tant elles sont imbriquées, ses expéditions régulières pour aller voir Nahila (Rim Turki, magnifique), sa femme restée en Palestine, enceinte de ses visites et qui devra en justifier en affirmant aux autorités que oui, elle est une putain. Nahila, qui incarne elle aussi la détermination d’un peuple, qui voudrait être un garçon pour pouvoir étudier, qui sera à la tête des femmes qui veulent rentrer chez elles après en avoir été chassées, entraînant les hommes et même l’Armée arabe « du secours » qui ne fait qu’astiquer les canons et attendre les ordres jusqu’à déclarer que la Galilée est tombée en 60 jours et que « vos dirigeants vous ont vendus ». Nahila que Younès n’aimera que séparé d’elle, comme cette Palestine « qu’on a pas aimé avant de la perdre », thème central d’un film qui mêle des scènes magnifiquement épiques et lyriques à la poésie de l’intimité du couple qui se marie une seconde fois dans la grotte de la Porte du soleil, à l’abri de tous, dernier espace de liberté d’une Palestine assiégée puis occupée.
« Où étais-tu ? » ce 15 mai 1948 lorsque tout le village a été massacré, début de l’exode, premier traumatisme ? Younès était ailleurs, à chercher des armes. Il n’était pas là non plus lorsque Nahila accouche, lui le combattant, le héros toujours sur la brèche : « Tu vivais une époque d’héroïsme, moi pas » lui rappelle Khalil. Cela constituera les deux moments du film : avant l’entracte, l’épopée d’un peuple qui résiste mais doit s’incliner ; après l’entracte, selon un changement radical de rythme et de dispositif cinématographique, moins linéaire dans le récit, la fresque épique centrée sur quelques personnages laisse la place à un style reportage filmé en caméra épaule, pour une vision intimiste et actuelle, intitulée « Le Retour ». Ce sera l’histoire de Chams, exécutée d’un commun accord par les différents clans palestiniens pour avoir tué l’homme qui la torturait. Ce sera le rêve révolutionnaire sécurisant à travers des images d’archives et Khalil disant : « Nous étions devenus des dieux ». Ce sera la constatation que la guerre du Liban « faisait de nous des criminels ». Toute cette introspection débouche sur la rencontre de Khalil avec la comédienne venue jouer à Beyrouth Quatre heures à Chatila de Jean Genet (Béatrice Dalle), Française solidaire avec la Cause mais qui pose les questions qui dérangent. Il fallait cette présence étrangère pour mettre en lumière l’absurdité de la souffrance auto-générée et l’impossibilité d’y adhérer. « Vous savez, Madame, cet homme a trop de pères » lui signalera le barman lorsque Khalil éclate en sanglots. Le drame d’un peuple « que tous les Arabes soutiennent mais détestent à la fois » s’étale dans toutes ses contradictions. C’est en cela que La Porte du soleil est passionnant : dans cette lucidité, et dans cette magnifique façon de raconter l’Histoire en parlant d’amour.

///Article N° : 3429

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