Femmes du Caire

De Yousry Nasrallah

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Marqué par sa collaboration comme assistant puis co-scénariste avec Youssef Chahine, mais développant un style original, Yousry Nasrallah, dès Vols d’été, son premier long métrage de fiction en 1987, a largement contribué à la renaissance du cinéma égyptien. Chahine, qui a produit ses films avec sa société Misr International, disait de lui qu’il était « le plus brillant » de ses successeurs. Effectivement, de film en film, Nasrallah se trace une place dans le cinéma indépendant international aussi bien qu’en Egypte, notamment grâce au succès de La Porte du soleil, magnifique saga sur l’histoire palestinienne présentée hors compétition au festival de Cannes en 2004. Même un tel sujet historique, Nasrallah l’abordait de façon très contemporaine (cf. critique [ n°3429 ]). Les personnages de tous ses films intègrent ce que l’expérience de la modernité veut dire en terme de désillusion. Ils sont dès lors traversés par la quête d’un lien dénué des dérives idéologiques avec les réalités sociales tout en cherchant à exister dans leur complexité d’individus.
Avec Femmes du Caire (dont le titre original est beaucoup plus évocateur : Shéhérazade, dis-moi ton histoire), Nasrallah se saisit fidèlement d’un scénario de facture populaire renouant avec une grande tradition du cinéma égyptien : le mélo. Il est davantage ici dans les contradictions de la modernité que dans une quête postmoderne. Les personnages de femmes qui émaillent les quatre histoires du film ont en commun de vouloir aimer et pour y arriver, devront faire fi des règles répressives dominantes. C’est bien sûr cette résistance qui intéresse Nasrallah et c’est elle qu’il met en avant par sa mise en scène.
Rien n’est simple : ces femmes sont des Shéhérazade en sursis, travaillées par leur transgression et confrontées à ses conséquences. Pour en rendre compte, Femmes du Caire passe par un artifice permettant à la fois récit oral et visuel : la télévision. Attaquée pour ses positions politiques mettant en danger la carrière de son compagnon Karim, l’émission animée par Hebba doit virer de bord : elle s’intéresse alors à la condition féminine, un sujet encore plus chaud ! Comme Laïla, l’animatrice de l’émission de radio « Les Secrets nocturnes » du précédent film de Nasrallah, L’Aquarium, Hebba passe d’une regard distancié sur les autres à une regard sur soi. Le rapport à la politique n’est dès lors plus une dénonciation mais une implication. Alors que Laïla était interprétée par Hend Sabry, actrice tunisienne devenue une star dans le cinéma égyptien grâce à des rôles de femme déterminée, c’est à Mona Zaki que Nasrallah a proposé le rôle, une actrice connue pour ses rôles de « midinette asexuée » en Egypte. Et c’est effectivement ce type de personnage qu’elle campe au départ. Son évolution n’en sera que plus remarquable.
Comme dans les Mille et une nuits, l’amour est ici idéal et total. C’est sans doute là que se situerait l’ambiguïté du film, dans cette perpétuation d’une vision essentialiste de la relation entre les hommes et les femmes. Nous sommes tous tributaires de cet idéal éternellement répété qui nous fait vivre toute blessure comme un échec et nous empêche d’y reconnaître le mouvement de la vie. Cela semble contradictoire au sein d’un film qui nous dit par ailleurs que le conformisme est mortifère. Pour ces femmes de classes sociales différentes, le seul lien économique aurait marché si cet amour n’était pas venu chambouler le contrat. On y tue par amour : la passion romantique rend aveugle, on en est victime car elle se saisit de nous mais elle est aussi, nous dit Nasrallah, le déclencheur imprévisible d’une sortie du conformisme social.
Le mélodrame est ici une façon de dépasser le naturalisme souvent privilégié de nos jours dans la peinture de la réalité, mais la mise en scène fait rupture avec le genre autant qu’elle distancie le film du feuilleton télévisé que pourraient évoquer intrigues et décors : Nasrallah multiplie ainsi à plaisir de savants plans séquences soutenant le récit et l’inscrivant même parfois dans le fantastique, comme le travelling qui ne cadre que le torse de Saïd se rendant tel un pharaon à la quincaillerie sur le plateau d’une camionnette.
D’histoire en histoire, le film évolue visuellement, miroir de la prise de conscience progressive d’une Hebba qui accepte d’être sage mais qui n’y arrive pas. Comme dans les Mille et une nuits encore, les histoires s’entremêlent, l’une guidant vers l’autre – une permanence dans le cinéma de Nasrallah. Le fil est maintenu par l’émission de télévision qu’Hebba a de plus en plus de mal à animer. S’il y est dit que « cette société pue car la scène politique est pourrie », Femmes du Caire ne tombe jamais dans la dénonciation. Cela aurait été peine perdue : tout le monde s’accorde en Egypte pour confirmer que le pouvoir est affaibli. Mais en s’attaquant aussi directement à l’oppression des femmes, Nasrallah fait de la politique en semblant ne pas en faire. Les intégristes égyptiens ne s’y sont pas trompés, qui ont crié au scandale. Mais le public, lui, s’est approprié le débat et est allé en masse voir le film.

///Article N° : 9286

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Yousry Nasrallah




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