Cannes 2004 : du social au regard

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Social et politique : le festival de Cannes 2004 l’aura été jusque dans sa palme d’or, attribuée à malgré sa faible valeur cinématographique à Michael Moore pour son brûlot anti-Bush.
Des manifestations des intermittents du spectacle aux grévistes de l’hôtel Carlton, il n’y avait pas que le soleil et les stars américaines (de retour après le froid de l’année dernière) pour chauffer la Croisette. Les intermittents luttent pour défendre leur statut, il est vrai tout à fait privilégié dans le contexte mondial puisqu’il sert la création culturelle en lui permettant de vivre en dehors des moments de création proprement dits. L’exception culturelle française, en somme. L’annulation de nombreux festivals et notamment du grand festival de théâtre d’Avignon avait fait très mal l’été dernier et la menace planait sur Cannes dès le blocage du transport des copies des films. Promesses du ministre de la Culture, manifestations dans les rues de Cannes, violente répression policière mais accord avec le festival qui a finalement pu se dérouler normalement.
Côté Carlton, le plus célèbre palace cannois squatté chaque année à grands frais par les blockbusters américains et qui accueillait cette année Quentin Tarentino (président du jury) et Brad Pitt, l’intersyndicale criait : « Nous voulons du pognon ! » : clairement, le personnel s’estime sous-payé dans cette débauche d’argent.
Car Cannes, cela reste le mythe du cinéma célébré chaque année à force de paillettes et de stars. Des milliers de badauds viennent voir la « montée des marches » qu’un grand écran offre à ceux qui ont oublié leurs jumelles. Un Michael Moore au milieu, tonitruant contre Bush, cela ne gênait au fond pas grand monde, tant celui du cinéma n’a qu’antipathie pour le maître du monde. Et lui a bien montré en attribuant la palme d’or à « Fahrenheit 9/11 » que Moore présente comme « une chronique des quatre années de présidence ». Fidèle à sa méthode, il déclare : « Je retourne les clichés pour parodier les chaînes d’info du type Fox News. J’utilise leurs propres armes, mais contre elles. » C’est bien là que le bât blesse : la critique est partagée entre la louange de son culot et le rejet de ses méthodes. A trop vouloir en faire, ne finit-il pas par ne convaincre que les convaincus ? La fin justifie-t-elle les moyens ? Vieille question d’éthique du cinéma que l’on croyait résolue après les excès révolutionnaires mais qui ne cesse de revenir sur le tapis face aux dérives de l’actualité. Et finalement, Moore sert-il vraiment un autre que lui-même ?
Son absolu contraire était aussi à Cannes, déjà auréolé et hors-compétition : l’Iranien Abbas Kiarostami. « 10 on Ten », leçon de cinéma où le réalisateur parle durant 1 h 23 de son évolution vers l’épure, précédait « Five », application d’ 1 h 14 en cinq plans fixes face à la mer. Après avoir dans les années 70 magnifiquement renouvelé en Iran le néoréalisme italien, il propose là un film expérimental qui cherche à dégager le cinéma des prisons formelles et techniques qui l’emprisonnent. Il s’agit pour lui de revenir aux frères Lumière mais dans le contexte actuel, cela se rapproche de Méliès, tant ces bouts de bois qui finissent par se briser dans les vagues arrivent à reposer les questions de l’intervention de l’auteur sur la réalité ou de sa mise en scène de la fiction. Minimalisme plus qu’éprouvant pour le spectateur, certes, mais fondateur : Cannes, qui laissait encore cette année une tribune à Godard et à son magnifique nouveau film, « Notre musique », ne craint pas la théorie pas plus que de se coltiner l’état du monde. Les sélections furètent toute l’année dans les festivals internationaux pour trouver la perle rare qui réussit à parler d’universel à partir du vécu des uns et des autres.
Que l’Afrique y soit bien peu présente veut-il dire qu’elle soit oubliée ou mise de côté ? Arrêtons avec cette vision victimaire : c’est l’état du cinéma du Continent qui est en cause, son manque de moyens et la faiblesse de la production certes, qui n’arrange rien, mais aussi sa difficulté à se penser. Les dramaturges, les plasticiens semblent en avance sur les cinéastes. Il faut dire que réussir un film est terriblement complexe, un travail d’équipe alors que la formation manque. Rien d’étonnant dès lors à ce que le seul à se faufiler dans la sélection officielle ait été le grand Sembène. Son Moolade a reçu le prix « Un certain regard », ce qui n’est pas rien. Et une émouvante ovation lors de sa projection. Le film a touché un public et des critiques pourtant réticents aux histoires de villages. Pour échapper à l’excision, quatre jeunes filles viennent se réfugier dans la maison de Colle Ardo, admirablement interprétée par Fatoumata Coulibaly. Celle-ci tend une corde à l’entrée de sa cour pour les protéger. Moolade signifie « droit d’asile » : la tradition lui accorde ce droit mais les pouvoirs (notables, exciseuses, mari) tenteront de la faire plier, jusqu’à la flageller en une scène d’anthologie impressionnante de densité.
Un film militant qui ne se cache pas, comme Moore, mais la différence est que si Moore espère bien être celui qui aura chassé Bush du pouvoir, Sembène laisse les femmes actrices du changement : son film est un hommage autant qu’un appel et la délicatesse qu’il met dans sa façon de filmer notamment son actrice principale ne trompe pas son monde.
On trouve le même respect dans A Casablanca, les anges n’ont pas d’aile, du Marocain Mohamed Asli, sélectionné par la Semaine de la Critique. A travers les rêves et le destin de trois hommes qui ont quitté leur village et se retrouvent à travailler dans un restaurant de Casablanca, c’est la réalité sociale du Maroc d’aujourd’hui qui est dépeinte dans une veine néoréaliste. Le film est inégal mais aussi inégalement traité puisqu’il mélange les styles : sans doute est-ce là sa force car il se dégage de la pure chronique documentaire pour aller vers la fable. Ces anges n’ont pas d’aile mais ils rêvent d’en avoir : le film en est pathétique sans tomber dans le pathos.
La chronique, c’est ce que le Nord demande souvent au Sud : une sociologie documentaire qui améliore le guide touristique. « Se priver de raconter des histoires pour ne devenir que chroniqueur est une forme de répression, de peur de la vie », répond le cinéaste égyptien Yousry Nasrallah. Présenté hors-compétition, adapté du roman éponyme d’Elias Khoury, La Porte du soleil est un véritable manifeste en faveur de la fiction : « Rien ne trouble et déroute autant ». Face au poids de l’Histoire et au parti-pris qui voudrait qu’on ne peut que s’en faire ambassadeur ou juge, le réalisateur de Mercedes, de La Ville et des Histoires de garçons, de filles et de voile oppose l’intimité d’une immense saga familiale, longue de 4 h 28, un film époustouflant, incroyablement rythmé et d’une fulgurante beauté. A travers l’époustouflante histoire d’amour de Nahila (Rim Turki, magnifique) et de Younès (Orwa Nyrabia), Nasrallah nous conte l’Histoire de la Palestine de 1948 aux accords d’Oslo. C’est une Histoire d’exode, aux dimensions épiques toujours rattrapées par la vision intimiste, ce qui l’ouvre aux contradictions et la sauve d’une stérile radicalité.
Le Proche-Orient occupait nombre d’écrans cannois, avec une dominante : la critique de leur société. Or, de l’Israélienne Keren Yedaya, ou Atash, du Palestinien Tafik Abu Wael, tous deux sélectionnés à la Semaine de la critique, se gardent bien d’évoquer le conflit. Or dépeint la dérive de la société israélienne tandis qu’Atash s’attaque au mythe du martyre d’une société désespérée. Entre les deux, un mur est érigé. Simone Bitton réalise Mur, une méditation cinématographique d’une incroyable résonance. Affirmant sa double culture juive et arabe, elle fait véritablement toucher du doigt l’aberration de cette construction, terrible régression dans l’Histoire mondiale. En faisant disparaître à l’image les villages et les arbres derrière l’avancée du béton, elle nous fait percevoir combien les murs de toutes sortes menacent de séparer les humains. Godard dans Notre musique fait discuter dans leur propre langue à Sarajevo une journaliste israélienne et un poète palestinien. Ce dialogue ne peut aujourd’hui avoir lieu ailleurs qu’au cinéma : là est sa magnifique fonction, poétiser une âpre réalité pour triturer les consciences, envisager l’utopie.
Tout cela n’est pas du Moore : rien de politiquement correct. Lorsque la Libanaise Danielle Arbid se filme avec Dans les champs de bataille en petite fille dans le Beyrouth de 1982, en pleine guerre civile, c’est une introspection qu’elle nous livre, qui n’a rien de complaisante. La guerre n’empêche pas seulement de vivre, elle est un obstacle à la découverte des garçons. Heureusement, la domestique de la famille s’en charge, mais tout ce petit monde a perdu le sens des valeurs. Les blessures de la guerre ne sont pas prêt de se refermer.
La Blessure : c’est le titre du film du Français Nicolas Klotz sur l’immigration clandestine, sélectionné par la Quinzaine des réalisateurs. 2 h 43 : la durée joue ici un rôle essentiel. Klotz veut nous mettre en situation. La violence policière et les humiliations dans la zone de rétention de l’aéroport de Roissy sont innommables. Blandine, jeune Congolaise, en ressort blessée à la jambe, mais sa blessure est infiniment plus profonde. Malgré la présence de son mari, sa vie dans un squat où tournent les proxénètes est tout aussi solitaire que sa rétention. Un long apprentissage devra venir, que le spectateur partage dans la durée, pour retrouver une présence au monde.
C’est le voyage inverse que fait le documentariste Denis Gheerbrant dans Après, sélectionné par l’ACID (Agence du cinéma indépendant pour sa diffusion) : lui qui n’a jamais été en Afrique, il se rend au Rwanda dix ans après le génocide. Il pense construire son film sur la rencontre mais s’aperçoit vite que le silence domine. Dans une pause, il constate : « J’avais cherché à mettre de côté ce qui nous différenciait ». La découverte devient possible, qui permet de comprendre qu’en cherchant à éliminer l’Autre en son sein, un peuple se suicide, comme au Rwanda. Honnête et prenant le temps du partage, le film est une leçon.
Autre film sélectionné par l’ACID, l’étonnant Un fils d’Amal Bedjaoui : la réalisatrice née à Alger met en scène avec intelligence et une rare finesse sur un sujet aussi difficile la relation entre un fils qui se prostitue et un père qui vit enfermé depuis la disparition de sa femme. Ici aussi le silence pèse, face au mutisme du père, qu’il faut exorciser dans d’autres bras.
Tous ces films proposent une démarche au spectateur. Pas un message : une vision, une évolution du regard. C’est ce que fait aussi le seul court métrage du Sud de la sélection officielle : L’évangile du cochon créole, du Haïtien Michelange Quay. Un enfer, Haïti ? N’est-ce pas surtout « la terre de nos pères, la terre de nos mères » ? En 15 minutes d’une édifiante densité, Quay dresse en images surréalistes le tableau si complexe du porc créole, noir, apocalyptique, enfant d’esclave et révolutionnaire, migrateur et thérapeute. Un petit bijou provocant et lucide.
Les deux termes s’appliquent aussi au dernier film de Youssef Chahine, qui clôturait la sélection « Un certain regard » et déchaîne les passions : quoi ? Ce jeune de 78 ans ose revenir encore sur sa biographie pour se faire briller ? Et si son histoire avait l’actualité de ce qui agite Michael Moore : la relation du monde arabe et de l’Amérique. Alexandrie… New York la prend comme centre, à travers l’histoire d’amour vécue par le jeune Chahine lorsqu’il fit ses études à 19 ans à une école d’art dramatique de Californie. Il retrouve sur le tard Ginger, la belle Américaine qui elle n’a pas réussi sa vie mais lui a fait un fils sans le lui dire. Et Chahine de pester contre la dérive politique d’une relation aussi charnelle. Il le fait comme à son habitude avec une tonicité incroyable, osant n’importe quoi, même le kitch le plus extrême en adaptant Carmen. Tout est démesuré, plein d’humour et d’amour jusqu’à la tarte à la crème que reçoit le méchant mari raciste d’une Ginger ressuscitée. Car Chahine croit au cinéma, aime les musicals hollywoodien autant que les cabarets égyptiens, et peste contre Bush à sa façon, la meilleure qui soit !

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Les images de l'article
Palais du festival © OB
Manifestation d'Intermittents © OB
Manifestation d'Intermittents © OB
Le succés de Youssef Chanine © OB
La Croisette © OB




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