Alexandrie… New York

De Youssef Chahine

Lire hors-ligne :

« New York, pourquoi combats-tu la tendresse ? » Pour pousser son coup de gueule anti-Bush, Chahine se fait à nouveau autobiographique, comme il l’avait été dans Alexandrie pourquoi (1979), La Mémoire (1982) et Alexandrie encore et toujours (1990). C’est sa façon de parler de l’état du monde, et notamment de cette difficile relation du monde arabe à l’Amérique. Sans gommer les clichés en vigueur à l’époque où il fit ses études de comédie et de cinéma en Californie (arabe = tente + chameau + saleté + pauvreté), et qui n’ont pas beaucoup évolué au fin-fond des Etats-Unis, il oppose une époque bénie à la brutalité actuelle. Et le fait bien sûr en prenant comme exemple le cinéma : « Comparez l’élégance de Gene Kelly et Fred Astaire avec la bestialité de Stallone, Bruce Willis et Schwarzenegger ! »
On lui reproche de trop parler de lui, de se prendre pour un dieu en se plaçant sur un piédestal ? Le film est effectivement à sa gloire mais pas tant que ça : il se définit dès le début comme un timide et un monstre, reconnaît les manques de sa vie privée et s’invente finalement dans le film le fils qu’il n’a jamais eu pour bâtir une histoire dépassant la sienne propre. Il fait même dire à son personnage, Yehia quand il s’adresse à la femme qu’il aime : « Si tu veux me changer, je crois que ça ne marchera pas : c’est difficile un garçon qui vit juste dans l’imagination… »
Comme toujours dans son cinéma, la musique – violons, chœurs et guitare -, la danse, le charme dominent et l’amour structure la relation : Chahine retrouve Ginger, son amour de jeunesse à 19 ans. On pense à Ginger et Fred, le merveilleux Fellini où un couple vieillissant était repris à l’occasion d’un come-back télévisuel dans le flot de la modernité tout en évoquant avec nostalgie la splendeur passée. Mais contrairement à Fellini, Chahine alias Yehia orchestre nombre de flash-backs sur son rêve américain et centre le sens du film sur sa relation avec son fils Alexandre, qui lui ressemble tant à 19 ans qu’il est joué par le même acteur. Comme Yehia jeune, Alexandre se sent enfermé dans son arabité qu’il vit comme une différence lui collant à la peau, au point que sa fiancée finit par lui dire : « C’est toi que j’ai aimé, par le sang dans tes veines ». Là encore, la géopolitique n’est pas loin : « Il a énormément aimé l’Amérique, mais l’Amérique l’a méprisé ». Vous voulez comprendre le monde arabe ? lance Chahine aux Américains : « Et bien allez voir mes films ! » C’est ce que fera Alexandre pour comprendre Yehia, tandis que celui-ci ira voir son fils danser.
C’est tout simplement une relation d’égalité que propose Chahine aux Etats-Unis, et non d’impérialisme. Hollywood tournait dans le monde arabe des films où tout le monde parlait anglais ? Eh bien Alexandrie… New York est entièrement tourné en arabe avec des acteurs égyptiens, même les scènes situées en Amérique ! Même Ginger est interprétée par la magnifique Yousra. Parce que Chahine ose son cinéma et que c’est ça qui lui donne tout son poids ! Même quand il se saisit de Carmen avec un kitsch incroyable ou convoque Hamlet pour stigmatiser le rejet de l’étranger, tout fonctionne car il pousse à fond sa croyance en la magie d’un cinéma jubilatoire et démesuré, un grand éclat de rire qui ne l’empêche pas de régler des comptes. Quand il évoque son prix du 50ième anniversaire qui récompensait l’ensemble de son œuvre au 50ième festival de Cannes, il fait noter à Ginger : « On le couronna à Cannes, il n’est rien dans son pays ».
Ce Chahine de 78 ans a-t-il un ego vampirique ? Il en faut pour faire du cinéma mais la mise en scène de son succès « Summa cum laude » (très bien en tout, lors de la remise de son diplôme à Pasadena) n’est pas ici une autocongratulation stérile : elle est l’incantation parfaitement politique à une Amérique en dérive d’un vieux cinéaste de réputation internationale qui se fait lyrique à souhait pour faire chanter en chœur God bless America tout en l’admonestant sévèrement de la plus belle façon qui soit : avec une histoire d’amour.

///Article N° : 3432

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Laisser un commentaire