1999 : impressions de Cannes

Commentaires très personnels sur la 52ème édition du célèbre festival

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Cette année encore, l’Afrique était peu présente dans la sélection officielle. Pourtant, Un Certain Regard avait choisit un peintre sénégalais pour illustrer son affiche, Assane N’Doye, qui a adapté pour le festival son œuvre Le Reflet. Le cinéma ne lui était pas étranger : il avait été chef décorateur du Mossane de Safi Faye présenté dans la même sélection en 1996. C’est Youssef Chahine, (couronné pour l’ensemble de son œuvre il y a deux ans avec le prix du cinquantenaire au moment où il présentait Le Destin) qui l’a ouvert avec son 36ème film en près de 50 ans de cinéma, l’Autre, sorti en même temps dans les salles. Histoire d’amour entre deux jeunes d’origine sociale différente, c’est en fait un véritable ballet de genres cinématographiques différents autour d’un thème : les dangers de la globalisation et de la mondialisation. Mélodrame et comédie musicale, thriller politique et vaudeville léger, il passe sur un rythme endiablé d’un style à l’autre, usant des stéréotypes comme des effets spéciaux pour imprimer sans cesse une distance permettant d’éviter les pièges du politiquement correct dans sa dénonciation des corruptions. Même la superbe Nabila Eibed, grande star du cinéma égyptien, donne à son rôle rébarbatif de mère possessive et affairiste une telle sensualité que cette ambiguïté plonge le spectateur dans l’incertitude et capte son attention. Ce n’est finalement pas du grand Chahine mais il ravit par tout ce qu’il ose et réussit.
Quant au Malien Cheick Oumar Sissoko, qui avait pourtant fait à nouveau le choix de donner au Fespaco la priorité pour présenter son film (cf critique et interview dans Africultures n°18, spécial Masa-Fespaco), il a trouvé à Cannes tant auprès de la critique que du public une oreille plus ouverte au message de La Genèse qu’à Ouagadougou où le film fut souvent taxé d’hermétisme. Critique et public ont perçu la profondeur d’un film qui ausculte les tréfonds de l’homme dans ses luttes fratricides, répondant à la lancinante question : pourquoi la haine ? Et qui ne se contente pas d’un simple constat mais cherche les voies du dépassement. Sortie française cet automne.
Côté courts métrages, l’Afrique du Sud était présente dans la sélection officielle avec Husk, un 11 minutes de Jerry Handler. Après Mapantsula en 1988 et Sarafina ! en 1992, c’est le 3ème film sud-africain à être sélectionné à Cannes.  » Nous n’aurions pu trouver un meilleur tremplin pour ce film « , s’est écrié Jeremy Nathan, directeur de Primedia qui en assurait la production exécutive, ce court faisant partie d’une série, Short and Curlies, initiée par Primedia et les Anglais de Channel Four.  » Le but de cette série, poursuit Nathan, est d’accélérer l’émergence d’une nouvelle génération de cinéastes sud-africains.  » Jerry Handler, fraîchement diplôme de l’UCLA Film School (Californie), avait été remarqué pour son court en 16mm Strangers and Neighbours. Husk est effectivement un court de qualité, mettant en scène trois personnages : dans un coin reculé du Sud, le père alcoolique et sa fille sont perclus de dette et risquent de se trouver à la rue. Le désespoir les pousse à éliminer l’usurier qui vient les menacer.
Un hommage émouvant était rendu à Djibril Diop Mambety par La Quinzaine des Réalisateurs avec la projection de La Petite vendeuse de soleil (cf analyse dans Africultures n°18) et Le Franc qui sortiront le 6 octobre sur les écrans français. Mais on ne s’y est pas bousculé, contrairement au dernier film de Spike Lee, une fable sur l’intolérance, Summer of Sam, pourtant beaucoup moins intéressant. Il faut dire que Lee était présent pour le présenter devant une salle en délire. Il n’y avait pas de quoi : cette chasse aux sorcières dans la canicule historique du Bronx de l’été 77 où sévissait un meurtrier trucidant les couples en train de s’embrasser dans les voitures m’est apparue comme un épuisant embrouillamini de bavardages et d’effets de caméra artificiels distillés à un rythme d’enfer sur une musique tonitruante, qui finalement se réduit à un show agressif sans intérêt si ce n’est une peinture acide de New-York,  » une ville que j’aime et déteste à la fois !  » On est loin de ses excellents regards sur la société contemporaine et sa mise en pièce du racisme et de la condition des Noirs comme dans Do the Right Thing (1989) ou Jungle Fever (1991) ou encore son dernier film sorti en France : Get on the bus (1997).
Quant à la Semaine de la Critique, elle a primé à juste titre Fleurs d’un autre monde, de l’Espagnole Iciar Bollain, où les fleurs ne sont autres que de belles femmes noires invitées dans un village perdu dans la campagne pour y trouver mari. Situation cocasse où les différences s’exacerberont, les racismes se dévoileront et le patriarcat reprendra ses droits. Un film touchant et réussi car il évite tout manichéisme avec des personnages contradictoires et bien vivants.
L’ACID, Agence pour la diffusion du cinéma indépendant, présentait Doulaye, une saison des pluies, du Français Henri-François Imbert, un intéressant voyage initiatique au Mali, quête de mémoire d’enfance à travers la recherche d’un ami de son père. Comme dans Rostov-Luanda du Mauritanien Abderrahmane Sissako, ce qui frappe est la disponibilité et la générosité de ceux à qu’il demande de l’aider. Ce sont donc eux qui font le film, échafaudant des hypothèses, indiquant les directions à prendre, et permettent de sentir en profondeur la vibration de ce pays. Le réalisateur sait les respecter ; il est dommage par contre que de vains effets d’images viennent contrecarrer ce propos personnel et sensible.
Le palmarès, très radical, ne pouvait que réjouir les cinéphiles. En remettant la palme d’or à Rosetta des frères belges Dardenne, le jury présidé par le Canadien David Cronenberg s’est singulièrement éloigné de la logique grand spectacle et paillettes des montées quotidiennes des marches rouges du palais des festivals. On avait peine à croire que ce film avait été présenté à un public en smoking et robes de soirée plus occupé à briller sous les sunlights que préoccupé par la misère sociale que le film choisit littéralement de prendre à bras le corps. Dans leur premier film déjà, La Promesse, les frères Dardenne décrivaient le dur vécu des immigrés, mettant admirablement en scène Assita et Rasmane Ouedraogo.
C’est cela le paradoxe cannois : paillettes et profondeur s’y mêlent au rythme des projections en un ballet ponctué par l’angoisse d’avoir les places permettant d’entrer dans les salles bien gardées.
Sur le port, à cinquante mètres du  » bunker « , le palais des festivals où n’entrent que les heureux détenteurs du badge miracle des accrédités, un village africain affichait un autre logique : l’espace Noir Black Negra proposait projections, animations et expositions gratuites pour une découverte du monde noir de l’Afrique et de ses diasporas. Après avoir réuni 10 000 personnes l’année dernière autour d’un programme de films et de concerts consacrés à l’Algérie, le CCAS, comité d’entreprise des électriciens et gaziers, le plus important et donc le plus fortuné de France, consacrait 3500 m2 au monde noir. Remarquable engagement de solidarité de la part d’un organisme dont ce n’est pas forcément la vocation mais qui s’engage dans le soutien des expressions culturelles du Sud et publiera prochainement à destination des professionnels un catalogue gratuit des dix dernières années du cinéma africain.
Une salle de 300 places, des tentes abritant des expositions photo et peinture, des soirées de contes et de musique, le défilé de mode d’Alphadi, un débat sur l’exclusion… le programme de ce  » village africain  » était riche et varié. Occasion de voir des classiques invisibles comme Cinq jours d’une vie, le premier Cissé, ou Réou Takh de Mahama Johnson Traoré, qui n’ont pas pris une ride, et même le film fondateur du cinéma afro-cubain, De cierta manera de Sara Gomez, ou des avant-premières comme le passionnant Mobutu, roi du Zaïre du documentariste belge Thierry Michel, annoncé en salles pour le 6 octobre (cf la critique de Jean-Servais Bakyono dans Africultures n°19 et l’interview qui sera publié le mois prochain). Mais aussi, comme toujours quand l’association Racines noires animée par Catherine Ruelle participe à l’organisation, les films de l’Afrique anglophone et ceux de la diaspora sud- ou nord-américaine.
Un seul regret : ne pas retrouver dans cet espace très clean l’ambiance culinaire et festive instaurée chaque année par Marc Nekaïtar dans son Agora du 7ème art d’origine africaine, où l’on pouvait manger des plats africains en compagnie des réalisateurs. Il dut se contenter cette année d’organiser moult projections de films africains dans le cadre de Cannes Forum, dans des salles périphériques plutôt destinées au public cannois. Mais se promet de revenir en l’an 2000 sur une plage de la Croisette ! 

///Article N° : 967

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L'espace Noir Black Negra
Flores, de Otro Mundo




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