Le Destin

De Youssef Chahine

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 » Ils  » ont interdit L’Emigré. Sous prétexte qu’il représentait un prophète. Et Chahine de leur répondre d’un grand coup d’irrévérence, par un film magistral contre l’intégrisme et l’intolérance. Le Destin, situé au 12° siècle en Andalousie arabe, est un tourbillon épique foisonnant d’allusions au temps présent comme à l’Histoire, une révolte contre l’obscurantisme, un bouillonnement où Chahine est au plus fort de son style, alliant souffle hollywoodien (où il a étudié) et grouillement humain de ses sources : l’âge d’or du cinéma populaire égyptien alliant comédies musicales et mélos sociaux.
C’est en jouant ainsi sur la magie du spectacle autant que sur la détermination des idées que Chahine nous propose des pistes pour déjouer les pièges du destin. Comment contrer la progression inlassable de la bêtise et de l’exclusion ? Quels outils avoir contre le rouleau compresseur de ceux qui, en s’emparant de la Révélation, mettent de côté la raison ? Chahine nous donne trois pistes. Ce sont d’abord la danse, le chant, la fête : ils font resurgir chez Abdallah, endoctriné et possédé par les intégristes, un souffle de vie. Face à l’endoctrinement du corps et de l’esprit, refaire parler les corps sensibles :  » Je peux encore chanter  » entonne Marwan, le poète-chanteur que l’on a voulu assassiner. Mais sans les femmes, la fête ne suffirait pas. Elles marquent tout le film de leur beauté, leur amour, leur lucidité et leur détermination. Alors qu’elles sont absentes dans le clan intégriste, elles illuminent et rythment l’entourage d’Averoes et lui rappellent que seuls, les intellectuels (ni même les hommes) ne pourront changer le cours des choses. Chahine ne peut que croire en elles, lui pour qui la sensibilité est un art de vivre et de filmer.
La troisième piste est la résistance, bien sûr, mais pas n’importe comment : Averoes, philosophe mis en danger pour défendre la nécessaire interaction de la raison et de la Révélation, est déterminé mais pas jusqu’au-boutiste. Il se résout à démissionner et fuir lorsqu’il comprend avoir perdu la partie. Une façon de rappeler que l’homme ne peut vaincre son destin, tant les déterminismes sont puissants, même avec toute la bonne volonté du monde, ce qui ne va pas sans agacer les Occidentaux qui croient pouvoir en être maître. Fatalisme islamique ? Averoes montre justement que la soumission à Allah (inch’Allah, maktoub – c’est écrit) n’implique aucunement de se crisper sur des vérités immuables mais de délier ce qui emprisonne l’homme pour recevoir la nuit de Qadr (la nuit du destin), la descente du Coran dans l’univers, la nuit de l’agrandissement de soi. C’est de s’en sentir dépositaire (amanat) qui donne au philosophe l’intégrité nécessaire à sa détermination. C’est par cette intégrité, définition de sa résistance, qu’il réunit autour de lui ses fidèles et finit par vaincre. Et c’est sans doute cette conscience de la prééminence du destin, cette capacité à le regarder tel qu’il est, qui lui permet de remercier ceux qui brûlent ses livres à la fin du film et, dernier geste d’ironie lancée au sort, d’en lancer lui-même un dans le feu en nous regardant en face.
Chahine s’attarde longuement sur un personnage secondaire, le fils du traducteur français d’Averoes. Son père est brûlé vif sur un bûcher languedocien au début du film : élégante façon de rappeler que l’intégrisme n’est pas seulement un produit de l’islam ( » Ceux qui veulent monopoliser Jeanne d’Arc, c’est presque une secte et leur patron est un gourou !  » déclarait Chahine à sa conférence de presse cannoise). Pour sauver les écrits du philosophe, il bravera montagnes, froid et torrents déchaînés. Et c’est par chance qu’il arrivera à en sauver un. Mais toute chance se double de malchance : l’eau a rendu le livre illisible. Le destin est ainsi. Belle leçon logistique : se livrer à sa chance ne sert à rien ; le destin est rusé ! La chance existe mais demande une bonne dose de raison. Plus prévoyant, le prince héritier saura saisir la sienne pour déjouer les pièges et mettre les livres en lieu sûr en Egypte.
Fidèle au thème favori de son cinéma, les relations avec le pouvoir, Chahine rappelle à brûle pourpoint que l’intégrisme ne poursuit qu’une seule chose : monopoliser le pouvoir. Mais avec une fougue jubilatoire qui nous atteint heureusement à la vision de ce grand film, il détache en lettres d’or sur l’autodafé final une maxime à laquelle il nous donne la force de croire :  » La pensée a des ailes. Nul ne peut arrêter son envol. « 

///Article N° : 163

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