18 jours

La révolution égyptienne en dix chapitres

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Sur les écrans français à partir du 7 septembre 2011.

L’enfermement, la peur et l’aspiration de liberté, c’est finalement, sans qu’ils se soient concertés, le thème qui se dégage des dix courts métrages réalisés par des cinéastes égyptiens et rassemblés dans 18 jours : Rétention de Sherif Arafa, Créature de Dieu de Kamla Abou Zikri, 19-19 de Marwan Hamed, Quand le déluge survient de Mohamed Ali, Couvre-feu de Sherif El Bendari, Les Gâteaux de la Révolution de Khaled Marei, Tahrir 2.2 de Mariam Abou Ouf, Fenêtre de Ahmad Abdallah, interior/exterior de Yousry Nasrallah et Ashraf Seberto de Ahmad Alaa. Le titre 18 jours correspond à la période du 25 janvier au 11 février 2011 de la révolution égyptienne, des premiers gros heurts à la chute d’Hosni Moubarak. Tous ces courts sont des fictions parties d’une initiative de Marwan Hamed qui a réuni tout le petit monde du cinéma le 29 janvier sur la place Tahrir.
Comme les autres, Yousri Nasrallah a tourné des images durant les événements avec sa petite Sony HD et en a utilisé pour son court métrage Interior / Exterior dont les scène d’intérieur ont été tournées sur une journée, le 10 février. Son film parle de cet élan irrépressible qui pousse à prendre des risques quand on en sent l’enjeu. Cloîtrée par son mari apeuré, mais soutenue par sa belle-mère qui veut aussi y aller, elle s’échappe pour aller partager ce vent de liberté.
Les acteurs de Nasrallah se sont mêlés aux manifestants, et en ont épousé les cris : « C’est nous les Egyptiens ! » : avec les réactions spontanées de tous, les visages transportés par ce qu’ils partagent, le film capte une tension que n’aurait jamais pu saisir une reconstitution. C’est sans doute ce qui frappe et émeut dans tous ces films, inégaux mais tous les tripes à vif. Comme aujourd’hui de Syrie, ne nous sont parvenues au départ de Tunisie et d’Egypte que des images prises par des manifestants avec leur téléphone portable. Les comptes Facebook étaient piratés pour la plupart et publier des images était très risqué, surtout en Tunisie où l’internet est plus répandu (18 % des Tunisiens ont un compte Facebook contre 5 % des Egyptiens). Ces images sont des témoignages où le souci majeur est de rendre compte de la révolution par ceux qui la font, sans délégation aux artisans habituels de l’image dans un contexte de désinformation. Elles forment une masse d’archives difficile à trier et ordonner. Le cinéaste égyptien Ahmad Abdalla (réalisateur de Fenêtre dans cette série, mais aussi des longs métrages Heliopolis et Microphone) s’est ainsi lancé dans une banque d’images pour les rendre disponibles. Ce sont ces images que les journaux télévisés diffuseront au départ, consacrant l’idée qu’elles parlent d’elles-mêmes à partir du moment où le spectateur les interprète à sa façon.
Le projet de 18 jours est différent. L’idée était de faire des films sans budget à poster sur youtube pour soutenir le mouvement de démocratisation, qui soient davantage que les prises d’images spontanées cherchant à témoigner des faits. Il s’agissait de montrer, sans encore savoir ce qu’il adviendrait, qu’une alternative est possible et que les gens rassemblés sur la place dépassaient les oppositions instrumentalisées par le régime entre hommes et femmes, voilées et non voilées, chrétiens et musulmans, riches et pauvres, etc.
Yousri Nasrallah notait lors d’une table-ronde au festival de Cannes que le débat actuel doit porter sur le rapport des intellectuels au pouvoir dans les pays arabes, celui-ci ayant toujours su récupérer les grands noms en les employant et les finançant. « Le problème est que la culture n’existe pas en dehors du pouvoir, disait-il. Je ne veux pas qu’on me dise maintenant, après m’avoir reproché de donner une mauvaise image de l’Egypte, que je donne une mauvaise image de la révolution ! »
C’est en ce sens qu’il refuse de cautionner la chasse aux sorcières et les règlements de comptes à l’œuvre aujourd’hui contre les réalisateurs et les stars qui avaient soutenu le régime en place (certains ayant quand même violemment condamné les jeunes de la place Tahrir), et notamment la pétition qui a circulé contre la venue à Cannes de réalisateurs membres du collectif de 18 jours mais qui auraient participé à la campagne électorale de Moubarak en 2005. (cf. murmure [7333]). L’acteur Amr Waked a quant à lui refusé de monter les marches pour ne pas cautionner le film.
Pourtant, les courts métrages de 18 jours ont tous en commun de témoigner de ce moment essentiel où la peur se transforme en courage. Et parce qu’ils en témoignent par la fiction, ce ne sont plus seulement les Egyptiens qui font leur révolution, mais tout spectateur qui est invité à reprendre courage, fonction essentielle du cinéma. Il y a dans chaque film un personnage qui fait le pas, d’une manière ou d’une autre. Si certains sont pleins de cet humour exubérant des films égyptiens, d’autres sont graves voire tragiques, à l’image des affrontements dramatiques dont le bilan, selon le rapport publié en avril par la commission d’enquête, s’élève à 864 morts parmi les manifestants, 26 policiers tués et 6460 blessés.
Une alternance de respiration est respectée entre les films légers ou humoristiques et les plus graves. Cette pluralité de visions transmet toutes les facettes de la complexité à l’œuvre. Habilement agencés, les films suivent un crescendo d’émotion, comme s’ils se rapprochaient peu à peu des manifestations de la place Tahrir, toujours évoquées, souvent visibles à la télévision mais peu présentes à l’écran pour ne pas tomber dans le reportage. Mais si émotion il y a, ce n’est pas dans un chant révolutionnaire triomphaliste, toujours évité, mais dans la prise de conscience par chacun de son potentiel de liberté quand il arrive à se lâcher, à dominer sa peur. On ne voit pas 18 jours comme une leçon d’Histoire mais comme un partage de ressentis avec des réalisateurs épris de cette liberté si longtemps reniée et qui tout d’un coup s’ouvre comme un possible. Cette liberté d’une nation, c’est en chacun qu’elle doit se bâtir, sans exclure personne, par la mobilisation du courage dont chacun est capable, et c’est ce que nous dit chacun de ces films à sa façon.

///Article N° : 10361

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Les images de l'article
Couvre-feu, de Sherif El Bendari
Fenêtre, de Ahmad Abdallah
Les Gâteaux de la Révolution, de Khaled Marei
Tahrir 2.2, de Mariam Abou Ouf
19-19 de Marwan Hamed




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