Après la bataille

De Yousry Nasrallah

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En compétition officielle au festival de Cannes 2012, le stimulant film de Yousry Nasrallah est programmé pour sortir sur les écrans français le 19 septembre 2012. Lire également notre entretien avec le réalisateur [entretien 10846]et nos trois questions à son acteur Bassem Samra [entretien 10847].

2 février 2011 : les écrans de télévision du monde entier rendent compte de « la bataille des chameaux » où l’on voit des cavaliers et des chameliers des Pyramides charger la foule de la place Tahrir. 9 octobre 2011 : des militaires et des civils armés attaquent une manifestation de coptes et de musulmans devant la Maison de la Télévision (Maspero), faisant 34 morts et des dizaines de blessés. C’est entre ces deux événements que s’écrit Après la bataille. Au départ, la manipulation par le régime Moubarak de gens simples que l’arrêt du tourisme plonge dans la misère, au point de ne plus pouvoir nourrir leurs animaux, et que l’on lance sur les manifestants. Après « la marche d’un million » de la veille et le rassemblement de milliers de manifestants place Tahrir, « la bataille des chameaux » marque le début de leur répression violente, vouant les cavaliers à la haine générale. Qui sont les vrais contre-révolutionnaires ? Ceux que cet éclat désigne à la vindicte médiatique ou bien celle qui tient les commandes, et qui se révélera à Maspero : l’armée ? Après la bataille est ainsi mû par un double mouvement historique de prise de conscience : celle des vrais enjeux politiques mais aussi de la certitude que dans le cœur de chacun, plus rien ne sera comme avant.

Le fil des événements réels va ainsi nourrir les rapports entre les personnages, dans un film qui s’est fait peu à peu, par intermittence, sur des textes souvent écrits la veille au soir. Ce sont cette improvisation, cette liberté, cet ancrage dans l’Histoire autant que sa transposition dans l’intime de quelques protagonistes qui font de ce film une expérience à partager. Les films populaires égyptiens sont très parlés et manient volontiers l’emphase et le mélodrame. On retrouve ici ce débordement d’énergie, mais cela nourrit la façon des personnages d’échapper aux stéréotypes, car aucun n’est clair ni exemplaire. Ils sont mus par leur besoin de trouver leur place comme Reem (Menna Chalaby), la publicitaire révolutionnaire et paternaliste venant des beaux quartiers, ou de retrouver leur dignité comme Mahmoud (Bassem Samra), le cavalier qui l’a perdue en participant à la « bataille des chameaux ».

Si le film débute par un débat entre des femmes sur les menaces qu’elles subissent, c’est bien que c’est là que se joue l’avenir de cette société patriarcale. De fait, dans la continuité de Femmes du Caire, ce sont les femmes qui mènent le pas, Reem en cherchant maladroitement à sauter la barrière des classes et Fatma (Nahed El Sebaï), la femme de Mahmoud, par son pragmatisme engagé. Au bout du compte, chacun se transforme parce qu’il accepte de se poser les questions qui agitent une société en ébullition. Nasrallah n’est pas un donneur de leçons : aucun de ses personnages ne campe un modèle à suivre. Ils sont et restent au contraire un tissu de contradictions. Et comme le film n’est pas non plus huilé dans la forme, entremêlant à plaisir des scènes de fiction et des archives de télévision, voire des plans tournés au sein même des manifestations réelles, c’est le spectateur qui est gagnant, invité qu’il est à se situer dans ce maelström de propositions de réflexion. Lorsque la caméra recadre brusquement ou saute d’un personnage à l’autre dans une discussion de rue, nous plongeant ainsi dans le rythme effréné des débats, on se redresse dans son fauteuil ! Avec Après la bataille, en harmonie avec une nouvelle façon de penser le cinéma que développent en Egypte des réalisateurs novateurs face à la complexité des enjeux de leur société, Nasrallah bat les cartes des possibles et nous offre un feu d’artifices aussi stimulant que dérangeant.

///Article N° : 10853

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