L’esclave et le molosse

D'après Patrick Chamoiseau

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Il a touché un os
Une boîte à chaussures laissée là, abandonnée. Que contient-elle ? Des lettres peut-être ? Des mémoires ? Non ! Un os. Un os trouvé près d’une plantation dans une île à sucre. Un os blanchi. Un os d’esclave et quelques feuilles séchées. Souffrance profonde et enfouie, souffrance qui est retournée à la terre et que l’on ne peut exhumer que par un acte de mémoire archéologique, en fouillant l’humus, en laissant s’exhaler ses odeurs de décomposition pour recomposer le souvenir.
Greg Germain, le conteur, a touché à cet os et c’est soudain une vague déferlante de réminiscences et de douleurs qui envahit le plateau : des profondeurs fétides de la traversée avec ses bruits de chaînes et ses grincements de coque, aux moiteurs de la forêt étouffante avec ses trous d’eau et ses hurlements de chien qui se rapprochent et rattrapent le marron. Cette forêt devient la matrice d’une régénérescence pour l’esclave vieil homme, voyage vers l’humanité après toute une vie d’avilissement.
Le voilà le décor du spectacle. Une boîte, un os quelques feuilles, mais aussi un micro symbole d’une parole qu’il faut prendre, une boîte-haut-parleur qui renferme les aboiements de la domination et dans le fond une gigantesque mosaïque de photos coloniales jaunies qui fait clignoter nos mémoires.
Le conteur remonte ainsi jusqu’à l’ancêtre et c’est avec une justesse remarquable et une interprétation qui exorcise une douleur manifestement devenue atavique que Greg Germain s’empare de la langue de Chamoiseau et l’habite jusque dans ses méandres les plus subtils, comme le vieil homme qui pénètre les grands bois et se laisse aspirer par leur force vitale.

Axe Sud
Adaptation et mise en scène : Greg Germain
Collaboration artistique : Saskia Cohen-Tanugi
Décors : Georges Rousse
Musique et sons : Bruno Bontempelli et François Leymarie
avec Greg Germain///Article N° : 447

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