Projection privée à la Chapelle du Verbe Incarné

De Rémi De Vos

Mise en scène : Greg Germain
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Divinité cathodique pour vide sentimental chronique

Vaudeville du XXIe siècle qui vire au drame du quotidien, la pièce de Rémi de Vos montée par Greg Germain convoque cette détresse moderne qui habite l’intime des relations humaines et s’insinue au cœur des vies privées, peu à peu évidées de tout sentiment et finalement envahie par l’artifice médiatique qui s’installe au cœur du foyer comme des parasites qui se reproduisent dans l’ombre et pullulent, comme ces rongeurs qui ont peuplé la maison, en dépit de la mort-aux-rats. Le poison, ce sont finalement les humains qui en seront victimes.
La pièce a bien tous les ingrédients d’un vaudeville : la femme, le mari, la maîtresse. Mais les relations sentimentales et amoureuses déraillent, comme déréglées jusqu’à l’incohérence la plus totale, car les personnages sont comme victimes d’un décervelage. Tous sont habités par une autre vie qui n’est pas la leur et comme creusés de l’intérieur par le manque et l’oubli.
Le mari qui ramène une poule à la maison, croyait sa femme chez sa sœur et la trouvant dans le salon lui présente la jeune femme comme la baby-sitter espagnole de leur fils… mais, sa femme n’a pas de sœur, et ils n’ont pas d’enfant. L’évidement se manifeste chez le mari par une espèce d’amnésie chronique, il ne reconnaît pas sa femme dans son salon, et on ne saura même jamais le vrai prénom de sa femme tant il l’affuble de tous les prénoms possibles et interchangeables, ne se souvenant pas du sien. Elle, dans la pénombre de la maison, ne vit plus que par la télévision.
Greg Germain a choisi d’en faire un véritable dieu totémique, lanterne magique sur trépieds qui éclaire en saccades la pièce; présence pythique dont le flux incessant de paroles s’immisce dans les dialogues et construit une cohérence qui passe au dessus les relations réelles. Non seulement la télévision crée un fond sonore obsédant, baignant sans relâche le drame qui se joue dans la soupe médiatique de notre monde moderne, mais Greg Germain a surtout eu l’ingénieuse idée de construire une dynamique d’intelligence avec ce flux de paroles. Les bribes de dialogue qui s’échappent du téléviseur au gré du zapping frénétique de la femme répondent aux questions du mari, et la voix du téléviseur est source de toute sorte de malentendus et de quiproquo qui provoquent le rire tout en dénonçant l’incommunicabilité extrême où cette surmédiatisation a projeté le quotidien : vie par procuration, vie de projection, bovarysme de l’an 2000 qui tourne à la tragédie humaine. Consommation à tout crin et obsession du nettoyage, dévoilement des secrets, vie de vitrine… telle est l’idéologie distillée à longueur de journée par le poste qui a tous les attributs d’une divinité maléfique, fait entendre des voix et projette aussi comme un projecteur de cinéma d’autrefois de drôles d’images sur l’apologie de l’étalage de l’intime devenu l’illusion d’existence de la masse. Ce désir de célébrité à tout crin qui tenaille jusqu’au meurtre.
La boîte du salon, cette boîte à illusion voyeuriste qui s’offre au regard du spectateur comme ces vitrines d’Amsterdam où s’exhibent des filles à consommer (Ce sont d’ailleurs les premières paroles de la femme dans son canapé face au public : « Je ne reçois pas. On n’est pas à Amsterdam!) se retrouve finalement toute entière dans la boîte de la lanterne, la mise en abyme creusant toujours plus avant le vide sentimental chronique, cette maladie dont les personnages sont atteints.
La télévision fonctionne comme une addiction, mais il s’agit d’une comédie et la scène de la panne, comme celle du partage qui permet de faire de nouveaux adeptes sont d’une irrésistible drôlerie. Greg Germain n’oublie jamais qu’il vaut mieux en rire et que le téléviseur en panne à deux minutes du début du feuilleton ou le résumé incompréhensible des épisodes précédents avec ribambelle de personnages qui ont tous couché les uns avec les autres… ces situations, qui ne les a pas connu? La pièce nous renvoie à un quotidien qui est bien réel et dont les élites qui bien souvent en vivent, méprisent et ignorent tragiquement. Car au bout du compte si le vaudeville devient drame, ce qu’il dénonce de notre société est bien une tragédie, la tragédie du vide dans un monde de remplissage et de trop-plein, un monde de surconsommation, où l’on gave les hommes comme des oies avant de les envoyer à la mort la tête et l’âme vides. Si le sujet est fort et nous interpelle, la structure dramaturgique de la pièce manque malheureusement de rythme et la tension dramatique s’essouffle trés vite, car elle ne repose que sur la relation à la télévision, même si la mise en scène de Greg Germain en fait un personnage à part entière et va jusqu’à lui donner la parole.
L’énergie des acteurs compense néanmoins largement ce manque de rythme, mais encore faut-il qu’ils soient tous trois au sommet de leur forme. Firmine Richard joue avec un naturel déconcertant cette posture de spectatrice bien calée dans son canapé de velours rouge, fauteuil d’orchestre dans le théâtre de sa propre vie où elle ne vit que par projection. Et la drôlerie du spectacle doit beaucoup à la fraîcheur de son interprétation. Philippe Calodat, lui, a cette décontraction exaspérante du lâche, aussi paresseux que jouisseur, tandis que la belle et séduisante Nathaly Coualy qui incarne la femme enfant un peu dinde, et dont c’est un premier rôle au théâtre, fait ici des débuts prometteurs.
Aussi en dépit d’une dénonciation décapante, la comédie garde sa légèreté et on rit beaucoup, avant que la situation ne tourne au meurtre. L’imaginaire vicié de la femme, gagnée par une obsession compulsive de nettoyage, ménagère de moins de cinquante ans oblige, cuisine la mort-aux-rats et finit par faire surgir la mort du téléviseur comme un rideau rouge de théâtre qui tombe sur la fête.

A la Chapelle du Verbe Incarné
La Compagnie Grace Art Théâtre
Projection privée
Texte De Rémi De Vos
Mise en scène : Greg Germain
Avec Firmine Richard, Philippe Calodat, Nathaly Coualy///Article N° : 7999

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Les images de l'article
© photos de Regis Durand de Girard
© photos de Regis Durand de Girard




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