Premier héros noir du petit écran

Entretien de Sylvie Chalaye avec Greg Germain

Paris, février 2000
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Vous avez été le premier acteur noir à interpréter pour la télévision française le héros d’une série. Comment s’est faite cette création ?
Je m’aperçois que ça a été le début de carrière de tout jeune comédien prometteur avec du talent. J’ai toujours voulu faire ce métier, je passe sur les difficultés. J’ai eu d’abord à convaincre mes parents que je n’ai d’ailleurs jamais convaincus. A l’époque, j’étais étudiant. J’avais entendu dire que Jean-Christophe Averty montait pour la télévision Les verts pâturages. Je me suis présenté. Averty a demandé qui est acteur, qui est figurant. Naturellement je me suis présenté comme acteur. La première fois que je suis venu en Europe, j’avais cinq ans. Ma mère m’emmenait au théâtre et j’ai toujours voulu jouer la comédie. Dans mon île en Guadeloupe, plusieurs fois par an, je montais des pièces de théâtre avec mes amis. Au lycée en France, je montais régulièrement pour les fêtes de fin d’année des vaudevilles, des Feydeau… sans prétention, mais on disait celui là, il fera du théâtre. J’arrive à la production des Buttes-Chaumont, Averty dit : les figurants mettez vous par là, les acteurs par là et naturellement je me suis rangé avec les acteurs. Il restait un rôle à distribuer, il a fait passer une audition à ceux qui s’étaient mis du côté des acteurs. Et j’ai eu le rôle. Robert Liensol, qui avait fondé la Compagnie des Griots depuis 1954, qui avait joué Les Nègres de Genet mis en scène par Blin m’y a vu, puis Melvin Van Peebles qui était à l’époque à Paris et comme je parlais très bien anglais, m’a demandé d’être son assistant pour une pièce qu’il montait. Il s’agissait de La Fête à Harlem avec Darling Légitimus, Robert Liensol, Théo Légitimus, James Campbell, et quelques autres. A un moment, un des acteurs part en claquant la porte, persuadé qu’on ne parviendrait pas à monter la pièce. Melvin me demande si je peux jouer le personnage, je monte sur la scène et comme j’ai plutôt une bonne mémoire, je connaissais pratiquement le rôle. Nous partons finalement en tournée : Namur, Bruxelles, Mons, la Suisse… Je rentre à Paris, je reprends mes études, Robert Liensol m’appelle pour me dire que Antoine Bourseiller cherche un jeune acteur pour jouer une pièce de LeRoy Jones : Le Métro fantôme. Je me présente, je passe un essai, quatre jours après, Bourseiller m’engage. On a fait une longue tournée et je suis entré dans sa troupe. Après Le Métro fantôme, je joue Le Balcon, Le Misantrophe et je décide de devenir vraiment acteur. Je fais une carrière au théâtre, nous sommes dans les années 1970. Je fais quelques bouts de rôle à la télévision, mais il n’y avait quasiment pas de Noir à la télévision, jusqu’à ce que Bernard Kouchner écrive un jour Médecins de nuit.
Il y avait un rôle de médecin noir dès l’origine du scénario ?
Oui, nous sommes dans les années 77-78, il avait un copain médecin noir avec qui il avait fait ses études, et lorsque Bernard Griden (le nom d’auteur de Kouchner) a imaginé cette série, il s’en est inspiré. Philippe Lefèvre, qui était premier assistant et qui sera par la suite réalisateur, avait été l’assistant de Jacques Deray sur Borsalino and Co ; il m’avait vu dans le film et m’a fait passer un essai. Et me voilà propulsé à cette gloire éphémère que représente la télévision pour qui je tourne tout de même 36 épisodes, ce qui est beaucoup pour l’époque et qui m’emmène jusqu’en 1984. J’ai tourné par la suite dans beaucoup de film : Violette Nozières de Claude Chabrol, un film de Jean-Louis Perrier avec Jacques Dutronc et Léa Massari qui s’appelle Sale rêveur. J’ai une carrière, mais à partir de 1985, les rôles intéressants disparaissent du paysage…
Vous avez le sentiment qu’il y a moins de rôle pour les acteurs noirs à partir de 1985 ?
A l’époque, j’étais régulièrement invité aux jeux télévisés. Je participais à la vie culturelle, au paysage audiovisuel de ce pays. Entre 1958 et 1985, les Noirs participaient plus naturellement à la vie culturelle de la nation française, pas beaucoup certes ! En 1958-59, on monte au théâtre Les Nègres et La Tragédie du Roi Christophe ; Robert Liensol pense à monter une compagnie noire, et ce sont des pièces qui se jouent pendant un ou deux mois, voire trois dans les théâtres parisiens. Il n’y a pas de blocage systématique, c’est Serreau, c’est Blin. Moi-même, je fais partie d’une troupe, et joue dans toutes les pièces américaines montées par Bourseiller à l’époque. Plus de 18 pièces ont été montées avec des acteurs noirs souvent en premier rôle, c’est-à-dire au moins une par an. Brusquement, après 1985, les choses se ralentissent, au théâtre, les pièces se comptent sur les doigts de la main. Malgré l’explosion audiovisuelle (privatisation deTF1, Canal +, la 5, la 6, sans parler des chaînes câblées), il n’y a presque plus aucun Noir à la télévision, si ce n’est deux ou trois, dans des rôles bien précis ; les autres sont des dealers, des délinquants. Comme s’il s’agissait de refléter ce que pense la société française. Pour le rôle de Jacques Martial dans Navarro, le personnage s’appelle Bain-Marie ! Je n’ai aucun ami qui s’appelle Bain-Marie ! Et il a un enfant tous les trois épisodes. C’est une  » mule « , comme on dit. Le flic que joue Mouss, il sort d’où ? On ne sait pas. En tout cas il est celui qui cogne sur les suspects… Ce sont des rôles de faire-valoir, j’allais presque dire de repoussoir. Je suis très malheureux pour cette nation quand je dis cela.
Vous avez une explication à ce phénomène ?
En 1981, a été inventée à tort ou à raison, stratégie politique ou pas (c’était peut-être le débouché naturel de la nation française…) : l’extrême droite. Et la société française, à gauche comme à droite s’est crispée autour de la représentation autre que blanche à la télévision française ; il s’en est suivi cette grande frustration que j’ai ressentie en refusant ce qui ne m’allait pas. Surtout, on s’est aperçu que des pans entiers de la population française n’étaient pas concernés par la télévision de leur pays. Pourtant, lorsque nous avons repris l’expérience d’Avignon à l’épée de Bois, Le Balcon, mais aussi l’Esclave et le Molosse et Vie d’Ebène, en 21 représentations, il y a eu 3900 spectateurs, une bonne partie de ces spectateurs noirs, Antillais et Africains mélangés, venant au théâtre pour la première fois, prouvant à la nation que le simple fait d’avoir une représentation quelque part leur permettait d’avoir un développement culturel global dans cet hexagone. Et c’est peut-être le plus gros reproche que je ferais à cette nation : celui de s’amputer de pans entiers de sa population. Par frilosité, par crispation.
Voulez-vous dire qu’à partir du moment ou a émergé le Front National, on s’est dit la France est raciste. Par conséquent si on veut garder l’audimat, il faut proposer une image qui ne dérange personne ?
Bien sûr. Je suis sûr que sur les trois mille lettres que j’ai reçues quand je faisais Médecin de nuit, il y en a qui votaient FN. Mais ce n’est pas la même chose. Que TF1 fasse ce qu’il veut pour garder son audimat, c’est une société privée, elle en a légalement le droit. Mais que France 2, France 3 que nous Noirs français payons, suivent cette même politique, c’est anormal. Il y a une chape de béton au-dessus des Noirs français aujourd’hui. Où est le général noir, où est l’ambassadeur noir ou arabe dans la France d’aujourd’hui ? Ils pourraient très bien servir la France. Qu’est ce qui serait mieux qu’un ambassadeur d’origine africaine en Afrique ? Qu’un Arabe français travaillant au nom de la France en Irak ? Il y a une vraie amputation tant sociologique que culturelle. La télévision, le théâtre, le cinéma ne font que traduire la société française. Il ne faut pas chercher plus loin pourquoi  » les nouveaux créoles  » mettent le feu. C’est comme cela que je les appelle car quand il y a choc de civilisation, on peut parler de créolité. Ces nouveaux créoles mettent le feu dans un pays qu’ils n’estiment pas être le leur.
Le fait qu’il n’y ait pas de représentativité à la télévision est aussi lié à l’absence de scénarios proposés…
Tout va de paire. Lorsque après 85 je m’aperçois que ce que je reçois n’est pas intéressant, je me dis : t’as qu’à écrire ! J’ai compris soudain pourquoi les auteurs noirs n’écrivent pas de scénario. Un de mes copains m’avait mis dans un téléfilm qu’il faisait et le producteur, Grimberg, lui a dit : ah mais non, il y a déjà un Noir on va pas en mettre un deuxième. Et c’était l’année dernière ! Bref, en 85 je décide d’écrire et à cette époque-là je gagne très bien ma vie, je suis même un seigneur du doublage. Je double toutes les séries, et il y en a des Noirs dans les séries américaines ! J’écris donc une série, je prends ma sacoche et grâce à mon nom, à l’aura que je peux avoir à la télévision, je finis par convaincre au bout de trois longues années. Je me reproche beaucoup de choses ; au bout de ce parcours, je suis arrivé exténué. Non pas que je n’ai pas bien fait mon métier d’acteur quand nous avons tourné ces treize épisodes de Panique aux Caraïbes, mais j’ai fait confiance sur la production, le montage, le choix des réalisateurs, à ceux qui avaient dit oui car je pensais qu’ils menaient le même combat que moi. Ce qui était faux. La SFP battait de l’aile et voulait faire une série qui pourrait rapporter à son producteur un peu d’argent, celui qui a commandé cette série à France 2 est parti un an après, les autres l’ont sabrée et je ne me suis pas battu jusqu’au bout, exténué.
Il faut dire que la société française était à cette époque très crispée : le Front national, après les élections législatives, avait commencé à battre tout le monde à droite comme à gauche en provoquant des triangulaires. La société française était dans une espèce de maelström politique, l’extrême-droite faisait parfois jusqu’à 20-22%. La première fois que cette série sort, c’est le 14 novembre 1989, le 7 novembre il y avait une série avec Francis Huster qui faisait 4 % ; quand ma série sort, elle fait 23 % ; la semaine d’après elle est déprogrammée. Je n’ai jamais su pourquoi. Elle passe ensuite le dimanche à 13h30. Là, sincèrement, j’ai été déçu par ce pays. Mais depuis peu, je sens que les choses sont en train de changer. D’abord parce que plutôt que de demander, nous décidons de nous battre du côté du gouvernement sans faire, hélas, autant de bruit que Calixthe Beyala a su le faire. Mais je suis parvenu à monter un théâtre à Avignon, que j’aurai pour 10 ans. Cet espace fait aujourd’hui partie presque de façon incontournable du paysage théâtral avignonnais. C’est de notre responsabilité d’attirer l’attention du monde sur le racisme de ce pays qui ne rate aucune occasion de donner des leçons de Droits de l’homme aux autres, mais il faut quand même que de notre côté nous prenions nos affaires en mains ; nous avons du talent, nous devons le prouver.
Avez-vous adhéré au Collectif Egalité ?
Bien sûr ! D’autant que le Collectif ne fait que reprendre ce que je dis depuis dix ans avec mon association CinéDOMplus. Il est important que le Collectif existe et tant mieux s’il fait du bruit. Mais je crois aussi qu’il faut continuer le processus de développement. Inutile de se retrouver dans la situation où le maître donne quelque chose, non pas parce qu’il a bon coeur, mais parce qu’il s’y sent obligé. Aujourd’hui, je veux faire par moi-même ; je crois qu’une attitude verticale est essentielle, et l’attitude citoyenne est aussi importante que l’attitude légale.
Et la notion de quota ?
C’est toujours la même chose : on ne craint que ceux qui peuvent vous nuire. Les majorités silencieuses, tout le monde s’en fout. Il faut donc faire comprendre à ceux qui sont leaders que l’enjeu est important pour leurs intérêts électoraux ou financiers. Le petit travail que je fait de mon côté, il n’est pas resté inaperçu : quand pour la première fois à la Cartoucherie de Vincennes on voit peut-être 2500 Noirs qui vont au théâtre, les autres directeurs de salle peuvent se dire : Mais dis donc, ça veut dire qu’ils ont un public.
Ne pensez-vous pas que c’est dans les commissions de décision qu’il faut imposer des quotas ?
Tout à fait, car c’est là que se trouve le vrai pouvoir. Noir ou Arabe, qui siège au CNC ? L’oeuvre du Collectif est intéressante justement lorsqu’elle provoque des esclandres à la télévision pour alerter l’opinion publique qui est moins bête que les gouvernants semblent le supposer, moins de droite qu’ils semblent le supposer aussi.

///Article N° : 1320

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