à propos de Fatma

Entretien d'Olivier Barlet avec Khaled Ghorbal

Cannes, mai 2001
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Votre regard est à la limite du documentaire : le témoignage prend le dessus. Avez-vous mené une enquête pour faire ce film ?
C’est moins une enquête que des rencontres. Quand l’idée s’est imposée, j’ai parlé avec les gens, j’ai observé la réalité. Le film est une parole, une nécessité de dire les choses.
La question de la virilité des hommes et de la parole des femmes s’impose dans une cinématographie arabe où l’intime prend une place toujours grandissante ?
La société évolue : les femmes avancent dans leur conquête de savoir, de liberté. Je n’ai pas les solutions, je crois qu’il est important d’en parler. La gangrène de l’intégrisme touche nos sociétés : si la femme avait une plus grande place, ce serait un bon barrage à son développement.
Je pense au film de Rachida Krim, « Sous les pieds des femmes ».
Nous avons besoin de tendresse : il faut que la femme prenne sa place. La société andalouse par exemple avait une richesse littéraire et artistique magnifique car les femmes y avaient leur place.
Vous tablez sur une grande épure dans l’image, avec des dominantes de couleurs, le bleu par exemple.
J’aime effectivement beaucoup cette couleur. Le peintre Kandinsky disait à propos du bleu qu’il est une couleur qui attire l’homme vers l’infini et éveille en lui le désir de pureté et une soif de surnature grave et solennelle. Cela cadre parfaitement avec le bleu de Tunisie.
Lorsque Fatma écrit un mot à sa mère au cimetière, vous la cadrez en un plan-séquence : pourquoi le choix de cette durée ?
C’est imposé par ce qui est à dire. C’est une façon de dire que toute évolution prend du temps.
La volonté de respect de votre sujet en construit la simplicité pour permettre la sincérité : on a l’impression que tout autre regard esthétique d’homme n’aurait pas convenu à un regard sur les femmes.
Je ne sais pas. Je crois qu’il faut avoir de la distance par rapport à la douleur, il faut la respecter; ce qui impose une façon de filmer. La caméra est parfois très proche et prend en d’autres moments la distance de la pudeur.
Comment s’est opéré le casting ?
Ce sont des acteurs professionnels. L’actrice principale est une étudiante en théâtre. On a beaucoup travaillé pour qu’ils restent dans la simplicité et respectent l’équilibre recherché.
En dénouant ses cheveux, cette femme s’affirme mais perd aussi ce à quoi elle tient.
Tout a un prix. Elle aime son mari et lui aussi : quel gâchis, mais il faut ce prix-là pour continuer sa vie. Rien ne tombe du ciel. Elle ne se résigne pas, elle ne gère pas toutes ses contradictions, mais elle a une grande détermination.
Où la puise-t-elle ?
La blessure de départ dans sa chair : elle retourne cette négation en une énergie pour avancer. Elle avance par ruptures. En Tunisie, les personnes ne sont pas souvent des individus. C’est souvent le groupe social qui prend la décision et influe de façon décisive. Fatma arrive à ses fins : c’est elle qui décide.
Le film cherche à dénoncer l’hypocrisie, ne serait-ce que les multiples moyens de faire croire à la virginité lors du mariage.
L’hypocrisie est généralisée et c’est la femme qui en supporte le plus le poids. Ce n’est pas en mettant cette hypocrisie de côté qu’on changera la société. Il est incroyable qu’on accepte pas que les jeunes filles aient une sexualité comme les jeunes garçons.
Ce mouvement rencontre-t-il une adhésion du public ?
Il y a une rencontre. Si on touche les gens, on les intéresse. Si les hypocrisies sont exprimées de façon à ce qu’on touche les gens, les choses avancent.
Avez-vous rencontré des résistances ?
Je n’ai pas changé un mot au scénario. Personne ne m’a dit de changer quoi que ce soit.

///Article N° : 2489

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