entretiens d’Olivier Barlet avec Gaston Kaboré (Burkina Faso)

Ouagadougou, mars 1995
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Le risque de la dépendance
La France joue une position clef dans le cinéma africain pour des raisons historiques. Le ministère de la Coopération trouvait important d’aider des auteurs africains à exprimer leur vision de la réalité dans une Afrique en rupture. La dualité d’une Afrique qui naît face à une Afrique traditionnelle encore prédominante bien qu’également en voie de mutation sollicite tout de suite la caméra. Le ministère de la Coopération n’a ainsi pas eu la volonté de dicter quoi que ce soit et les films qu’il a aidé sont d’une grande diversité.
A partir du milieu des années 80, les succès du cinéma africain et le développement des festivals posent la question de l’existence même de cette cinématographie. Elle est fragilisée car on commence à lui dire ce qu’elle devrait être : par exemple qu’il faut sortir des villages ou qu’il faut traiter des drames africains. Cependant, le cinéma africain est un cinéma d’auteurs, un cinéma d’urgence qui n’a de véritable légitimité que par l’explication profonde de la réalité d’aujourd’hui plutôt que dans une plus-value artistique. La réalité est toujours le corps et le coeur des films. Malgré les maladresses, cette réalité est tellement essentielle qu’elle finit par toucher.
Actuellement, on se détache de la nécessité de témoigner, de dire, d’attester… Ce n’est pas forcément mauvais mais il ne faudrait pas que cela tombe dans un non-lieu du cinéma. On constate de plus en plus une sorte d’extraversion car nous n’avons pas de marché en Afrique. Le cinéaste va inconsciemment formater son histoire pour que son producteur européen guidé par son public y trouve son compte. Il rentre dans une réalité économique jusqu’ici inconnue, dans une compétition sur un marché et face à un audimat. Et il n’est pas outillé pour cela. Le risque est qu’il cherche à répondre à une attente occidentale pour satisfaire ce qui devient le premier marché du film africain : l’Occident.
Le nouveau discours auquel le cinéaste est confronté l’engage à faire des films de qualité professionnelle pour ne pas perdre de vue le succès commercial, à la différence d’un cinéma culturel donnant de l’Afrique un regard endogène. La confusion actuelle provient du fait qu’on n’est pas sorti du cinéma d’auteurs : le cinéaste met dix ans à faire un film et il faut qu’il marche…
Le discours dominant de l’Occident est ainsi, une fois de plus, en train d’en imposer à l’Afrique. Je suis pour un cinéma populaire de qualité, un cinéma qui va à la rencontre de son public et qui le conquiert – et qui a donc des remontées financières. Mais le discours de ceux qui détiennent l’argent rappelle celui des organisations internationales sur ce qu’il faut à l’Afrique : une industrie qui explose, des usines clefs-en-mains. J’ai peur que la nécessité financière fasse changer le cinéma africain de direction, par exemple pour se concentrer sur le monde urbain.
Décortiquer la création
Nous avons des histoires fabuleuses. Nos films ont souvent un problème de scénario. On a voulu résoudre ce problème par une sorte de thérapeutique chimique : l’aide à la réécriture. Il vaudrait mieux rassembler des ateliers d’auteurs pour décortiquer l’acte d’écriture, le rapport à la création, tous les problèmes métaphysiques, philosophiques, artistiques qui entrent dans le processus de création ; les clefs qui permettent de fouiller l’imaginaire. Comme le disait André Gide, l’art naît parfois de la nécessité. En amont du sujet, les outils manquent qui permettent aux auteurs de faire leur chemin dans leur imaginaire.
Je résiste à l’effet de modélisation du cinéma occidental et je pense qu’il faut une réflexion profonde car nous avons l’avantage d’avoir des sujets forts. Comment arriver à abstraire et réaliser des films forts sans avoir tendance à être une reproduction de cette réalité aussi fortement sollicitante ?
D’où l’importance d’une capitalisation de l’expérience du cinéma en Afrique ! Notre critique manque d’un regard interne. La cinémathèque de Ouagadougou est importante : avant qu’un cinéaste ne tourne, il faudrait qu’il ait une bourse pour venir voir une centaine de films africains, pour qu’il réfléchisse au rythme, au regard etc.
Nécessité de la recherche
Le Fespaco montre des expositions analysant comment se sont élaborés dans l’image le racisme et la supériorité de l’Occident. Nous avons tendance à ne plus décoder et répéter à notre insu des idées comme si elles faisaient partie de nous-mêmes. Il faudrait que la recherche sociale voie nos films et les critique !
L’Afrique, on la simplifie trop ou on la complexifie tellement que cela revient au même ! Pour ne pas rester sur des équations simplistes, il faudrait que les anthropologues, les sociologues, les intellectuels universitaires écrivent sur le cinéma pour le nourrir ! Les livres existants n’ont malheureusement souvent été écrits que par des critiques occidentaux qui ne sont pas étrangers à leur propre histoire sociale.
Structurer le cinéma en Afrique
Si le ministère de la Coopération est important, c’est parce que nos pays ne s’engagent pas. Ainsi, avec 20 millions de francs, le ministère de la Coopération a une position extrêmement forte ! Une action structurante du cinéma en Afrique est fondamentale si nous ne voulons pas rester dépendants.
Le rôle du ministère de la Coopération a été fondamental pour l’existence du cinéma africain mais il est urgent de diversifier les sources de financement pour ne pas créer une dépendance qui aboutirait à un cinéma trop artificiel. Il est dommage que les chaînes de télévision Channel 4, WDF et ZDF aient dû réduire leur action ; elles avaient des rapports véritablement professionnels et sans ambiguité, des coups de coeur pour des sujets.
Ecrans du Sud avait représenté une vision novatrice : la volonté d’aider le cinéma africain à s’implanter dans son continent pour l’enraciner davantage, car c’est dans sa particularité que ce cinéma peut bâtir son ouverture sur le monde. La réflexion de ces professionnels était d’une grande maturité.

///Article N° : 2488

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