Un dramaturge qui danse avec les mots

Entretien de Sylvie Chalaye avec Florent Eustache Hessou

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Poète, journaliste et homme de théâtre, Florent Eustache Hessou dirige le Ballet National au Bénin. En 2000, il faisait une résidence d’écriture à la Maison des auteurs de Limoges durant laquelle il a écrit La Première dame, un texte qui vient d’être publié aux éditions Ndzé. Il écrit un théâtre très populaire et ses pièces sont régulièrement montées au Bénin. Mais comme beaucoup de ses contemporains, il attache une importance particulière au travail de la langue. Il aime rudoyer la grammaire et la syntaxe du français pour les tirer vers des formes propres à sa langue maternelle et faire jaillir ainsi des tournures incongrues et poétiques. La Première dame met en scène une histoire de vengeance féminine sur fond politique finalement assez banale, mais la poétique de la langue mérite le détour. Le chorégraphe ne peut manifestement oublier son goût des entrechats et autres sauts de biche. Il danse avec les mots et les contraint à toutes sortes d’écarts et de cabrioles.

La Première dame est votre première pièce éditée aux éditions Ndzé, mais votre amour du théâtre ne date pas d’hier et vous êtes déjà l’auteur de plusieurs textes pour la scène.
Depuis mon enfance, j’ai toujours aimé raconter des histoires drôles, que ce soit en famille ou à l’école. Et encouragé par mes parents, ce qui est plutôt rare, j’ai intégré dès la seconde une troupe de théâtre du nom de Prométhée, une petite troupe de quartier alors dirigée par Camille Amouro. Parallèlement j’ai formé avec des amis un club de lecture dans lequel nous jouions aussi quelques pièces dites d’auteur. Cette aventure a duré deux ou trois ans… Ensuite, après mon bac en 1988, j’ai créé, avec des copains de la fac de lettres, ma propre troupe en 1989 à Cotonou. La troupe donnait des récitals des poèmes que j’écrivais. Mais les comédiens du groupe ont estimé qu’il était dommage qu’on se limite au récital poétique. C’est ainsi que j’ai écrit spécialement pour eux la pièce Salaman qui traite du sida et qui a été présentée au Centre Culturel Français de Cotonou. La pièce a par la suite été reprise par plusieurs troupes du Bénin. Ma troupe a aujourd’hui onze ans d’existence ; elle a été distinguée en 1997 avec une de mes pièces, La Salubrité du sang, premier prix du théâtre vivant, et elle a représenté le Bénin au Festival International de Théâtre pour le Développement de Ouagadougou.
Qu’est-ce qui motive votre théâtre ?
C’est surtout la révolte, probablement parce qu’ayant perdu mon père très tôt, à l’âge de trois ans, j’ai été très vite confronté à une société où l’on n’a pas le droit d’être faible ou pauvre. Ce goût de la subversion a été renforcé avec la découverte du courant surréaliste.
On retrouve justement cette révolte dans votre écriture. Vous chahutez la langue.
Absolument. Je m’amuse avec les mots, notamment dans Mémoire d’écran, un texte écrit alors que j’étais encore étudiant. Je travaille surtout à casser le rythme des phrases, à inventer d’autres mouvements. On ne peut pas écrire sans bousculer les mots, l’écrivain n’a pas d’autre raison d’être. Je pense même que les écrivains africains constituent une rampe de lancement très féconde pour cette langue française dont le rayonnement pourrait se rétrécir devant la menace de ce que j’appellerais par analogie  » l’anglophonie « . Nous autres, écrivains africains, nous avons une approche de la langue française qui est travaillée, bousculée par l’usage de notre langue maternelle et cette rencontre entre les langues africaines et la langue française est nécessairement un enrichissement, un renouvellement. Mon français à moi est fortement influencé par les structures de ma langue maternelle, le fon, la langue la plus parlée au Bénin.
Qui sont vos auteurs de prédilection ?
J’ai été très marqué par Edouard Maunick, le poète mauricien. J’aime aussi beaucoup Noël X Ebony, Tchicaya U Tam’si, Sony Labou Tansi et les surréalistes français dont j’aime le mécanisme de création de l’image poétique. En ce qui concerne les contemporains, j’ai beaucoup d’admiration pour Waberi, Kwahulé, Efoui et Raharimanana. Parmi mes compatriotes, j’apprécie le travail de Couao-Zotti. Ce sont des auteurs que je lis systématiquement, quand j’en ai l’opportunité.
Ecrire en français a-t-il été pour vous un choix de départ ?
Ça s’est imposé… Le français, je l’ai appris à l’école avec sa rigueur grammaticale et en arrière-plan son idéologie politique… J’ai passé mon enfance plongé dans des bouquins en français, c’est la langue de l’écriture et de la lecture, tandis que le fon est une langue essentiellement orale. Mais je veux aujourd’hui que la pensée du fon, sa syntaxe traverse mon usage du français et infléchisse ses formes. Le personnage de La Première Dame demande par exemple qu’on lui appelle son attaché de presse, et on lui répond :  » Il est allé derrière la chose « . En fon, l’expression  » Aller aux toilettes  » n’existe pas et  » derrière la chose  » exprime une certaine pudeur, une disparition temporaire qui n’est pas dans l’expression française. Autre exemple, chez moi on ne dit pas :  » J’ai des maux de tête « , mais  » La tête me mange  » ce qui constitue pour moi une image forte et surréaliste. Ces expressions transposées dans mes pièces apportent une dimension poétique.
Avez-vous déjà éprouvé la nécessité de mêler dans votre théâtre le fon et le français ?
Non, pas vraiment et ça ne m’intéresse pas. Mais au niveau de la mise en scène les acteurs souvent doublent en fon ce qu’ils viennent de dire en français pour que le message soit intégralement perçu par le plus grand nombre.
Y a-t-il chez vous, comme on l’observe chez des auteurs comme Ousmane Aledji, Kossi Efoui ou Caya Makhele, un élan universaliste même si au départ votre théâtre est d’abord joué au Bénin ?
J’écris pour l’homme, et mes différents voyages en Europe m’ont montré que l’homme est le même partout. Lors de mon premier voyage en France, la première image qui m’a choqué a été la découverte de mendiants blancs. Ce qui était à l’opposé de tout ce qu’on nous avait inculqué, à savoir que Le Blanc, le Français en particulier, était un demi-dieu. Toujours est-il qu’un monsieur d’un certain âge m’a demandé de l’argent, je le lui ai donné, j’ai donné de l’argent à un Blanc ! J’ai alors fait une transposition, parce que chez moi aussi, il y a évidemment des pauvres, cette société d’exclus, ces personnes qui n’ont pas droit à l’essentiel de la vie. Par conséquent, je me dis que ce que j’écris pour l’exclu africain est valable pour cet homme qui m’a demandé une pièce à Paris.

Florent Eustache Hessou, La première dame, Bertoua (Cameroun), éditions Ndzé, 2004, 62 p.///Article N° : 3542

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