1998 : Mémoire sur scène

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Il fut une époque où la maison des auteurs était cachée au fond d’une rue perdue loin des effluves du Festival. J’y suis allé voir Sylvain Bemba. Déjà de santé très fragile, ne supportant pas le froid d’un hiver qui n’en finissait pas, il m’a parlé de son désir de travailler sur Antigone et sa fascination pour le destin particulier de Thomas Sankara. C’était la première résidence d’auteurs organisée francophonement par le Festival. On y trouvait Zadi ainsi que la Rakotoson. Je me demandais ce que Sylvain pouvait bien faire là, empaillé par un rhume carabiné, les pieds emmitouflés dans des charentaises anti-palu… Il y avait la magie de ce vieux sage, en train de voir le monde depuis une pièce plongée dans le noir. Pourquoi avait-il cette envie de vivre dans une demi-obscurité ? Etait-ce parce qu’il avait contracté une mauvaise vue lors d’une incarcération, que l’obscurité le rassurait ? Une manière bien particulière de se remettre constamment en question. Je m’étais pris au jeu de cette semi-obscurité depuis Brazzaville, où sa demeure close, de la porte aux fenêtres, ne laissait filtrer qu’une douce lumière d’un jour tenace. Sylvain vivait dans une lumière aussi sobre que l’était l’homme lui-même. De lui, j’ai appris l’humilité et la modestie.
Il y avait une parenté entre Sylvain et Etienne Goyémidé. Cette insistante mémoire face à l’histoire littéraire de leurs pays respectifs, une santé fragile, un destin politique en dents de scie, et cette présence incontournable, pour tout nouvel auteur qui s’aventure sur les pistes en latérite de l’écriture en Afrique. Nos rencontres discrètes, feutrées mêmes, me le confirment encore aujourd’hui. Etienne Goyémidé était passé à travers le Festival comme un fantôme, ou plutôt comme une ombre, sans bruit, ni trompette. Son intelligence était bien trop équilibrée pour qu’il en fit un usage laudatif.
J’étais des premières éditions du Festival, comme une phalène que le jour conservait pour des nuits à venir. Léandre-Alain Baker et moi, autour et dans un projet de douce folie, ambition bien généreuse sans grands moyens, avions traîné une revue sur les planches du festival : Equateur Avec un numéro sur Sony Labou Tansi, l’ami de toujours. Celui qui, vivant, agaçait est désormais aujourd’hui, devenu l’ami de toute la terre à sa mort prématurée. Mais avant, nous avions fêté le Nobel de et avec Wolé Soyinka. Cette reconnaissance était autant la sienne que la nôtre. Plus tard au détour d’un hôpital parisien, Sony, après avoir exigé son retour au pays, s’en irait planter son âme en terre Kongo. Chez nous, l’on ne meurt jamais, on part quelques siècles pour laisser aux autres le temps de se voir en face, face à leur propre hypocrisie. Ceux qui grandissent avec la vérité de Sony Labou Tansi dans la chair savent que nous ne sommes qu’au commencement des douleurs. Comme Sony avait tout dit et comme il a encore tout à nous dire m’avait suggéré Jean-Pierre Guingané au détour d’un train. Missakidi Cri Mabélé jouait son destin à chaque réplique de Ya Sony. Le savait-il ? Certainement. Il y avait en lui l’essence de la tragédie africaine. Ce mélange fait de rires et de pleurs, de cris et de caresses. Un entrelacs de sentiments contradictoires comme l’Afrique sait si bien l’engendrer.
Ainsi, chaque matin qu’embrassait le Festival me disait ma congolité forte comme un jour de plein vent. Ce premier numéro d’Equateur était ouvert par un article de Tchicaya U Tam’si. Nous nous étions rencontrés pour la première fois dans le quartier latin. Il était le mythe pour tout jeune auteur congolais, mais aussi le père de tous nos rêves. Il m’apprit à rêver le Congo autrement, à regarder l’Afrique en face, à danser le monde avec une profonde musique au creux des vers aussi renversants qu’un mal de ventre. Nous étions à une terrasse limousine, Tchicaya, Bruno Tillette et moi. Le soleil nous disait quelque part la solitude de Gérald, sa force, sa fragilité aussi. En quelques heures, il nous fit traverser deux millénaires d’histoire commune et de tiraillements culturels. J’étais le mossenzi (1) de service, lui le père l’ami. J’aimais ce bal interne qui ravissait nos conversations à l’instant pour nous imaginer dans une intemporalité littéraire. Avec Henri Lopès, l’ami et le frère aîné, c’était l’évocation des deux Congo, Lumumba en tête de proue. Je revivais l’époque héroïque des indépendances. Cependant, je soupçonnais ces deux-là d’avoir vécu cette époque avec un brin de romantisme également. N’étaient-ils pas très jeunes en ces temps perturbés ? Mais ne dit-on pas que les souvenirs de jeunesse sont ceux qui forment le caractère ? Les nuits limousines, entre les jeux de mots sarcastiques de Tchicaya, la finesse policée d’Henri et les rires tonitruants de Pius Gandu Nkashama, s’ouvraient aussi sur la détresse de William Sassine.
Il était l’ami d’une mémoire douloureuse. Perdu dans une blessure inguérissable. Il voyageait d’alcool en alcool, comme on voyage d’une escale à l’autre. D’ailleurs ne venait-il pas de tenter un retour au pays natal ? Sans succès. Ou plutôt avec succès. Car toute sa pensée et son écriture avaient dit la vérité. Par prémonition ou par anticipation. La réalité de la Guinée était partout dans son oeuvre, suintant de ses pores, habitant nos oreilles. Et comme cette réalité était la même que celle du reste de l’Afrique, nos douleurs étaient alors identiques. Nous partagions cette même douleur, commune douleur avec Tierno Monémembo. Destins d’exils, voyages constants à travers son moi pour retrouver toujours et à chaque détour de phrase ces ramifications essaimées au-delà des années, fractures indélébiles comme un cri lancinant.
Aujourd’hui, ces visages sonnent toujours en moi comme les sons enracinés d’un Imzad.(1) Je ne puis imaginer les travées de Limoges, les bruits cacophoniques du chapiteau où les conversations s’entrechoquent, comme disait Tchicaya, sans la résonance de leurs pas, leurs éclats de rires. Il m’arrive de me convoquer sur une chaise, les yeux dans le vague, la bière à la main et de me fondre dans la lumière d’une conversation avec ces amis, assis autour de ma table. Et, comme si tout le monde s’en doutait, personne n’ose alors nous interrompre. Et je me dis :  » Par Ogun, les esprits des ancêtres sont encore là. « 

(1) Littéralement  » l’indigène « , l’homme du terroir. Pour les administrateurs coloniaux le mot avait une connotation de  » sauvage « , de  » non-civilisé « .
(2) Violon du Niger.
///Article N° : 429

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