77 sanglots pour nègrecongo

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Cordialement dédiée à Jean-Michel Devésa et Mireille Loubeyre

 » Il n’existe qu’une façon de traiter un mauvais rêve, c’est d’en faire moins qu’un rêve et de changer le monde jusqu’à ce qu’il renverse le cours du rêve et que ce rêve ait cessé d’être un rêve. Autrement, plus d’espoir. « 
Yukio Mishima

Il est tout nu. Couché sur une natte, à même le sol. Il ne dit rien. Un océan de vide total l’enveloppe de la tête aux pieds. De temps en temps, un imperceptible frémissement musculaire, suivi parfois d’un soupir à peine audible. L’unique volet de tôle ondulée reste obstinément clos. On étouffe dans cette chambre de moins de dix mètres carrés. Parcimonieusement éclairée par quatre bougies placées à chaque angle de la pièce.
Je n’entre pas dans ce microcosme de l’autre monde, sans, d’abord, frapper à la porte. Personne ne répond. Sauf quand la vieille mère de mon ami est présente. Déjà, plusieurs semaines. Je répète les gestes de mes premiers jours de visite. Cela va finir par tourner au rituel. S’approcher. S’accroupir. Appeler par son nom le malheureux acteur de à huis clos angoissant.
Rien ne se passe qui vaille la peine d’être noté. Et pourtant, je sens bien – quoiqu’il soit difficile de l’exprimer en termes rationnels -,qu’il se passe ici des choses intéressantes. Même si elles demeurent impénétrables pour moi. Ainsi, par exemple, le corps de mon ami est hérissé de signes qui ne sont jamais, deux jours de suite, les mêmes. Seule reste invariable la matière utilisée :l’argile blanche appelée kaolin…
Un mystérieux dialogue semble avoir été noué, dès le premier jour, entre le patient et son milieu. Sous la direction de médiateurs qui, apparemment n’opèrent qu’en mon absence. Je rage intérieurement de ne pouvoir déchiffrer ces arabesques que je regarde comme une écriture d’exorcisme et de psychothérapie.
***
L’artiste était tombé sur la tête. L’on ne s’en étonna pas trop dans son voisinage. Ses excentricités étaient monnaie courante. Personne ne connaissait grand-chose de ses activités de peintre. Tous le soupçonnaient de se frotter vaguement à certains oiseaux de proie qui décrivent leurs orbes au-dessus d’un monde effrayant, situé aux frontières du surnaturel.
Dans ses brefs moments de lucidité, le malheureux revoyait, comme dans un documentaire, la plupart de ses créations plastiques. Il s’attardait notamment sur la plus ambitieuse de ses oeuvres, mais peut-être pas la plus réussie : La Fin du Monde.
Fin de monde ou pas, il avait bel et bien plongé dans un univers où il ne retrouvait pas ses repères habituels. Comme par un effet de manivelle, ce qui était en haut paraissait avoir basculé dans un trou sans fond. Il se faisait l’effet d’une papaye trop mûre qui, en s’écrasant au sol, avait éparpillé sa substance.
Par-dessus tout, il craignait de devenir manchot pour le reste de sa vie. Il pensait aux tourments de sa vieille mère, et se demandait avec angoisse dans quel état il retrouverait ses affaire. Il songeait tout particulièrement à ce miroir-fétiche fixé au chevet de son lit, cette télé d’avant la télévision qu’il appelait son « talisman-songe » chargé de gouverner son sommeil. Pourvu que ma mère, avec sa manie de balayer partout, ne casse pas ce machin qui – dans ma vie norrnale – me livre les secrets du jour quand il fait nuit, et les mystères de la nuit quand il fait jour…
Se rappelant ses leçons de catéchisme, il procédait à de fréquents examens de conscience. C’est vrai que l’exemple des Congolais de Léo m’a tourné la tête. Les amateurs de musique ont eu Docteur Nico (1), « dieu de la guitare », ceux des terrains, Kakoko (2), « dieu du ballon ». Et moi je me suis bombardé dieu-le-peintre. Cette bombe-là m’a pété dans la tête. C’est la même qui, déjà dans la Bible, causa la perte du chef des anges. Condamné pour l’éternité à cuire les gens dans son four. La bombe d’orgueil, ma punition…
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Tout avait commencé à l’occasion du vernissage des oeuvres de Godden à Brazzaville. Un véritable événement artistique, puisque la dernière exposition du maître remontait à plus d’un lustre.
Un monde fou, ayant encore toute sa tête, s’écrasait sous les plafonds lambrissés de la salle des fêtes de l’hôtel Roi-Makoko. Des groupes se composaient et se défaisaient au gré des rencontres, comme régis par un aiguilleur invisible. Fendant cette cohue jabotante avec la seule étrave de leur sourire, des échansons ignorant superbement le mal de mer naviguaient d’un point à un autre de la salle pour livrer dans chacune des mains tendues leur précieuse cargaison d’amuse-gueule et de vins les plus fins.
L’on se pressait autour du héros de la soirée, ce petit homme si grand par le talent, qui accueillait ces hommages comme une offrande due à un seigneur. Son visage, tout en méplats, ne trahissait aucune émotion particulière, hormis le sombre éclat de son regard de fauve.
A ses clients habituels, il promettait une « surprise épatante », l’oeuvre « la plus importante de ma vie ». Vous verrez, elle n’est pas à vendre, elle parle de l’Année-des-soixante-dix-sept-douleurs.
Sur ces entrefaites arriva, avec plus d’une heure de retard sur l’horaire prévu, le ministre de la Culture. Un ami personnel du peintre Godden dont il avait suivi toute la carrière, en sa qualité d’universitaire, d’historien de l’art et en certaines occasions, de mécène. Comme mue par une secrète mécanique, la procession des invités fit lentement voile de ses robes et de ses fracs vers le lieu de l’exposition, semblable à un groupe de pèlerins musulmans s’approchant de la Kaaba…
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Il s’appelait Jean-Richard N’Godéné à l’état civil. C’est cependant sous son pseudonyme de Godden que, dans le monde des arts, il avait acquis une durable célébrité tant au Congo qu’à l’étranger Ne vivant que de l’effusion des couleurs, l’artiste-peintre renouvelait, à chacune de ses créations, l’étrange correspondance existant entre esprit et matière, sujet et objet, mémoire et substance.
Chez lui, tout, y compris la pensée, passait par les mains qu’il avait belles et parfaitement soignées comme sorties de chez une manucure. Elles constituaient des filets idoines pour la capture du merveilleux. Il lui suffisait en effet de fermer l’oeil, le temps d’un simple frottement d’allumette de ses songes à fleur d’imagination, pour voir se répéter des pêches miraculeuses sur ses toiles. A vous faire chavirer les palettes de leur trop-plein de tons sautillants et scintillants. Gardant intacte sa capacité d’émerveillement, Godden jouait à faire danser cette frétillante cargaison d’images vouées, sous ses doigts magiciens, à d’incessantes métamorphoses.
Je ne phrase pas, disait-il, je geste. Et il en gestait, des choses à vous tournebouler l’oeil et vous mettre l’esprit cul par-dessus la tête. Des choses ne ressemblant à rien de connu, ni. aux sempiternelles scènes de chasse et de marché, ni aux mièvres paysages sortis du pinceau famélique d’un « croûteux ». Des choses, vous dis-je, qui vous plantaient dans la caboche quelques clous d’un malaise indéfinissable.
Pas étonnant, dans ces conditions, que la clientèle la plus nombreuse et la plus fidèle de Godden se recrutât parmi les membres de la colonie européenne de Brazzaville. Les nationaux, eux, se contentaient de fouiner – quand ils avaient quelque flair -,dans les décharges publiques de l’art d’aéroport, en espérant y trouver un ersatz…
Pour revenir à notre peintre, son credo tenait en une formule : les femmes et les rêves c’est mes oignons ; et, en effet, il ne se lassait pas de dépouiller voluptueusement, pelure par pelure, les uns et les autres. En dépit de ses travaux forcés de Ziboulateur, celui qui ouvre, Godden ne présentait pas de brillants états de service familiaux ; célibataire sans enfant, il faisait le désespoir de sa mère, une sainte femme aux genoux écorchés et tannés par la prière.
Toujours à court d’argument devant le tribunal maternel, Godden, qui n’avait pas dépassé le cap du certif d’études primaires, trouvait refuge dans son atelier qu’il considérait bizarrement comme sa seconde mère. N’ayant presque rien lu dans sa vie, l’artiste savait, par contre, écouter. Il retenait ainsi une foultitude d’informations collées comme glu à sa mémoire. Parmi les grands peintres étrangers dont il avait entendu parler en premier, se trouvait Paul Gauguin. A ses yeux, cet échappé volontaire de la métropole, amoureux des paysages et des femmes de la colonie. ne pouvait être qu’un « type vachement sympa ».
De là lui venait, probablement, sa manie de -gauguiner le baptême de ses toiles par des titres qui se voulaient philosophiques. Il se répétait avec délectation les trois interrogations majeures ayant servi d’identité à l’un des plus célèbres tableaux de son idole :  » D’où venons-nous, que sommes-nous, où allons-nous ?  » Oeuvre signée dix-sept ans exactement après la fondation de Brazzaville.
Godden n’était pas peu fier de savoir que l’université s’intéressait déjà à sa propre oeuvre. Plusieurs étudiants en histoire de l’art fréquentaient son atelier. Parmi eux, Philippe Archanjo. Celui-ci avait établi une indiscutable filiation entre l’exilé de Tahiti, féru de symbolisme mystique dans l’art (au point d’avoir flirté avec les tenants et le style des peintres « Rose-Croix »), et l’ancien élève de l’école de Poto-Poto. Ce dernier avait eu le courage de rompre avec le style filiforme dit « Mickey », mettant ainsi fin à l’impasse esthétique de ce prestigieux atelier collectif.
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Il est tout nu. Couché sur une natte, à même le sol. Dans l’un des misérables pavillons construits en enfilade au numéro 127 de la rue Minguenguengué, au siège des « Assomptionnistes » du « prophète » Laurent Massibu. L’une des multiples sectes-champignons de la faune et de la flore messianiques du Congo.
Parce qu’il ne parle, ni ne bouge, et que son corps est bien proportionné, il me fait penser à une sculpture. Parce que sa peau est une forêt vierge de signes, mon ami me rappelle une peinture… Je n’ai pas oublié le rituel. Je m’approche de sa natte. Je m’accroupis. J’appelle Godden par son nom de famille, le seul qui soit opératoire en la circonstance. Toujours l’immobilité et le silence…
Au bout d’un long moment, je m’apprête à repartir. Soudain, je reviens sur mes pas. Tout le corps du patient est comme ocellé, mais, en l’occurrence, l’opérateur inconnu a dessiné de vrais yeux – une centaine ou plusieurs centaines ? J’sais pas ; tant de regards indistincts me mettent mal à l’aise -, avec de vrais cils au kaolin et un iris souligné au tukula (nom local de l’argile rouge). Et qu’est-ce qui me secoue brusquement ? Je m’aperçois que Godden a LES YEUX OUVERTS ! C’est la première fois, depuis près de deux mois. Godden ME REGARDE, mais je vois bien qu’il ne m’a pas reconnu, qu’il n’est pas encore « revenu » (pour m’adapter à la couleur locale)….
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Au moment où les invités présents dans le salon d’honneur de l’hôtel Roi-Makoko s’avançaient vers le saint des saints, je me souviens parfaitement de mon état d’esprit. Je me sentais partagé, ballotté entre l’éblouissement d’une découverte qui me conforterait dans la haute idée que je me faisais de l’alchimie goddenienne, porteuse de merveilles toujours inattendues, et une sourde prescience qui me rongeait.
Qu’allait-il résulter du geste le plus simple et le plus énigmatique qui soit, celui du dévoilement d’une oeuvre ? N’ayant pas, pour la première fois, suivi le cheminement de celle-ci, je n’étais qu’un bleu comme les autres. Quelle déchéance pour moi que le maître associait en temps normal à toutes les étapes de sa création !…
En débarquant dans la capitale congolaise, mon premier contact avec l’artiste se fit d’abord par l’intermédiaire de ses toiles. On ne voyait qu’elles et on les reconnaissait sans peine dans plusieurs bureaux de l’ambassade de France.
Je fus rapidement hanté par le désir de rencontrer l’homme qui régnait sur un univers foisonnant de formes si belles dans leur singularité, si chaudes par leur parenté avec le feu qu’elles me faisaient penser – allez savoir pourquoi – à la magie de la grotte de Lascaux opérant, si j’ose dire, à ciel ouvert. Je ne fus donc pas surpris d’apprendre que Godden, lors d’un séjour malheureusement bref en France, était devenu le compagnon d’un maître-tapissier qui avait salué en lui un coloriste hors pair, l’estimant doué pour l’art du vitrail. Je doute que, dans l’esprit farouchement libre-penseur de ce peintre – il se disait volontiers « catholique défroqué » -, il y ait eu place pour la « France des cathédrales ». Pour autant que j’aie pu en juger par la suite à travers un regard amicalement critique sur son art -, l’oeil de Godden me semblait d’inspiration payenne, à la confluence de l’animisme et du vitalisme.
Nous étions devenus inséparables, Godden et moi, sauf à mes heures de travail. J’avais définitivement conquis l’amitié du peintre congolais en travaillant à la réalisation d’un catalogue photographique de ses toiles encore disponibles, avec l’aide de M. Philippe Archanjo. De mon nouvel ami, je savais presque tout, ses foucades, ses coups de gueule et de coeur, ses chamailleries et réconciliations théâtrales avec sa mère. Très tôt, j’avais découvert la bouleversante misère dans laquelle vivait celui qui, de sa chaumière de Poto-Poto, apportait, grâce à sa présence plastique, un véritable enchantement à l’intérieur de quelques villas des beaux quartiers brazzavillois…
…Je suffoquai à mesure qu’approchait l’instant fatidique. D’être là, au milieu du public, aussi ignorant que celui-ci de la recette du chef, des épices utilisées, était frustrant pour moi…
Mais déjà la main droite du ministre de la Culture s’apprêtait à dévoiler le tableau qui, ce soir-là, allait certainement ravir la vedette à son propre créateur. Chacun retint son souffle. Je souhaitais ardemment que cet instant s’étirât sans fin, comme dans ce scénario qui n’a jamais été écrit, bien qu’un célèbre écrivain en ait eu l’idée. Il s’agit de ce qui,  » dans la tête du Nègre Toda-Raba  » (3) se passe en une seconde exactement, depuis l’instant où cet homme – qui visite le tombeau d’un homme illustre –  » a levé le pied pour le poser sur la marche suivante, jusqu’au moment où il l’a posé…  »
Qu’allait-il résulter de ce dévoilement ?
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Il est tout nu. Couché sur une natte, à même le sol. J’ai la nette impression que l’océan de vide total qui l’enveloppait jusqu’ici s’est retiré. Avant même que je n’aie accompli le rituel quotidien – m’approcher, m’accroupir, puis appeler l’homme par son nom -, le changement en cours me frappe d’abord par l’oreille. Un marmonnement ininterrompu se fait entendre. Ce n’est pas tout à fait le balbutiement du chant des origines, même s’il a en commun avec celui-ci la lancinante monotonie. Mais ce n’est pas encore, à proprement parler, un langage.
Une chose paraît, en tout cas, certaine. Godden, précédemment dispersé sur tous les rivages où le font nuitamment voyager ses rêves fous, reprend peu à peu possession de lui-même, réapprend, me semble-t-il, à stocker les pièces détachées de sa maison intérieure…
***
Pendant que je regardais la main du ministre, je me souvins du jour où, pour la première fois, Godden m’avait parlé de son état que je comparai à une névrose d’angoisse. Nous étions attablés dans un de ces restos du pauvre, nombreux tout le long de la grouillante avenue de la Paix. En se proposant de fixer sur la toile trois victimes emblématiques du vendredi-des-douleurs qui endeuilla le Congo en 1977, le peintre s’était fait – sans jeu de mots – épingler par la fatalité. L’image fantasmatique du mort qui saisit le vif résume à elle seule les tourments de Godden. S’inspirant d’une vision sur la Passion, il voulait « christifier », trois grandes figures disparues à travers un seul corps martyrisé.  » La tête, ça sera le cardinal avec sa calotte, le buste pour le jeune président en tenue vert olive trouée de balles, et les pieds, de dois bousiller ça à cause du pauvre-là, qui me laisse pas dormir « .
Pourquoi m’avoir choisi, moi, gémit-il en arrosant de ses larmes le plat de saka-saka (4) qui sentait bon, pour venir pleurer chaque nuit dans mon lit ? Suis pas même locataire là-bas qu’il dit, le pauvre président-là, je dors dans la rue et je reçois la pluie sur le dos, pas une pluie d’eau comme tu pourrais croire mais une pluie de sang …Pourquoi j’ai pas de maison ?… et puis il prend la Bible pour me lire des choses bizarres :  » même si on a pilé tous mes os ça fait rien, mon corps dansera toujours…  »
(J’ai pu, entre-temps, consulter un exégète de la lecture biblique. Il a rétabli pour moi la parole du psalmiste :  » Fais que j’entende les chants et la fête / Ils danseront les os que tu broyais. « )
Avant la fin de notre repas, Godden me donna des détails sur ce tableau qui, selon lui, avait commencé par se faire sans son intervention. Il aurait vu cette toile se peindre elle-même en rêve, puis il s’était vu entrant lui-même dans ce rêve pour y parfaire le travail d’auto-création de ce machin, en devenant à son tour un fragment vivant, des formes qui prenaient corps dans une structure anté-goddenienne.
Je dois ajouter qu’à un mois d’intervalle, mon ami venait de faire un merveilleux voyage en Italie, en complément du prix international « Enrico Mattei » qu’il s’était vu décerner pour l’ensemble de son oeuvre deux ans après que l’écrivain Marcello Sonitansi eut reçu le même prix en littérature…
***
Faut pas chercher ailleurs qu’à Rome le plus beau ciel, les plus belles couleurs jamais vues sur notre terre. De ce ciel, et de ces couleurs qui sont les premiers monuments romains, mes yeux se sont soûlés tout au long du voyage que la société pétrolière italienne a organisé pour moi. Mais, au pays de Léonard de Vinci et de Michel-Ange, la chose la plus importante de ma vie, c’est la vision qui m’a sauté aux yeux un soir à Venise, la ville natale de Carpaccio.
Carpaccio, il m’a parlé comme s’il était encore vivant. Il entre je sais pas comment dans ma chambre fermée. Je peux pas expliquer un mystère comme ça. Plus que la veilleuse qui est allumée. Je dors déjà minuit passé. L’homme est assis dans le fauteuil. Je tremble et je veux crier. L’homme me fait signe de rester tranquille.  » C’est moi Carpaccio, tu as vu mes oeuvres dans certains musées. Sauf une qui est à Berlin. Tout ce que je fais c’est toujours pour raconter une histoire. Ton style à toi est différent. Tu entres dans une toile comme un barbare qui casse tout, qui n’aime pas les lignes droites.  »
L’étonnement me coupe la parole. Carpaccio continue :  » Tes mains sont totalement aveugles à l’art d’influence chrétienne qui a dominé le monde pendant deux mille ans. Tu veux mettre en peinture le vendredi-des-douleurs qui frappa ton pays. Renonce à ce travail s’il devait être quelque chose de froid. Pas de compassion pour les autres si tu ne sais pas en mettre dans ta toile. La compassion ne va pas sans la passion d’exciter des émotions. Au lieu d’enchaîner ton imagination à tes pensées, fais le contraire : pense en images…  »
J’ai pas pris note de cette vision, comme m’a demandé Carpaccio. Parce que je sais pas faire ça. Par contre, ce qui entre dans ma tête, reste comme une couleur qu’on peut plus effacer. A mon retour à Brazzaville, mon talisman-songe a voyagé à Berlin. C’est comme ça que j’ai vu le tableau de Carpaccio Lamentations sur le Christ mort. Faut jamais voir un truc pareil quand tu es apprenti, sinon tu préfères rester toute la vie chômeur de la peinture. Ce tableau-là m’a servi de guide.
Ma querelle avec les hommes-nuit est née de notre désaccord sur ma façon de travailler ce thème. J’étais contre le figuratif. Ils m’insultaient tout le temps dans mon sommeil :  » Tu es fou ou quoi Godden ?Le Christ allongé sur son lit de mort, tu nous l’as carrément massacré, merde alors ! Plus de couronne d’épines, mais une calotte pourpre de cardinal. Plus de barbe, ni de moustache, à la place un pansement qui soutient le menton. Plus de corps nu, mais une vareuse vert olive criblée de balles. Et, pour évoquer ton « pauvre président-là », tu as brisé les jambes du Nazaréen ! Tu sais bien que les soldats n’ont rompu que les jambes des deux voleurs crucifiés à côté du Christ…  »
Aujourd’hui, je me dis :  » à quoi ça sert mon travail après la leçon du grand maître Carpaccio ? Autour de moi, n’y a qu’un sale monde puant et tuant. A l’école, les gens chient pendant les vacances. Partout on chie. L’école pue. L’hôpital pue. Les politicons puent. Alors les malades crèvent, les fonctionneux grèvent, le pays tout entier crève parce que personne ne veut crever l’abcès. Face à ce sale monde, mes toiles pensent trop et ne puent pas assez la puanteur insupportable de la vie. Est-ce que la beauté peut sortir du fumier ? Est-ce que je peux faire une oeuvre d’art avec les ordures ménagères d’un monde pourri ?
***
Tout le monde écarquilla les yeux, ouvrit une bouche de poisson mort échoué sur la plage. Personne n’émit un cri, bien que les sirènes du silence hurlassent à nous fracasser les cymbales de nos tympans.
Chacun donna sa langue au chat. Durant ces brèves secondes, prodigieusement allongées par le geste qu’aurait eu un accordéoniste jouant de son instrument les bras en croix, la tranquille façade de nos certitudes vit se craqueler son vernis rassurant…
Excepté le fond gris préféré de Godden, IL N’Y AVAIT STRICTEMENT RIEN SUR LA TOILE. Dans le regard éperdu que le ministre de la culture jeta au peintre dansaient les feux follets de la peur atavique que réveille instinctivement toute menace indéfinissable. Je crus voir remuer ses lèvres dans une prière sourde-muette, comme pour conjurer ce sortilège qui défiait les lois du monde civilisé.
L’idée d’un formidable canular me traversa l’esprit. Et si le maître avait voulu représenter le néant par cet espace vide qui nous entraînait sur la pente vertigineuse du non-art ? Et s’il avait voulu nous faire réfléchir sur la longue lutte de son esprit avec la matière, lutte qui précède et gouverne la création, laquelle n’en est que l’épiderme ? Cette lutte de l’artiste avec la matière n’est-elle pas, comme disait Barthes,  » sa première et dernière parole  » ?
Je dus abandonner cette hypothèse, seule bouée de sauvetage de ma raison en perdition. D’ailleurs, l’état de décomposition de mon ami me convainquit du caractère inquiétant de la situation. Godden laissa entendre une sorte de gargouillement, tenta de desserrer sa cravate, avant de tomber comme une masse.
Cette fois, le public céda à une peur irraisonnée et reflua vers la sortie dans le plus grand désordre. Le ministre et moi, nous fûmes les seuls à garder notre sang-froid. Il ne resta, à nos côtés, que les deux corps du délit, inanimés l’un et l’autre. Je me précipitai vers Godden pour dénouer sa cravate, et libérer le bouton du col de sa chemise. Une épaisse bave coulait de sa bouche. Son corps se tendait en de violentes convulsions qui s’arrêtaient aussi vite qu’elles avaient commencé.
Il fallut le transporter vers l’hôpital général, au pavillon de neurologie où son état parut s’aggraver, malgré l’action des sédatifs. Le recours à l’une des multiples sectes « guérisseuses » de la ville n’enchanta pas le ministre. Celui-ci dut cependant, sur les instances de la mère de Godden, s’incliner. A défaut de retrouver l’usage de la parole, mon ami put au moins jouir d’une relative tranquillité chez les « Assomptionnistes ». Son séjour en ces lieux a duré deux mois et demi exactement.
***
Quelques mois plus tard, totalisant deux ans révolus au Congo, je quittai définitivement Brazzaville à destination de Pau, ma ville natale, via Paris. Godden, dont la santé s’était largement améliorée depuis l’incident survenu à l’hôtel Roi-Makoko, m’accueillit chez lui avec des démonstrations d’amitié qui me mirent au bord des larmes.
Je savais qu’il avait décidé de suspendre son travail de création. Ce soir-là, il m’informa que sa « cure de désintoxication » n’était pas encore terminée. Pour la première fois, il me fit des révélations. Sur son voyage en Italie. Sur sa vision au cours de laquelle Carpaccio avait eu un entretien avec lui. Sur son « talisman-songe » (fixé au chevet de son lit) qui lui avait montré le célèbre tableau du quattrocentiste : Lamentations sur le Christ mort. A propos de son miroir magique, il eut cette phrase stupéfiante :  » Cette « télé » d’avant la télévision qui ne fonctionne qu’en pleine nuit me permet de voir les choses qui arriveront derrière, c’est-à-dire demain « .
Je crus avoir mal compris, et lui demandai s’il avait voulu parler  » de l’avenir qui est devant nous « . Il eut un bref éclat de rire et confirma que, dans sa langue maternelle comme en lingala,  » l’avenir, c’est ce qui arrive derrière moi « .
Quelle vision du monde renversée ! Il en résulte une rétroaction du temps sur le temps, ce qui fait que l’avenir – comme dans une roue tournant indéfiniment – n’est que le passé qui revient, tandis que le passé est l’avenir rendu à son héritier le présent, dans une spirale sans fin. Pourquoi, dans cette façon de cadrer le temps, écrire l’histoire puisque les événements se répètent, puisque  » les morts ne sont pas morts « , puisque la sagesse ancestrale est le gage d’une cure de jouvence ? Dans ce cas, ai-je le droit de mettre en doute la vision au cours de laquelle Carpaccio s’est adressé à mon ami Godden en traversant les siècles à la vitesse d’une sur-lumière ? Comment, dès lors, douter que l’oeil et l’oreille puissent capter des images et des pensées venues d’un autre âge ?
La gorge nouée par la tristesse que je ressentais à la veille de mon retour en France, je posai à mon ami la question qui me brûlait les lèvres depuis l’année dernière :
 » Quand nous t’avons conduit à l’hôpital, lui dis-je, je n’ai cessé de penser à cette toile vide par qui le scandale est arrivé.
– Qui t’a dit que c’est une toile vide ? riposta Godden. J’ai mis plein de choses dedans. C’est pas ma faute si les gens sont aveugles.
– Comment ça « aveugles » ? Mais nous étions près de deux cents personnes au Roi-Makoko. Il n’y avait que du gris sur ta toile.
– Vous êtes tous aveugles, répéta Godden. C’est la toile qui m’a pris le plus de temps et un travail fou. Je me suis sorti les tripes pour ça : »77 sanglots pour nègrecongo« , c’est pas tombé à l’eau je te jure. Ce travail existe puisque ma tête l’a fait. Quand le ventre de la femme porte un enfant, tu veux dire que l’enfant n’existe pas puisque tu le vois pas ? « 

(l) Célèbre guitariste zaïrois (1939-1985).
(2) Grand footballeur et international zaïrois des années 70.
(3) Kazantzaki Nikos- Toda-Raba. Moscou a crié (roman), Plon 1962.
(4) Plat local de feuilles de manioc pilées.
///Article N° : 584

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