« [Labou Tansi], un poète au fondement de mon engagement artistique »

Entretien de Amélie Thérésine avec Etienne Minoungou

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Avec une « Fenêtre ouverte sur », les Francophonies en Limousin mettent à l’honneur pour la deuxième année consécutive un festival. Après avoir invité en 2014 Mantsina sur Scène qui se tient à Brazzaville sous la direction artistique de Dieudonné Niangouna depuis dix ans, ce sont Les Récréâtrales installées à Ouagadougou et co-fondées par Étienne Minoungou en 2002 qui ont été accueillies cette année à travers différentes manifestations au nombre desquelles figure la lecture musicale Sony, l’avertisseur entêté. Rencontre avec Étienne Minoungou au sujet de son cheminement artistique et politique au prisme de Sony Labou Tansi.

Les Fraternités nouvelles c’est la force des différences, par les différences, et au-delà des différends. Je crois dur comme fer à cette chose-là. J’en donnerai ma vie pour. Nous sommes condamnés à être plus forts que nous et nous surpasser chaque jour. Ce n’est pas du catéchisme. C’est le sens de ce que nous plantons ensemble.
« Lettre adressée à Monique Blin, Brazzaville le 15 décembre 1989 »
Sony Labou Tansi en scène(s). La Chair et L’Idée, Les Solitaires intempestifs, 2015.

Quand et comment rencontrez-vous l’œuvre de Sony Labou Tansi ?
Je rencontre l’œuvre de Sony Labou Tansi au début des années 1990 quand j’intègre le Théâtre de la Fraternité de Jean-Pierre Guingané (1). Il nous parlait de leur rencontre à Limoges, de l’homme comme étant son ami, de son écriture, de son combat et c’est à partir de là que Sony est rentré dans notre vie artistique.
Jean-Pierre nous a fait jouer Antoine m’a vendu son destin. Plus tard, je l’ai moi-même monté avec des étudiants de l’université de Ouagadougou pour un festival des clubs UNESCO à Lomé en 1996. C’était ma première mise en scène et je ramène au sein de la troupe du Théâtre de la Fraternité la majorité de la distribution qui avait décidé désormais de faire du théâtre parce que l’expérience de Antoine m’a vendu son destin, le contact avec Sony Labou Tansi les avait inspirés. C’est la deuxième étape puis après évidemment, j’ai essayé de lire tout ce qui paraissait.
Mais je crois que c’est Dieudonné Niangouna qui m’a fait revenir à Sony Labou Tansi. Quand est apparu Dieudonné Niangouna, il y avait une telle parenté avec Sony mais aussi une telle corrélation entre moi, fils de Jean-Pierre Guingané, et lui, prétendu fils de Sony Labou Tansi, que cette anecdote de l’amitié nous reliait géographiquement, amicalement et artistiquement. À partir de Dieudonné Niangouna, à travers tous ses textes dont M’Appelle Mohamed Ali, je redécouvre Sony Labou Tansi de nouveau.

D’où est née l’initiative de travailler sa parole ?
C’est un poète tapissé au fond de mes souvenirs, au fondement de mon engagement artistique. Après Antoine m’a vendu son destin, je n’ai pas eu envie de monter un autre texte de Sony mais je suivais la trace de sa pensée politique. C’est l’une des raisons d’ailleurs pour laquelle j’ai fait Si nous voulons vivre (2). Regarder, en essayant de piocher dans toute son œuvre, les différents moments où sa pensée poétique touche à l’essence même de ce que peut être la pensée politique, c’est-à-dire une pensée du devenir. Dans les prédictions, les avertissements, les obsessions à rappeler les choses, c’est la vie qu’il convoque tout le temps ; si nous voulons vivre nous devons prendre en compte l’ensemble des menaces qui pèse sur nous et nos responsabilités.

Depuis deux ans, vous avez joué M’Appelle Mohamed Ali, Cahier d’un retour au pays natal et Sony, l’avertisseur entêté. Comment cette trilogie autour de Dieudonné Niangouna, Aimé Césaire et Sony Labou Tansi s’est-elle construite ?
Je rencontre Dieudonné Niangouna et je sais que derrière lui il y a Sony Labou Tansi. On me propose de faire Césaire et je me rends compte que Cahier d’un retour au pays natal est le livre de chevet depuis dix ans de Dieudonné Niangouna. On travaille sur Sony et je découvre qu’il a écrit un texte sur le théâtre de Césaire. La triade s’est construite de façon évidente mais de découverte en découverte. Il y a une belle et réelle parenté entre les trois auteurs. Je suis convaincu que tous les trois partagent de nommer les choses dans une franchise poétique telle que cela ne peut laisser personne indifférent.
Et comme pour moi ‒ c’est toute mon obsession ‒ le théâtre est un espace de discussion sociale et de partage, le lieu d’adresser et d’habiter une parole, ce triptyque vient rencontrer mes préoccupations d’acteur et de directeur d’un événement. Alors, je peux faire l’expérience personnelle que le théâtre est un espace de discussion sociale et que nous devons prendre en charge sur scène la parole des auteurs de façon forte et belle. Je trouve l’occasion concrète ici de le démontrer et de le partager aussi avec les autres artistes.

Avec les Récréâtrales, espace panafricain d’écriture, de création, de recherche et de diffusion théâtrales à Ouagadougou, vous avez engagé un geste de réinvention des formes théâtrales créées en Afrique. La trilogie à venir adopte-t-elle cet esprit ?
Absolument. Je reviens sur le fait que le théâtre africain peut exister si on considère que le théâtre chez nous est un espace de discussion sociale. Cela signifie qu’il faut inventer des espaces, et les habiter avec beaucoup d’énergie et d’imagination : les familles, le quartier (3) nous permettent de le faire, de l’éprouver et de voir que cela fonctionne.
La deuxième chose, qui dit discussion dit pensée, il ne s’agit pas seulement de venir occuper un espace de façon scénographique sans l’habiter au plus profond de ce que peuvent représenter la respiration de la communauté et les défis auxquels nous sommes confrontés. C’est cela l’exercice de la pensée : Victor Hugo disait que « le théâtre doit faire de la pensée le pain de la foule » et, pour moi, si le théâtre en Afrique doit être réinventé et retrouver sa vraie place, c’est en faisant œuvre de fabrication de pain pour le peuple.
D’où la nécessité que nous tous dans le champ théâtral ‒ auteurs, metteurs en scène, comédiens, scénographes, techniciens ‒ soyons à l’épreuve de tout ce qui bouge dans la société et dont nous pouvons saisir à la fois les soubresauts, à la fois les frémissements pour en rendre compte et permettre que la discussion ait lieu. Cela redéfinit notre manière de travailler, notre manière d’être attentif à ce qui se passe et nous invite à une culture du savoir comme à une culture de la présence au sein de nos communautés pour pouvoir après proposer des formes qui permettent aux gens de discuter. C’est une exigence inéluctable.
On faisait parfois du théâtre pour venir discuter ici, ce n’est plus possible. Nous devons pouvoir dans nos endroits, nous dresser, discuter avec les gens et embrasser des sujets qui concernent beaucoup plus largement que dans nos périmètres. Alors on vient ici pour le partager, on élargit l’audience de la discussion. Pour moi, les Récréâtrales s’ancrent fondamentalement dans cette perspective et dans cette dynamique.

(1)Jean-Pierre Guingané est un comédien, dramaturge, metteur en scène fondateur en 1975 du Théâtre de la Fraternité de Ouagadougou, la doyenne des troupes de théâtre au Burkina Faso.
(2)Étienne Minoungou a conclu la première étape de travail Sony, l’avertisseur entêté en la renommant Si nous voulons vivre.
(3)Les Récréâtrales sont installées dans la rue 9.32 du quartier populaire de Gounghin Nord à Bougsemtenga, dans des concessions scénographiées ‒ où les cours familiales se transforment en scène ouverte avec gradins mobiles ‒ afin d’amener la communauté à se rassembler autour du lieu de parole qu’est le théâtre.
<small »>Propos recueillis le 26 septembre 2015 à Limoges///Article N° : 13253

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© Julie Peghini




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