« Le comité de lecture du théâtre est un passeur, un « fabriqueur » de ponts »

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Malgré la fermeture, à Paris, du théâtre Le Tarmac qui l’accueillait depuis 2004, le Comité de lecture dédié aux écritures dramatiques francophones cherche de nouveaux espaces pour poursuivre son activité. Composé de comédien.ne, dramaturge, chercheur.e, il reçoit chaque année des centaines de textes, qu’il discute, sur lesquels il fait un retour complet à l’auteur.e, en vue d’une publication potentielle ou d’accompagnement vers des résidences de création. Ainsi des œuvres de centaines de dramaturges sont passées par le Comité de lecture, comme certaines de Dieudonné Niagouna, Gustave Akakpo, Sinzo Aanza, Aristide Tarnagda,  Hakim Bah, Vhan Olsen Dombo ou encore Penda Diouf. Rencontre de Anne Bocandé, membre de ce Comité de lecture depuis 2018, avec Thierry Blanc, comédien, qui a rejoint le Comité  en 2008 et en assurait l’animation depuis 2017.  

On a souvent en tête l’image de l’auteur/trice qui crée seul.e avant la mise en scène ou la publication de son œuvre. Quelle est la place du Comité dans ce processus ?

Thierry Blanc. Sa faculté à construire des ponts est essentielle, particulièrement entre l’auteur et le monde de la production artistique. Toutefois le tout « premier pont » est celui des retours faits à l’auteur sur son texte. C’est sans conteste le point qui crée les bases de la confiance entre un comité et un auteur. Si un auteur reçoit des « retours » justes et pertinents sur un texte qu’il a envoyé, il sait qu’il a affaire à un comité qui va le respecter. Et qui peut s’avérer un outil précieux dans le processus d’élaboration de son écriture. Ce qui est une satisfaction artistique indispensable évidemment. Mais l’une des conséquences de cette aide va être aussi de pouvoir l’accompagner plus facilement vers les décideurs : directeur.trices de théâtre, metteur.ses en scène, etc. Un texte plus abouti, plus réussi, pour la faire courte, séduira plus facilement une directrice de salle, une metteuse en scène, ou un comédien.ne désireux de jouer un texte, ou qui souhaitera le passer à d’autres après un coup de cœur, etc. Et pour une autrice qui écrit après des mois de solitude, d’incertitudes et de doutes, pouvoir confier son texte à des gens avec qui elle a réussi à établir une relation de confiance, c’est précieux, je pense. Le comité est donc résolument un passeur, un « fabriqueur » de ponts. Il défriche, il rend visibles ses coups de cœur en les partageant avec d’autres, et ses choix éminemment subjectifs, il faut bien le redire ici, peuvent permettre la naissance d’un texte sur les plateaux de théâtre tout simplement. Et c’est pourquoi, il me semble que tout théâtre qui produit des pièces devrait avoir un comité de lecture en son sein ; en fait cela devrait être l’âme d’une maison théâtre. Mais encore faut-il pour cela y mettre des moyens…

Lire aussi : « Une saison au Tarmac » présentée sur TV5 Monde 

Vous êtes comédien. Qu’est- ce qui vous a motivé à rejoindre le Comité de lecture du Tarmac en 2008 et d’en assurer l’animation pendant ces dernières années ? Quelle est, selon vous, sa force, sa particularité ?

J’avais joué un spectacle au Tarmac Villette en 2007 qui avait été un grand moment, LA COMÉDIE INDIGÈNE, et qui avait marqué aussi bien l’équipe qui le portait que le théâtre qui l’accueillait. Et Valérie Baran la directrice du Tarmac m’a alors proposé d’intégrer le comité de lecture. Et j’y suis allé rapidement, car l’envie et la perspective de découvrir de nouveaux textes de l’espace francophone m’attiraient beaucoup. J’en ai donc été membre dans un premier temps, simple lecteur, puis j’ai commencé à en rédiger les fiches de lecture de synthèses des textes que nous recevions dès 2015, puis à en assurer l’animation à partir de 2017. Et c’est vrai que ce fut un sacré voyage… D’abord parce qu’étant très ignorant des écritures théâtrales africaines, je connaissais peu d’auteurs. Et découvrir des univers comme ceux en vrac et dans le désordre, de Labou Tansi, Dieudonné Niangouna, Gustave Akakpo, Edouard Elvis Bvouma, Sufo Sufo, Sedjro Giovanni Houansou, Sinso Aanza, Hakim Bah, Aristide Tarnagda, Kokouvi Dzifa Galey, Faustin Keoua Leturmy, Eric Delphin Kwegoue, Kouam Tawa, David Minor Illunga, Vhan Olsen Dhombo, et d’autres fut une révélation. Et la révélation pour moi ce fut cette langue française bousculée, tordue, violentée et aimée, qui m’apparaissait. Comme si d’avoir côtoyé sa propre langue chez soi on finissait par ne plus l’entendre, comme si la prononcer sans cesse en faisait oublier de la « dire » parfois…  Et là, grâce à ces auteurs, le français reprenait vie pour moi. Sans compter les écritures des départements et territoires d’outre-mer qui apparaissaient comme les premières heureuses bousculades. Et je ne parle pas ici des écritures canadiennes, belges, suisses etc. qui y contribuèrent aussi largement. Pour moi c’est la force du comité du Tarmac. La possibilité de cette récolte et de cette concentration de découvertes.

Quelle est sa place dans le milieu du théâtre francophone aujourd’hui ?

Le Tarmac de par ses choix de résidences d’auteurs, de productions de spectacles, de mises en lectures de textes, de découvertes d’auteurs a réussi à s’imposer dans le paysage français selon moi. Il aurait peut-être pu faire plus, certes. Et, au moment des bilans et des adieux, c’est toujours important de se le dire. Mais le Tarmac faisait des choix, produisait des envies, et il était aussi parfois le dernier refuge, celui où l’on vient quand vous êtes éconduit de partout. On a parfois reproché au Tarmac d’être devenu une sorte de ghetto. Ce qui était faux selon moi bien évidemment. Toutefois une très belle réponse de Guy Régis Junior, auteur metteur en scène haïtien fut apportée à ce reproche. Guy Régis racontait que lorsqu’il venait en France dans les premiers temps où il n’était pas encore connu, il allait démarcher des scènes nationales, des Centres Dramatiques Nationaux, et autres théâtres. Et que la réponse qu’on lui faisait souvent était la suivante: Pour moi votre texte ça n’ira pas, mais pourquoi n’iriez-vous pas voir au Tarmac ? En gros, on lui disait : « allez là-bas ». Ce qui veut donc dire que si ghetto il y a eu il a été créé par l’extérieur, mais certainement pas par le Tarmac. Toutes ces écritures francophones avant de s’imposer un tant soit peu en France, étaient renvoyées ou à Limoges aux Francophonies, ou au Tarmac. Donc de fait les deux points sont devenus au fil du temps des repères/repaires de la francophonie. Les seuls qui donnaient en tous les cas une chance à ces écritures de trouver le chemin du public.

Vous dites avoir été bousculé par les langues françaises, les langues dramaturgiques, que vous avez rencontrées par le Comité. C’est à dire ? Pourriez-vous évoquer quelques souvenirs de lecture marquants de ces dernières années ?

En fait j’ai plus ou moins explicité en partie ce point dans la première question, mais vraiment ce sont les déconstructions de la langue, ces singularités jetées sur le papier, qui m’ont le plus bousculé. Sans doute possible. Je ne parle pas simplement du style d’un auteur. Non, cela prenait aussi naissance pour moi dans ces multiples façons d’utiliser cette langue française jusque dans son quotidien. Avec différents niveaux de langues ou de registres. Des expressions typiques ou autres. Il m’a fallu au moins deux ans pour déconstruire mes automatismes de langues, validés par mon cerveau. Il m’arrivait au début d’être perturbé, voire dérangé par ces langues que je n’arrivais pas vraiment à apprécier tant elle m’emmenait ailleurs. Rendre familières ces transversalités, les lire, les relire, les apprivoiser. Les ramener à soi aussi.

 La Francophonie dans son sens politique est critiquée, débattue. Quel sens prend ce terme, pour vous, à travers cette expérience au sein du Comité du Tarmac, « pour les écritures dramatiques contemporaines francophones » ?

Alors effectivement le terme est critiqué largement, et d’ailleurs critiquable aussi a bien des égards. Et je pense qu’il serait bon de le transformer, de l’amender ou pour le moins de le requestionner dans son contenu et son contenant. Le mot même me semble obsolète… Mais bon, je ne vais pas disserter ici sur ce sujet, car d’autres le font bien plus intelligemment ailleurs que moi. Par contre ce que je peux dire c’est que le comité de lecture du Tarmac m’a donné une définition très personnelle de la Francophonie. Si je ne devais garder qu’une chose de toutes ces écritures francophones, c’est notre « en-commun ». Résolument. Car dans mon cheminement personnel, après la phase déstabilisante que je viens d’expliquer, il y eut la phase de la jubilation, pour ne pas dire de jouissance, du chemin de l’appropriation. Me dire que je peux avoir la possibilité de lire ou même de jouer du Sony Labou Tansi, du Dieudonné Niangouna, du Gustave Akakpo, du Sinzo Aanza, du Aristide Tarnagda, du Hakim Bah, du Édouard Elvis Bvouma, du Giovanni Houansou, du Vhan Olsen Dombo, etc., m’est une joie absolue ! Même une jouissance intellectuelle ou philosophique. Ces langues, qui sont « des » français, m’ont ramené à elles, et me sont même devenues indispensables. Et elles habitent mon propre français. Me le font encore plus aimer. Et en fait leur français est à eux et est aujourd’hui à moi aussi. Au fond il est à « nous » depuis longtemps mais la France a beaucoup de mal à l’admettre. Le français ne lui appartient pas de façon exclusive. Et ce qui me touche dans ces « français » c’est que nous nous comprenons par mille chemins et nuances. Nous changeons de langues tout en continuant à utiliser la même que nous avons en commun ! C’est immense non ? En tous cas moi je trouve ça très beau.

Avant chaque rencontre, chaque membre du comité lit un ou deux textes qu’il/elle analyse à partir d’une grille de lecture précise. À partir d’elle tu es en charge de faire un retour à l’auteur/trice peu importe si son texte est ou non sélectionné. Que pouvez-vous nous dire sur ce processus ?

Les fiches du comité ont évolué dans le temps. Elles étaient assez sommaires au départ. Peut-être même un peu rudes. Puis une grille de lecture est apparue suite à des demandes de nouveaux lecteurs/membres parfois un peu perdus face aux textes et qui n’arrivaient pas bien à passer le cap du « j’aime beaucoup » ou « je n’aime pas ». Ce qui est assez normal, car lire un texte de théâtre n’est pas une mince affaire, avec ses codes, certaines fabrications, certaines nécessités – qu’on peut d’ailleurs fort bien transgresser et abandonner-, mais encore faut-il pour cela maîtriser d’abord ce que l’on abandonne pour pouvoir en construire les manques et les creux autrement. Du coup cette grille de lecture est apparue, construite par Gustave Akakpo, auteur et comédien, longtemps animateur du comité et qui m’a donné grandement l’envie de suivre ses pas. Les fiches se sont étoffées considérablement. Cela a permis de gagner la confiance des auteurs.

Au-delà de la nomination d’un lauréat, tout un travail d’accompagnement du texte est mis en place, avec le Tarmac, à travers des lectures publiques, des résidences, et l’édition. Comment imaginez-vous la poursuite de ce travail précieux de diffusion ?

Il faudrait idéalement que nous puissions retrouver un lieu pour pouvoir nous y poser et nous y réunir une fois par mois. Et qu’en plus le lieu soutienne financièrement aussi, car il faudrait pouvoir continuer à passer du temps à chercher des nouveaux textes, des auteurs, relancer les anciens, confirmer les accompagnements, rencontrer aussi des auteurs, tenir des résidences, etc. Bref tout cela a un coût. De plus nous avons avec nous les Editions passage(s) qui sont prêtes à soutenir une continuation du comité où qu’il se pose, ce qui n’est pas rien. Ce qui veut dire que nos choix ces dernières années avec eux ont été appréciés. Le travail d’édition avec Passage(s) a été un vrai partenariat engagé. J’imaginerais bien aussi un comité démultiplié. C’est-à-dire une sorte de noyau qui existerait quelque part (Paris, Île-de-France, Lyon, Strasbourg, Rennes, etc.) et qui se réunirait à plusieurs endroits. Par exemple des lecteurs à Paris, d’autres à Marseille, ou Rennes, ou en Suisse, Belgique ou au Luxembourg, etc., et qui serait un comité international. Cette idée me plaît bien même si pas si simple à mettre en place. « Les utopies d’aujourd’hui sont le présent de demain » disait Cocteau. Alors, tant qu’à faire rêvons. Et puis tout ce qui contribue à poser des ponts dans les têtes ne peut être mauvais.

Propos recueillis par Anne Bocandé

Membres du Comité de lecture du Tarmac : Laetitia Ajanohun (autrice comédienne), Gustave Akakpo (auteur comédien), Aminata Aidara (auteure et journaliste),  Mohand Azzoug (comédien), Martin Bellemare (auteur), Anne Bocandé (journaliste), Julien Bouffier (comédien, metteur en scène), Virginie Brinker (maitre de conférences), Ronan Cheneau (auteur), Gérard Cherqui (comédien),Cécile Cotté (metteuse en scène, comédienne), Jézabel D’Alexis (comédienne), Julie Gilbert (autrice, réalisatrice), Pier Lamandé (comédien), Julie Peghini (anthropologue, maitre de conférences), Cyril Ripoll (comédien, metteur en scène), Yves Sartiaux (ex-directeur Médiathèque), Amélie Thérésine (enseignante, doctorante).

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