L’oedipe tourmenté sur la ligne d’horizon

Arrêt sur image. Texte de Gustave Akakpo, mise en scène Cédric Brossard

Avignon 2016
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Dans la petite salle du Théâtre Isle 80 dans le OFF d’Avignon, un passeur attend une livraison. Elle n’arrive pas de suite. Pour conjurer l’attente, peut-être aussi l’angoisse et l’incertitude, le passeur entreprend de régler ses comptes avec son passé plein d’aspérité. Il était une fois un père absent…

La compagnie Acétés est aux manettes de cette production, fruit d’un travail de compagnonnage avec le dramaturge Gustave Akakpo. À cette collaboration nous devons déjà Habbat Alep et On veut Persée des créations présentées entre 2009 et 2015. Le metteur en scène Cédric Brossard et l’auteur poursuivent une réflexion sur les rapports de tension qui existent entre l’Europe et l’Afrique. Ces tensions qui sont stigmatisées par la frontière, zone de première nécessité dans la création artistique.
Avec Arrêt sur image, l’équipe du spectacle présente trois manières d’investir la frontière. Pour commencer, le protagoniste en fait son terrain de travail. Il est passeur, il en a une connaissance pratique, voire pragmatique. Il sait quand elle commence, il en connaît les zones de danger, il fait une expérience quotidienne de cette frontière physique. Une seconde frontière renvoie le narrateur à ses peurs et à sa fragilité, une espèce de contour identitaire qui se dévoile ou se construit au fil des mémoires. Pour le narrateur, ce deuxième cercle est poreux, une fissure nette par où s’échappe « l’odeur du père » absent. La troisième frontière est celle qui se transcende par la parole et les mots, en perpétuelle mutation. Des mots voyageurs. Mais selon les géographies et les histoires personnelles nous ne sommes pas tous égaux devant ces frontières.
Lui attend, dans le froid sur le lieu de rendez-vous. La solitude aidant, l’incertitude croissant, le héros se souvient de son père et des rêves que ce dernier nourrissait pour lui. Le paternel, avant de disparaître, l’imaginait héros moderne, légende du stade la balle au pied, l’homme aux passes millimétrées. Ce destin s’est réduit à un autre type de jonglage, une nouvelle forme, tout aussi moderne, d’héroïsme. Il s’adresse à son vieux, s’explique sur ses choix de vie, sur les drames qu’il traverse devant l’immensité vorace de la mer Méditerranée.
C’est donc une pièce sous forme de confession emmenée par la présence sur scène d’un Kader Lassina Touré qui tire profit de sa formation plurielle. On retrouve notamment dans sa présence scénique et ses déplacements l’expérience de la danse. L’amplitude de sa voix sied bien à ce personnage qui passe de la raideur d’une plainte à la tonitruante d’une harangue publique. À ses côtés, un musicien électronique, Pierre-Jean Rigal. La musique fait partie intégrante du projet, parce que les ambiances sonores proposées donnent une incroyable épaisseur au récit. Sur scène le Dj diffuse non seulement la musique mais surtout des paroles, d’une glaçante authenticité, sur la situation des personnes en migration. Des bouts de lettre, des témoignages, des attentes, des rendez-vous, etc. c’est dans ce matériau éclaté que la frontière du réel s’ouvre et que notre héros s’assume sans crainte comme vendeur de mirages. Loin de tout larmoiement L’image arrêtée est franche, bien dans le cadre.

Texte de Gustave Akakpo
Mise en scène de Cédric Brossard
Avec Kader Lassina Touré et Pierre-Jean Rigal.

Du du 7 au 30 juillet – relâche les 11, 18, 25 juillet. A 16h.
ISLE 80, 18, place des Trois Pilats – 84000 Avignon///Article N° : 13699

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Les images de l'article
© Luc Jennepin
© Luc Jennepin




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