#1 – Musique et littérature

Extrait de Le maître de la parole de Camara Laye

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Africultures plonge en musique dans la littérature. Quatre fragments de musique écrits par Camara Laye, Ngugi Wa Thiong’o, Jean Bofane et Ayi Kwei Armah. Quatre moments de vie qui relatent un plaisir mélomane vécu à l’oblique. Au cours d’un mariage, dans une atmosphère de bar ou encore au cœur d’une révolte. Ces extraits d’œuvres d’auteurs africains nous transportent à la fois dans un espace culturellement ancré et universel. Celui-ci nous vient de Camara Laye.
L’auteur guinéen transcrit l’épopée du Manding, dite par le Belen-Tigui (Griot) Babou Condé, dans Le maître de la parole, diponible aux éditions Libriarie Plon. Les chants ci-dessous sont tirés des pages sur le mariage de Sogolon, la femme-buffle-et-panthère, future mère de Soundjata Kéita, fondateur de l’empire du Mali.

« Elle (Sogolon) s’efforçait de sourire mais son sourire était pâle. La plus vieille des griotes – elle s’appelait Tountoun Manian – pour la distraire du chagrin où elle était confusément plongée, entonna un chant en l’honneur du futur mari de Sogolon. Et presque aussitôt, l’assistance fit écho à ce chant :

Abâ agnâ lô nnédô,
Agnâ ni Maraka kalé lé lô nné dô,
Aba bolo lâ nné kan,
A bolo ni könin gnouma lé lâ lâ kan
Coba yé !
Abâ sén lâ nné kan
A sén ni sambara gbé lé lâ lâ nné kan
Coba Yé !
Abâ koun lânné kan
A koun ni Foula gbé lé lâ lâ nné kan
Coba yé !

Lorsqu’il me regarde,
Les yeux maquillés au crayon pastel Sarakolé
Me regardant,
Lorsqu’il pose sa main sur moi,
Sa main avec ses belles bagues se posent sur moi,
Quel grand événement !
Lorsqu’il pose sa tête sur moi,
Sa tête avec son bonnet blanc se pose sur moi,
Quel grand événement !

Cela dura jusqu’à une heure avancée de la nuit, puis Tountoun Manian entonna un deuxième chant que l’assistance reprit presque immédiatement :
Sogolon Condé nin kéra di,
Sogolon Condé nin kéra di ?
Ifâ la lou wo tori kô,
Sébéressé, ka bê ni a touma,
Ina la bomba wo tora yé,
Sébéressé, ko bê ni a touma
Sogolon Condé quel événement,
Sogolon Condé quel événement ?
La grande demeure de ton père est restée après toi,
Sébéressé, toute chose en son temps,
La grande case de ta mère est restée là-bas,
Sébéressé, toute chose en son temps.

(…)
Les activités de Sogolon ce jour-là furent multiples. Après qu’elle eut été coiffée, des vieilles femmes la conduisirent incontinent dans le lavoir pour le bain rituel. Elles la déshabillèrent puis l’aspergèrent tour à tour d’eau froide et d’eau tiède en lui murmurant à l’oreille les paroles que sa mère et sa grand-mère avaient entendues avant elle. Les paroles qu’elles murmuraient en aspergeant le corps de Sogolon étaient importantes pour son avenir de femme mariée :
« Sache Sogolon Condé, que la vie est double !… Quand un enfant naît, s’il n’est pas un garçon, il est une fille ; dans la vie l’envers de la jeunesse est la vieillesse ; l’envers de la richesse est la pauvreté ; l’envers de la santé est la maladie. Le revers de la vie est la mort ! Sogolon Condé sache que dans l’acte de mariage, Dieu le roi tout-puissant a voulu nous différencier des animaux, mais de cet acte, il y a les beaux jours comme aujourd’hui, et il y a immanquablement les mauvais jours ; ta dignité de femme te commande de les accepter tous avec le sourire… Ton honneur aussi t’engage de n’offrir ton cœur et ton corps qu’à ton époux et tu dois les lui offrir pleinement. Si tu bois de l’eau de miel avec ton mari, il est naturel que tu acceptes de boire de l’eau de caïlcédrat avec lui, car ton dévouement et ta soumission aux lois du mariage sont le gage sûr du succès de tes enfants dans la vie. N’aie pas d’inquiétude, la coutume défendra fermement tes droits d’épouse ; Dieu aussi les garantira car il est grand, seul et Suprême ; et parce qu’il ne soutient ni l’époux ni l’épouse, ni l’enfant : il soutient celui qui se trouve sur le chemin de la vérité. Dieu n’a point d’égal, son égal est la Vérité ! »
(…)
Au crépuscule, le cortège se forma devant le domicile de Moké Moussa et Moké Dantouman ; soudain un grand bruit de tam-tam s’éleva dans l’air ; Sogolon, escortée par de vieilles femmes, sortit de la case ; la griote Tountoun Manian entonna le chant du départ que les filles reprirent. Le cortège nuptial s’ébranla vers le palais Maghan Kön Fatta. La mariée était juchée sur un cheval, et une de ses camarades d’âge conduisait la bête par la bride. Ce fut bientôt un fleuve de mains levées et de têtes coiffées de foulards chatoyants qui, lentement, coulait dans l’artère principale de Niani, des mains tapées les unes contre les autres, et des têtes chantant le chœur du départ de la mariée :
Ilé Ba Wa tounka na,
Inâ té tounka na, Ifâ té tounka na,
Hé Hé Hé Hé Hâ, ndôni an bè sôgôma dé !
Tounkan ma Lambé lon !
Lorsque tu pars à l’étranger,
Ta mère n’est pas à l’étranger,
Ton père n’est pas à l’étranger
Hé Hé Hé Hâ sœur cadette, que demain nous rassemble ;
Le pays hôte ignore le rang social.

(…)
Quand le cortège fut parvenu au centre de la ville, il s’immobilisa un instant et se tut ; les tams-tams se turent puis le cortège repartit, en faisant écho au nouveau chant que la griote Tountoun Manian venait d’entonner :
Itâma Kognan Nkôdô Mussoni
I tâma Kognan ika,a bila gbangban dô
Marche doucement ma petite-soeur!
Marche doucement, que tu ne te couvres de poussière.
Le fleuve coulait dans la nuit qui, à présent, était tombée ; mais il faisait relativement clair, cette nuit-là : les torches allumées par les femmes, et qu’elles tenaient hautes, bien au-dessus de la foule, illuminaient l’artère principale, en plus de la clarté blafarde de la lune naissante.

(…)
Fatoumata Bérété, dissimulant le plus qu’elle pouvait sa jalousie, fit semblant d’être gentille avec celle qu’elle ne voulait pas voir entrer dans la chambre de son mari, en l’installant dans le lit du roi. Une belle-sœur du souverain entra dans la chambre et plaça la gourde de miel symbolique sous le lit ; lorsqu’elle en ressortit, ce fut pour danser en compagnie de ses consœurs en entonnant la chanson de bonne arrivée de la mariée dans leur famille.
Ké bâ yé kolon kôdô bou lé di,
é Fou… ou… ou é Fa… a… a !
L’homme est du son de mil dans le vieux mortier
é Fou… ou… ou é Fa… a… a !
C’est du vent… C’est du vent ! »

<small »>Extrait Page 91 à page 100, poche Pocket, édition de 1997.///Article N° : 13698

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