#5 Musique et littérature

Musique et littérature : identité originelle

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Sur plusieurs épidodes, Africultures a plongé en musique dans la littérature. Et ce, à partir de quatre fragments de musique écrits par Camara Laye, Ngugi Wa Thiong’o, Jean Bofane et Ayi Kwei Armah. Quatre moments de vie qui relatent un plaisir mélomane vécu à l’oblique. Au cours d’un mariage, dans une atmosphère de bar ou encore au cœur d’une révolte. Ces extraits d’œuvres d’auteurs africains nous transportent à la fois dans un espace culturellement ancré et universel. A partir d’eux, Sami Tchak nous propose une analyse des liens intimes entre musique et littérature.

Lorsque nous évoquons les rapports entre la littérature et la musique, il nous apparaît d’abord, comme une évidence, que les deux domaines sont presque identiques, en ce sens que dans l’un comme dans l’autre, il s’agit, du moins en principe, de produire du beau, une valeur esthétique, qui procure plaisir et émotion au-delà même du sens. Nous supposons qu’une chanson, ou la musicalité d’un texte, peut nous bouleverser, faire vibrer nos plus intimes fibres, sans que nous en ayons accès au message, car cela peut se produire dans une langue que nous ne comprenons pas (ce qui arrive plus souvent avec les chansons, par exemple des chansons de terroir servies par des voix mélodieuses, les voix bulgares, les chœurs dans certaines langues sud-africaines, le gospel…)
Si aujourd’hui nous distinguons avec raison musique et littérature, elles furent confondues à certaines époques, notamment la musique et la poésie. C’est ce lien qui demeure, il nous semble, dans les grands textes, tous genres confondus. Ils sont tous, quelles que soient leurs langues d’origine ou de traduction, portés, au-delà de leur densité philosophique, par un grand souffle poétique, par cette valeur esthétique qui les protège contre les ravages du temps (bien des textes vieillissent si vite, parce qu’ils manquent de poésie). Il se produit alors des va-et-vient entre musique et littérature, des chansons inspirant des écrivains, des poèmes ou écrits poétiques mis en musique. Quel que soit leur degré de spécialisation, les deux domaines se fréquentent par leurs meilleurs côtés.
Dans « Littérature et musique. Quelques aspects de l’étude de leurs relations » (paru dans le revue « Labyrinthe. Atelier interdisciplinaire », 2004, pp. 111-130), Michel Gribenski fait le point suivant : « La présence de la musique dans la littérature peut se manifester de façon thématique, par référence à des musiciens réels ou fictifs (Consuelo de George Sand, La Montagne magique de Thomas Mann) ou à des œuvres, elles aussi réelles ou fictives et pouvant alors faire l’objet d’une transposition d’art (Gambara et Massimilla Doni de Balzac) ; mais elle peut aussi se marquer de façon structurelle, par analogie avec des formes musicales : c’est ainsi que l’on a pu parler de forme sonate dans Tonio Kröger de Thomas Mann ou dans Steppenwolf de Hermann Hesse ; de fugue dans Todesfuge de Paul Celan ou dans Dream Fugue de De Quincey ; de thème et variations à propos d’Exercices de style de Queneau ou des Variationen auf eine Hölderlinsche Ode de Josef Weinheber ; enfin (et de façon non exhaustive), de forme rondo à propos du chapitre des sirènes, dans l’Ulysse de Joyce. De façon plus générale, la recherche d’une ‘‘musicalité » dans la poésie (en vers ou en prose) ou dans le récit poétique, a parfois été interprétée comme la recherche d’analogon musicaux, emblématisée par le poème de Mallarmé, Un coup de dés jamais n’abolira le hasard. » Michel Gribenski soutient que « Il importe toutefois, dans ce domaine, de toujours prendre garde de marquer la frontière entre analogie et identité sous peine de sombrer dans le confusionnisme. »
Sur de telles considérations générales, il y a tant d’écrits, livres et articles, certains d’accès libres. Mais, dans bien des textes d’auteurs africains où la musique intervient, il n’y a pas forcément cette belle musique de la phrase, cette belle musique qui marie si harmonieusement le fond et la forme. On peut même parler parfois d’une écriture banale, voire pauvrement réaliste, avec des fragments de chansons tirés du patrimoine collectif.
Lorsque l’auteur s’intéresse à une épopée, comme celle du Mandingue, il ne peut faire économie de quelques chants qui accompagnent des épisodes de guerre, de mariages, tirés des louanges, de la vie quotidienne, de la sagesse populaire… C’est le cas de Camara Laye dans Le maître de la parole, dont j’ai proposé des extraits relatifs au mariage de Sogolon, la mère du futur empereur Soundjata Kéita. Ce texte retrace, à partir du récit d’un dyéli (maître de la parole) cette épopée du Mali qui a inspiré écrivains et historiens. Le chant dans ce cas-là transmet l’essentiel de la pensée, traduit les réalités quotidiennes, renferme des conseils, des leçons sous la forme de dictons, comme « L’homme est du son de mil dans le vieux mortier », ou « Le pays hôte ignore le rang social », tant de vérités universelles, atemporelles dans un langage dépouillé.
Dans d’autres cas, l’auteur puise dans répertoire très populaire, dans des textes de musiciens connus, des textes qui, traduits en français, deviennent parfois pauvres, assez triviaux, mais qui font vibrer des millions d’hommes et de femmes qui les comprennent dans leur contexte culturel. Ainsi, les paroles de la chanson « Nicky D. » de Wenge Musica et Werrason, que cite Jean Bofane dans Congo Inc. Cette chanson d’amour, surtout grâce à la musique d’ambiance qui l’accompagne et aux belles voix des interprètes, est devenu un tube culte au moins à Kinshasa et au-delà. « Tu t’es cassée et tu as pris tes distances, Nicky D / Accepte de me laisser un souvenir pour que je n’oublie pas que j’ai ma chérie qui s’appelle Nicky D / Tu es l’amour sincère / Entre nous, pas de problème / Je voulais sortir avec toi dimanche au Inzia / Là, je me tape ta honte / Mes soucis sont sans fin« . En lingala, pour les « lingalaphones », « Nicky D. » est un délice au moins pour les oreilles.
Dans Pétales de Sang, nombre de chants que nous propose Ngugi Wa Thiong’o nous installent dans l’atmosphère de l’époque coloniale avec ses métamorphoses, ses drames, ses perspectives.« Je vais vous chanter la chanson d’une ville / Et la chanson de Wanja qui a été au commencement de tout. / Je vais vous dire comment elle a transformé un village pouilleux / En une ville, la ville du Theng’eta« .
Mais, souvent, les chants cités n’influent pas sur le rythme global du texte qu’ils parsèment. Ils n’impliquent pas une contrainte particulière dans l’écriture. Ils jouent le rôle d’illustration ou se fondent dans la trame du livre. Aussi, parce qu’ils passent d’une langue africaine au français ou en anglais, ils perdent, dans bien des cas, de leur dimension musicale pour n’offrir plus que leur sens direct ou allégorique. Pour cette raison, lorsqu’il m’a été demandé de choisir des extraits musicaux dans des romans d’auteurs africains, j’ai d’abord pensé à ce que je considère, moi, comme un passage musical dans un texte, pas forcément des chants inventés ou empruntés, mais la musique du texte lui-même, la poésie du texte lui-même, comme dans Nedjma de Kateb Yacine, dans Riwan de Ken Bugul. Cette musique-là a pour moi, en littérature, plus d’importance que les emprunts musicaux. C’est grâce au souffle poétique au plus profond des textes que la littérature et la musique, deux domaines que nous avons appris à envisager séparément, maintiennent leurs liens originaux, leurs liens d’amour. Cette intimité-là n’est pas à la portée de toutes les plumes. Tous les écrivains ne sont pas capables de créer une sorte de mélodie qui fait vibrer tous nos sens.
Toutefois, je pense que cela demeure le rêve de chaque écrivain : parvenir à créer du beau qui puisse en soi enchanter et qui, idéalement, fait profondément corps avec un sens, une vision du monde, une philosophie collective ou personnelle. Sur ce plan-là, l’un des textes dont j’ai cité un extrait demeure un bijou, L’âge d’or n’est pas pour demain d’Ayi Kwei Armah, un livre qui n’a rien à craindre du temps : au niveau de l’écriture et de la finesse avec laquelle la psychologie des personnages, surtout du personnage principal, est explorée, la finesse avec laquelle le monde extérieur et l’âme humaine sont explorés, pour nous faire suivre le combat intérieur de « l’homme », cet héros entre la crasse de l’environnement immédiat et la pourriture morale, à tous ces niveaux, ce roman dégage une poésie que l’on entend, voit, sent. Il fait s’élever, au fil des pages, comme une musique qui vient de nos propres interrogations, de nos propres doutes, de nos propres combats… Il chante et nous enchante. La poésie globale de ce texte dense rend même la chanson citée (traduite en anglais) moins « mélodieuse », elle produit comme un décalage de qualité formelle avec les lignes qui la précèdent ou la suivent. En réalité, le chant ici ramène les hautes pensées sur la condition humaine à la portée de tout le monde : « Que ceux qui ont décidé de grimper très vite / Continuent à grimper. / Sans bruit ni hâte je poursuivrai mon chemin, / Et moi aussi je parviendrai au but« .
Enfin, la grande littérature, à mon avis, est musique universelle, et la musique, la vraie, nous offre en moins de mots l’essentiel de ce que charrient les grands livres. Entre ces deux domaines, un fil : la poésie, ou le souffle poétique. Par-delà la subjectivité des goûts, ces détails-là font la différence, permettent parfois de mettre des hiérarchies au cœur de la pléthorique production littéraire depuis des millénaires. Quiconque lit ou relit L’âge d’or n’est pas pour demain d’Ayi Kwei Armah comprendra mieux mon propos.

///Article N° : 13723

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