#2 Musique et littérature

Congo Inc. Le testament de Bismarck de Jean Bofane

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Africultures plonge en musique dans la littérature. Quatre fragments de musique écrits par Camara Laye, Ngugi Wa Thiong’o, Jean Bofane et Ayi Kwei Armah. Quatre moments de vie qui relatent un plaisir mélomane vécu à l’oblique. Au cours d’un mariage, dans une atmosphère de bar ou encore au cœur d’une révolte. Ces extraits d’œuvres d’auteurs africains nous transportent à la fois dans un espace culturellement ancré et universel. Cette fois, un extrait de Jean Bofane.
A partir de l’histoire du jeune pygmée Isookanga qui découvre le business grâce à Internet, Jean Bofane nous introduit dans la tragédie du grand Congo au coeur de la mondialisation, depuis Bismarck. Les paragraphes ci-dessous sont tirés des scènes de la soirée qu’Isookanga passe, dans un bar, avec la chercheuse européenne Aude Martin.

Comme promis, Isookanga alla ce soir-là chercher Aude Martin avenue de la Libération. Comptant sortir, il avait tenu à être élégant. Il portait son jean Superdry JPN ainsi qu’un tee-shirt Jimmy Choo où il était écrit : This is a Jimmy Choo & it’s not available by H&M. Son pendentif brillait sur sa poitrine et, sur le front, comme un bandeau, il arborait ses lunettes Dolce&Gabbana. Ils avaient marché dans les rues de Lingwala pour se retrouver dans un bar exigu où le décor n’avait aucune importance vu qu’on ne voyait pas les murs, il y faisait trop sombre. Dans ce genre de lieu, c’était surtout l’ouïe et les nerfs qui étaient sollicités. On n’y venait pas vraiment pour discuter, mais la jeune chercheuse s’efforçait de se faire comprendre malgré les guitares, la basse et la batterie de la musique de Wenge Musica et Werrason, le Roi de la Forêt. Les hommes et les femmes qui débordaient de la piste de danse se livraient à de violents mouvements du bassin projeté vers l’avant dans un rythme qui pulsait comme le flot sanguin d’un bipolaire en accès de crise.
(…)
– Je me demande ce que feraient les Congolais sans leur musique, dit Aude Martin. C’est tout ce que vous avez, mais quelle richesse !

– Eboka, Motute ! Eboka, Motute ! scandait de son côté Werrason.

Et les danseurs sur la piste se déchaînèrent encore davantage. La guitare cisaillait les chairs, tentant d’influer sur le métabolisme de base et l’hémisphère du cerveau commandant la volonté. Sur la piste, tout le monde, les hanches libérées de toute entrave psychologique, se laissait aller à la musique, le visage impassible ou, au contraire, les yeux fermés, complètement transporté.

– C’est ma dernière nuit ici, s’époumonait Aude Martin pour se faire entendre. Je n’oublierai jamais ce séjour à Kinshasa. C’est grâce à vous, surtout, que j’ai pu découvrir la profondeur de ce continent.

Ils commandèrent des bières. Un grand gaillard, sombre comme la nuit, tendit la main à Aude Martin et, d’autorité, l’entraîna sur la piste. Son bassin, avec impudence, à grands coups puissants – mais maîtrisés- cognait contre celui de la jeune chercheuse. Elle ondulait comme un naja, les bras au-dessus de la tête, les yeux clos, extatique. Autour d’elle, elle sentait de l’électricité qui dans un premier temps lui fit peur, mais les corps musculeux autour d’elle ne lui laissèrent pas l’alternative de se dérober à leur insistance. Les odeurs d’aisselles qui la cernaient commençaient à lui faire tourner la tête comme des phéromones. Les femmes présentes lui montrèrent l’exemple en frottant de façon répétée leurs croupes et leurs pubis sur des sexes durs, ne semblant pas impressionnés ; on se serait cru dans un roman de Mabanckou. Aude se lâcha et, de tous côtés, elle sentit des chairs brûlantes, des muscles noueux, des déplacements fluides, de l’intransigeance dans les regards, des souffles dans son cou et sur sa nuque.
(…)
– Mon Dieu, je n’ai jamais ressenti une telle violence. Tous ces hommes ! Même dans la danse, il y a comme une souffrance rentrée en eux. On devine qu’une colère pourrait s’exprimer à n’importe quel moment. Comment faites-vous pour vivre sur cette poudrière ?
(…)
Wenge Musica Maison Mère changea à ce moment de registre et la complainte de Nicky D se fit entendre dans les baffles monumentaux qui entouraient la boîte. Le cœur de chacun fondit devant la beauté de la mélodie. Isookanga ne fit pas exception. Il éluda les notions d’anthropologie sociale et, privilégiant la coexistence pacifique, entraîna Aude Martin sur la piste. Il la maintenait à distance, la guidant à bout de bras, pour ne pas qu’on remarque (sic !) trop leur différence de taille mais surtout parce que le boa qui avait levé la tête tout à l’heure commençait à remuer comme s’il voulait se frayer un passage.

Yo obendi nzoto pe distance, Nicky D
Ndima yo otikela ngai souvenir po na bosana te ke
nazalaka na chérie na ngai Nicky D
Awa, yo nde,bolingo ya sincère
Oh, oh, oh, ngai na yo likambo te
Na lingaki na bima na yo dimanche, na Inzia, na sambwi
Souci na ngai suka te…

Tu t’es cassée et tu as pris tes distance, Nicky D
Accepte de me laisser un souvenir pour que je n’oublie pas que
j’ai ma chérie qui s’appelle Nicky D
Tu es l’amour sincère
Entre nous, pas de problème
Je voulais sortir avec toi dimanche au Inzia
Là, je me tape ta honte
Mes soucis sont sans fin.

(…) Sans crier gare, on entendit  » Eboka, Motute !  » retentir et les basses frappèrent à nouveau de plus belle. Les hanches se déchaînèrent encore une fois. Cela dura très longtemps.

Jean Bofane, Congo Inc. Le testament de Bismarck, Éditions Actes Sud, 2014. Extrait de la page 188 à la page 192///Article N° : 13705

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