#4 Musique et littérature

L'âge d'or n'est pas pour demain de Ayi Kwei Armah

Lire hors-ligne :

Africultures plonge en musique dans la littérature. Quatre fragments de musique écrits par Camara Laye, Ngugi Wa Thiong’o, Jean Bofane et Ayi Kwei Armah. Quatre moments de vie qui relatent un plaisir mélomane vécu à l’oblique. Au cours d’un mariage, dans une atmosphère de bar ou encore au cœur d’une révolte. Ces extraits d’œuvres d’auteurs africains nous transportent à la fois dans un espace culturellement ancré et universel. Cette fois, un extrait de Ayi Kwei Armah.
Dans un monde en bouleversement, Ayi Kwei Armah nous peint, avec une extrême finesse, le combat intérieur de l’homme entre les tentations qui renvoient à un certain réalisme et les valeurs les plus nobles qui s’en trouvent fragilisées. L’extrait ci-dessous résume bien ce roman.

La musique s’arrêta sur un long accord qui se prolongea même après que les deux voix jumelles eurent dit ce qui était sans doute leur bonsoir aux auditeurs invisibles, puis se perdit dans le tintement répété de l’indicatif qui suivit. L’homme nu sur le lit tendit le bras pour régler l’appareil sur une autre station. D’abord des bruits qui rappelaient le déferlement des vagues, entrecoupés par d’autres sons plus aigus, plus hauts et plus brefs. Puis une autre mélodie, captée en passant, perdue, puis retrouvée. La réception avait été bonne, mais elle était à présent encore plus nette. Il avait la station la plus proche, Radio Ghana. C’était un air de high life tout ce qu’il y a de plus ordinaire. Mais il n’avait pas eu le temps de tourner le bouton que cet air était terminé, et qu’un autre, plus lent, plus doux, remplissait la pièce. L’homme sur le lit retira calmement sa main, ferma son livre et écouta le miracle des sons. C’était une chanson au rythme très lent, mais où tous les temps morts étaient remplis de sons qui pour une oreille attentive étaient chargés d’une signification déchirante ; quand les paroles tombaient enfin de la bouche des chanteurs qui devaient profondément ressentir cette tristesse, elles ne venaient que s’ajouter à l’émotion déjà présente, comme la pluie qui tombe à la fin d’une longue journée quand l’air est déjà saturé d’humidité et de chaleur.
Que ceux qui possèdent la puissance de l’aigle
Et son vol rapide,
Que ceux qui ont pris leur essor,
Poursuivent leur vol.
Je suivrai mon lent chemin,
Et moi aussi je parviendrai au but.

Visiblement, cette chanson renforçait le silence de l’homme sur le lit. Quand à son visiteur, aussi sur le pupitre en face, la tristesse calme de la chanson n’avait d’autre effet que de faire monter en lui la vision d’un homme solitaire ayant de plus en plus de mal à justifier sa propre honnêteté. Comment la justifier, quand tout autour de lui le monde entier ne se lassait jamais d’affirmer que deux types d’hommes seulement cherchent refuge dans l’honnêteté : les lâches et les idiots ? Très souvent maintenant il était hanté, sans pouvoir le dominer, par le sentiment désespérant de n’appartenir ni à l’une ni à l’autre de ces catégories mais de constituer un mélange pathétique des deux. Alors se formait dans son esprit l’image de l’homme solitaire prisonnier dans un bar, et qui ne boit pas, mais se sent plus ivre que tous les buveurs en goguette ; et quand l’image se précisait et se superposait à la sienne, il devenait l’homme prudent qui refuse de jouer sa vie et qui doit affronter le regard amer des siens. Toujours ce regard qu’il ne pouvait fuir, braqué sur lui et lui signifiant de façon atrocement claire qu’en une pareille époque l’honnêteté n’était rien d’autre qu’un vice social, pour celui qui choisissait de s’y complaire, rien d’autre qu’une forme très agressive d’égoïsme, un égoïsme très pervers.
Que ceux qui ont décidé de grimper très vite
Continuent à grimper.
Sans bruit ni hâte je poursuivrai mon chemin,
Et moi aussi je parviendrai au but.

Qui avait donc éprouvé ces sentiments avec tant d’intensité pour pouvoir pousser ce long cri du désespoir qui se refuse à mourir ? Combien d’hommes avaient atteint cette compréhension de la vie sans même le savoir ? Et pendant combien de temps cette compréhension pourrait-elle résister à la séduction des lumières, aux pressions terribles de la faim chez les siens ? Vers la fin du morceau, les dernières notes hésitèrent longtemps à mourir, puis se turent trop brutalement, laissant au cœur un sentiment de frustration pareil à de la faim.

Ayi Kwei Armah, L’âge d’or n’est pas pour demain, éditions Présence Africaine, 1976 (1968 pour l’édition originale en anglais, roman traduit en français par Josette et Robert Mane).
Extrait des pages 62 et 63///Article N° : 13713

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Plus d'informations

Laisser un commentaire