Festival d’Avignon (In) 2013 : l’Afrique fait le buzz ?

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Du 5 au 26 juillet 2013 se tiendra le Festival d’Avignon dirigé depuis 2004, et pour la dernière fois cette année, par Hortense Archambault et Vincent Baudriller qui céderont ensuite les rênes à Olivier Py. Pour cette 67e édition, deux artistes associés : Stanislas Nordey et Dieudonné Niangouna qui revient sur le devant de la scène avignonnaise et conduit la programmation sur une voie tout africaine. La présentation des festivités de 2013 met fortement en échos la violence, la mort, l’oppression, l’humiliation, l’engagement et fait perdurer des problématiques maintes fois dénoncées.

Parce qu’elle a incarné et incarne encore cette brèche entre ce qu’est l’Occident et ce qu’il entend représenter et signifier, l’Afrique ne fait pas seulement partie de ses significations imaginaires
elle est son inconscient.
Achille Mbembe, De la postcolonie.

Le programme en question
Entourés des deux artistes associés, Dieudonné Niangouna et Stanislas Nordey, les directeurs du Festival In ont dévoilé, mardi 19 mars, le contenu de la programmation 2013. Au Théâtre de Gennevilliers cette conférence de presse parisienne, soldée par les ovations d’une salle comble, a rapidement laissé la place à des articles dithyrambiques soulignant le caractère « audacieux » d’Hortense Archambault et de Vincent Baudriller qui s’associent au « jeune » congolais Dieudonné Niangouna et par là même à l’Afrique entière à travers des artistes présentés comme « neufs » bien qu’ayant déjà été programmé au Festival ainsi qu’ailleurs sur la scène française à de nombreuses reprises. Des termes qui ont pourtant rythmé de manière répétitive la présentation du programme… Que cherchent alors à faire entendre les directeurs du Festival ? Le jeunisme serait-il en passe de devenir un argument esthétique particulièrement pertinent pour la promotion des cultures africaines ?
Dans un avant-programme précisant que Dieudonné Niangouna est « de Brazzaville » alors que Stanislas Nordey a « marqué le théâtre français », les directeurs du Festival décrivent le travail de Niangouna comme un « théâtre de l’urgence, nourri de la réalité actuelle du Congo, marqué par des années de conflits intérieurs. Éruptive et charnelle, son écriture [est]une langue vivante écrite pour les vivants. » Dieudonné Niangouna lui-même présente Shéda, un spectacle qu’il prépare actuellement pour la Carrière de Boulbon et dans lequel il est auteur/metteur en scène et interprète, comme un rituel de violence. Il s’agira d’un poème choral qui se construira à partir de violences vécues (guerres, crises) et qui se veut une tentative visant à refonder notre humanité en « retraçant la naissance politique de toutes choses » y compris de l’homme, appréhendé lui aussi comme une fabrication politique. Mais il jouera aussi un texte-collage de Jean-Paul Delore aux Carmes et participera à de nombreuses activités organisées autour de sa présence en tant qu’artiste associé.
Hortense Archambault et Vincent Baudriller affirment que cette année le Festival « donnera une large place à d’autres conceptions du monde, se veut une invitation à regarder ailleurs et à se voir d’ailleurs, répondant aux vœux d’une Europe confiante dans l’avenir, réconciliée avec son histoire et capable, malgré les crises, de proposer un modèle de société ouverte, solidaire et créative »; ils relèvent ensuite qu’une « place importante sera donnée à une nouvelle génération d’artistes travaillant en Afrique, entretenant un rapport neuf à une société mondialisée ainsi qu’à l’histoire [et que]tous ont une urgence à prendre la parole et à inventer leurs propres formes esthétiques ». Enfin, nous apprenons que ces artistes africains « nous feront partager leurs points de vue modernes,engagés et singuliers sur l’Afrique [mais que]des artistes occidentaux en dialogue avec ce continent viendront compléter ces regards croisés ».
Concrètement, sur une trentaine de créations programmées, seulement cinq spectacles et deux expositions viennent du continent africain. Une exposition intitulée Les Phantoms du fleuve Congo de Nyaba Ouedraogo, exposé en 2009 à la Biennale de Bamako, il se penche sur les enjeux politico-économiques du continent et particulièrement ici de l’exploitation du grand fleuve qui reste marqué par les traces du passé colonial, des vestiges aujourd’hui réinvestis par une nouvelle forme de vie traduisant « la sauvagerie contemporaine des rapports Nord-Sud ». La seconde exposition est signée Kiripi Katembo, qui vient de Kinshasa et qui présentera Yango (c’est ça même). Artiste de la République démocratique du Congo, Kiripi Katembo travaille à dénoncer la mauvaise gouvernance en place et les difficultés du quotidien kinois à travers des images post-inondation qui sont en réalité les reflets de la ville dans les flaques d’eau qu’il photographie avant de les exposer retournées. Une technique lui permettant également d’éviter la prise frontale, « de détourner les regards pour continuer à prendre naturellement des photos de l’homme dans son milieu » (K. Katembo pour Afrique in Visu). Un travail commenté par Hortense Archambault et Vincent Baudriller comme une représentation de « l’aube d’un avenir à construire », formule qui rappelle le dernier slogan du Festival Étonnants Voyageurs : L’Afrique qui vient…
Côté spectacle, sur les cinq productions, quatre relèvent majoritairement de la danse. Faustin Linyekula, déjà présent en 2007 puis en 2010 et basé à Kisangani, présentera Drums and digging, anamnèse personnelle et historique dans les décombres de Gbadolite, palais de Mobutu, symbole de ses fantasmes d’omnipotence. Un métissage entre danse et théâtre pour créer « des espaces d’apaisement, de suspension face au poids du quotidien« . Delavallet Bidiefono, chorégraphe congolais présent à Avignon en 2011, artiste associé de la 7e édition du festival Mantsina sur Scène organisé à Brazzaville par Dieudonné Niangouna, présentera le spectacle Au-delà, qui interroge le rapport à la mort dans l’âpre quotidien congolais où règne insécurité et désinformation. Mondialement reconnu, Brett Bailey, artiste sud-africain, cherchera à vous bousculer avec Exhibit B, création qui prend place dans le projet d’une série de réflexions autour des zoos humains et de la genèse du racisme. Entre l’installation et la performance, il revisite l’histoire coloniale, les déportations et les actuelles migrations en général, mais plus particulièrement celles du Congo et de la Namibie avec des artistes originaires de ces pays mais venus aussi de Berlin. Qudus Onikeku, présent pour la première fois en Avignon en 2011, originaire de Lagos et diplômé du Centre national des arts du cirque de Châlons-en-Champagne, convoque les danses traditionnelles nigérianes, le hip-hop, la capoeira, l’acrobatie et le théâtre. Il présentera Quaddish, dernier volet d’une trilogie, initiée en 2009 avec My Exile is in my Head, interrogeant l’identité aux prises avec la mémoire. Entre transmission et amnésie, le corps tente ici de créer un dialogue avec le passé. L’auteur Aristide Tarnagda, basé à Ouagadougou au Burkina Faso, présent sur le Festival dès 2007, se fait metteur en scène pour, Et si je les tuais tous Madame ? dont il signe également le texte. Entouré du groupe de rap burkinabé Faso Kombat, du musicien Bonssa Hamidou et du comédien/metteur en scène Lamine Diarra, Aristide Tarnagda déploie ce dialogue intérieur, le cri d’un homme interrogeant l’exil d’âme autant que de patrie, une réflexion autour de l’humain à l’ère du capitalisme qui phagocyte les êtres en créant des situations inextricables. Présenté en tournée en Europe centrale dans le cadre de la Caravane des Frankolorés, ce spectacle est le second volet d’un diptyque amorcé par Les Larmes du ciel d’août, qui fait entendre la voix du point de vue de la femme.
Viennent ensuite les artistes occidentaux qui « dialoguent avec le continent » : de Suisse et d’Allemagne, Hate radio, le théâtre documentaire de Milo Rau inspiré par la Radio Télévision Libre des Mille Collines, vecteur audio du génocide des Tutsi au Rwanda. Autre théâtre documentaire, celui de Stefan Kaegi et Rimini Protokoll avec Lagos Business Angels et Remote Avignon. Monika Gintersdorfer et Knut Klassen présenteront trois créations avec des artistes du coupé-décalé d’Abidjan. De Montréal à Lomé en passant par la République démocratique du Congo, Philippe Ducros sera sur le Festival avec La Porte du non-retour, déambulatoire théâtral et photographique. Enfin, il s’agirait de diversifier les voix mais, du 17 au 19 juillet, France Culture enregistrera le cycle de lecture Voix d’Afrique qui fera entendre un texte inédit de Niangouna, mais aussi Sylvie Dyclo-Pomos et Léonora Miano avec Le Fond des choses, lu par Atsama Lafosse sous la direction d’Eva Doumbia. Du 11 au 16 juillet, RFI sera également présent pour enregistrer le cycle Ca va, ça va l’Afrique ! dans lequel vous retrouverez Dieudonné Niangouna, Sony Labou Tansi, Fiston Nasser Mwanza, Marie-Louise Bibish Mumbu, Aristide Tarnagda et Julien Mabiala Bissila lus sous la direction de Catherine Boskowitz qui travaille depuis plus de dix ans avec des artistes africains, notamment via les Instituts et Centres culturels français implantés un peu partout sur le continent. Avec Le théâtre des Idées, animé par Nicolas Truong, le Festival recevra l’historien Achille Mbembe les 18 et 19 juillet, pour deux moments d’échange : Comment penser le nouveau désordre mondial et L’Afrique est-elle l’avenir du monde ?
Stanislas Nordey présentera Par les villages de Peter Handke, dans la Cour d’honneur du Palais des papes et de nombreux autres grands noms du théâtre se partageront les lieux centraux du Festival. Outre le fait qu’une programmation « africaine » soit annoncée alors que la part belle est avant tout faite aux artistes congolais, l’éternelle dichotomie Nord-Sud se dessinant ici semble cantonner les artistes dans leur africanité, tout en laissant le reste de la programmation représenter « le monde » et ses préoccupations ontologiques. En guise d’ouverture aux minorités, les directeurs affirment « inviter des paroles nécessaires venues des périphéries » : celle de Lazare pour Au pied du mur sans porte, récits d’enfances et celle de Michèle Addala avec La Parabole des papillons, recueil de témoignages de femmes vivant dans les quartiers d’Avignon.
Cette année marquera également l’inauguration de la FabricA, projet dont Jean Vilar rêvait depuis 1966, lieu de répétitions et de résidence qui se construit à l’extérieur des remparts dans le quartier Monclar. Un projet qui nous est présenté comme une ouverture à un nouveau territoire « la banlieue » et qui permet à Hortense Archambault de rebondir sur l’Afrique avec cette phrase : « la banlieue, les quartiers, l’Afrique : nous avons été marqués en préparant cette édition par ces territoires d’Altérité pleins d’une énergie autre, celle que donne la capacité d’adaptation, celle de ceux à qui la vie a donné l’intime conviction que tout ce qui ne me détruit pas me renforce, des territoires souvent ignorés. Or il est parfois si bon de se voir d’ailleurs, de réinventer des chemins possibles, d’ouvrir les fenêtres et de cesser d’avoir peur, encore faut-il pouvoir dire sa colère ». Dès lors, de quelle Afrique parle-t-on ? S’agit-il d’un désir d’intégration de l’altérité ou plutôt d’une occasion de quitter la direction du Festival avec panache ?
« Une énergie autre »
Une photographie signée Kiripi Katembo et tirée de la série Un regard, fait l’affiche de cette année. L’image représente un enfant quasi-nu-pieds, qui déambule tant bien que mal au milieu des immondices et d’une saleté aggravée par une importante pluie. Si l’image d’Épinal de l’enfant errant (voire du shégué concernant Kinshasa) pour porter l’idée de l’Afrique ne suffisait pas à nous faire douter d’une approche misérabiliste qui serait à la limite de l’angélisme, vient en appui le titre de ce cliché : « Survivre ».
En faisant de Dieudonné Niangouna l’un des artistes associés de l’édition 2013, le Festival d’Avignon envisageait d’emblée une entrée africaine toute en violence et fracas des tentatives de verbalisation et d’actualisation d’un passé historique marqué par l’esclavage et la colonisation. Ne s’agirait-il pas d’une dynamique, relayée et nourrie par certains médias et qui correspondrait bien à la montée en puissance, s’accentuant ces dernières années, d’un mea culpa historique sociétal passant par un élan à l’endroit notamment des voix artistiques ayant pour motif récurrent les traumatismes de l’Histoire ? Un choix qui serait orchestré par les réseaux d’influences de politiques culturelles et de structures étatiques qui placent des artistes en particulier dans l’espace médiatique, souvent non sans attention portée à leur capital symbolique, avant de les laisser disparaître, happés par les enjeux de découvertes sans cesse à renouveler, de nouveaux talents, de nouveaux objets à mettre sur un piédestal éphémère mais surtout bancal. Ce cheminement se fait au cœur d’un circuit que les artistes ne maîtrisent pas et qui tend parfois à annihiler leurs tentatives de créations personnelles en les enfermant dans ce fameux capital symbolique qui exige sans cesse plus d’adéquation avec les attentes de réception des publics occidentaux.
En bref
Sans bouder le plaisir et l’importance de voir des artistes issus des diversités africaines mis sur le devant de la scène, nous pouvons nous demander si le Festival In, cette année largement financé par l’entreprise Total fortement implantée dans de nombreux pays africains, ne risque pas de verser dans l’éternel paternalisme et la quête exotique qui habille souvent les tentatives d’intégrations des cultures africaines sur les grandes scènes occidentales qui leur seraient prétendument « étrangères » à l’ère d’une mondialisation avérée et de dynamiques internationales. Ne serions-nous pas en train d’assister à un glissement qui restreindrait le continent à un artiste portant sa nation (le Congo) comme l’étendard de sa douleur ? Finalement, le festival d’Avignon ne s’ouvrirait-il pas à une Afrique imagée, une Afrique humiliée et avant tout opprimée ? C’est en tout cas ce que peuvent laisser penser la présentation et la mise en avant des artistes programmés. Sans soucis de contextualisation de l’auteur Dieudonné Niangouna, cette dernière édition dirigée par le duo Archambault-Baudriller semble commencer par une tentative de légitimation d’une pratique considérée d’emblée comme minoritaire : celle du théâtre et des arts africains. Les artistes qui nous sont présentés comme de nouveaux talents ne sont-ils pas déjà depuis de nombreuses années sur les scènes internationales ?
D’un artiste associé qui frôle la posture, entre autres, en citant abondamment sa « grand-mère qui était conteuse et sorcière » à une vision globalisante d’un continent aux multiples cultures ; la présentation des choix de programmation de ce prochain festival d’Avignon ne sonne-t-elle pas en double teinte sur fond de misérabilisme ? Ne s’agirait-il pas d’un espace de visibilité accordé à des artistes encore et toujours abordés par le prisme d’un exotisme latent ? Pouvons-nous imaginer une programmation d’artistes africains pris dans leur singularité et non instrumentalisés dans la dynamique d’un événement « Afrique » ? Est-il ici question de faire côtoyer ces artistes et leurs homologues sans que ces premiers soient pris comme des alibis politiquement géolocalisés ? La présentation du programme avignonnais relève de dynamiques faisant surgir autant d’interrogations mais nous amène aussi à penser ces dispositifs complexes et ambigus comme une illustration des nouveaux paradigmes d’exhibition du continent.

Ouverture de la billetterie le 17 juin 2013. Des vidéos et toute la programmation du Festival sur [le site officiel]///Article N° : 11517

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Les images de l'article
Affiche de la 67e édition du Festival d'Avignon (CMJN) © Kiripi Katembo Siku
Artistes associés 2013 - Dieudonné Niangouna et Stanislas Nordey © Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avigno
Avancer de Kiripi Katembo Siku © Kiripi Katembo Siku




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