« Moi et mon cheveu »

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Nous présentons ici la nouvelle de l’auteure congolaise Bibish Marie-Louise Mumbu qui a reçu à Kinshasa le prix Mark Twain pour le mois d’octobre 2009. Ce prix littéraire mensuel, lancé en mai 2009 par l’ambassade des Etats-Unis à Kinshasa, est décerné à « un écrivain congolais dont le travail reflète le mieux l’esprit du célèbre écrivain américain Mark Twain ».
Ce texte fera l’objet d’un travail avec la metteure en scène franco-ivoirienne Eva Doumbia qui en a fait la commande.

Dieu merci, j’en suis sortie. Je n’y croyais plus, tellement il y avait du monde. Mais, là, installée sur une natte devant la maison, dans ma robe ample pour respirer l’air à plein poumons, je repose ma tête, elle en a grandement besoin. L’essentiel pour samedi, ma coiffure, est réglé.
Où ? L’endroit ? Oh, ce n’est pas loin, c’est à deux minutes exactement de la grand-route. On ne peut pas se perdre. Il suffit simplement de suivre l’odeur des brochettes grillées dans la rue, ce sont des brochettes assaisonnées de bruits de musique tonitruante et de poussière, quel délice ! Pile, poile, on y est.
Voici le « salon »…
Africa Rasta. C’est comme ça que ça s’appelle. Un endroit tout simple. Au départ, c’est une sorte de comptoir où l’on vend des mèches et tout ce qui touche aux cheveux. Un jour, une fille, puis une deuxième, ont commencé, à la sortie, à proposer aux acheteuses leurs services : elles font tout. Des tresses, des tissages, de la manucure, de la pédicure, des soins de visage, et encore des tresses, et encore, et encore… Aujourd’hui, elles sont autant de tresseuses que de clientes. Tresses, rajouts, tissages, extensions… sont un langage que nous connaissons toutes, hein les filles ? Un monde qui nous prend du temps, de l’énergie, de la pensée.
Moi, ma tête était sale. Je sortais d’une longue coiffure rasta « cordelette » jusqu’aux hanches. Mais la saison ne s’y prête plus. Il fait trop chaud ces temps-ci, saison des pluies oblige, et en plus samedi, j’ai envie de me sentir neuve et belle. J’ai surtout envie de lui faire payer ! Il a osé me plaquer, faudra qu’il s’en repente jusqu’à la fin de sa vie. Fuelo et moi, on était ensemble ça faisait trois ans. Il a influencé ma tenue, j’ai relooké la sienne. Tout ça, pour une autre…

On est jeudi fin d’après-midi. Une amie commune, à Fuelo et moi, fête ses 30 ans chez « maman Colonel », c’est un resto-boîte où on fait du super poulet braisé. J’ai réussi, en me faisant coiffer, à éviter les embouteillages de salon du week-end. Mes cheveux ne sont pas naturels, ils sont défrisés. Eh oui ! À l’époque on trouvait ça génial, des cheveux lisses. Comme dans les films à la télé. Aujourd’hui, qu’est-ce qu’un afro bien posé me ferait du bien ! Pour ça, je dois couper tous mes cheveux pour les laisser pousser au naturel. Sauf que j’ai vieilli, j’ai 30 ans quand même, et j’ai perdu toute patience.
Bref. Je sors donc de mes rastas. J’ai été chez Bégonias pour me faire faire les soins dimanche dernier, j’ai passé 5h au salon ! Fort heureusement pour moi, c’était un dimanche. Y a moins de monde. Et aujourd’hui, je suis ici. Africa Rasta fait plus office de salon de tresses que de salon de coiffure. Ses clientes ? Elles viennent de partout et trouvent tout sur place. Alors bonjour les conversations !
Celles que je préfère, moi, en termes d’histoires, c’est les conversations visuelles.
La 1,80 mètres assise là, avec ses lunettes de star et son pantalon taille basse, est la cliente qui a appelé il y a quinze minutes. Elle vient des States. Venue pour les vacances, on lui a parlé de l’endroit. Pas la boite de nuit au centre-ville qui s’appelle l’Endroit, non, je parle du salon de coiffure. Elle a trop chaud, elle veut une bouteille d’eau minérale « Canadian pure » et pas de l’eau pure en sachet surtout, elle insiste. Elle le dit au gamin qu’elle envoie dans un lingala approximatif, un peu francisé et dans un ton américanisé. « Eau minérale hein, kozua eau pure té stp ! » Elle ne voudrait sûrement pas ramener des maladies congolaises au pays de l’oncle Sam… Je souris discrètement dans mon coin, perchée sur mon tabouret et entre les mains expertes de ma coiffeuse, elle me fait un tissage.
La petite mince dans son boubou, elle, habite juste à côté on dirait. C’est elle qui est passée tout à l’heure en voiture avec ce type qui l’a descendue, petite jupe et talons, de sa grosse Jeep vert olive. Un gars de l’armée, qui sait ? Là, elle vient de se changer… Elle toise la « Statoise », et siffle, elle, le petit vendeur d’eau pure. « Mibale, petit, moyi eleki ! Deux sachets, petit, le soleil tape fort ! »
Et vite, sans stade ni arbitres, se profile à l’horizon deux camps et commence alors un duel sans raison dans ce salon de coiffure. Un délicieux match, dis donc.
Les « Bana mboka », enfants du pays, contre les « Diaspora », ceux qui se sont exilés.
Eau pure en sachet contre Eau minérale en bouteille. Saison des pluies contre Hiver. Resté contre Parti. À pied contre En voiture. Boubou contre Pantalon taille basse. Un truc sans tête ni queue quoi ! Bon, installée sur mon tabouret, laissant faire ma coiffeuse, je suis prête à suivre la partie. Ça s’annonce serré. Et ça me fait sourire ce match, mais que de surface. Parce qu’à l’intérieur j’ai la rage, je pense à comment je vais m’habiller samedi pour « tuer » Fuelo. On me dit qu’il est déjà avec une autre, quelle rapidité ! Est-ce qu’elle est du même coin que lui, de l’Ouest ? Cette histoire est quand même dingue. Et si je mettais ma robe portefeuille jaune, avec mes sandales haut-talons dorées ? Ou alors mon complet en pagne rouge-noir, la jupe longue avec fente vertigineuse, et le haut décolleté sur le côté ? Me plaquer, moi, comme ça, sans préavis ni explications, parce que sa maman a dit. Oh, je ne suis pas de la même tribu qu’eux. Et il leur a fallu trois bonnes années pour s’en rendre compte ? Moi qui étais toujours présente à toutes leurs fêtes de famille, baptême, communion, Noël, mariage. Moi qui gardais les enfants des sœurs quand elles étaient occupées. Moi qui participais même déjà aux réunions de famille. Ils vont me payer ça très cher. Surtout lui. Et mes armes, il les connaît.
Je ne suis pas de l’Ouest, je ne suis pas de l’Ouest…
Hey, mais j’ai trouvé ! Samedi, je mettrais le bermuda taille haute que j’ai fait coudre. C’est celui qui met en valeur mes « armes » justement. Avec des talons rouges. Ma coiffure ? Tissage avec des « brésiliennes »… C’est ce que la coiffeuse est en train de me faire. J’avoue que j’ai hésité entre des tresses nattes et des tresses rasta. Mais avec ce bermuda-là, les cheveux des Brésiliennes seront parfaits.
On verra bien ce qu’elle dira, tiens, la vieille, après que je l’ai reconquis, son Fuelo de fils. Pour le jeter juste après. Comment peut-elle se mêler de notre vie comme ça ? Qu’est-ce que ma tribu a à voir avec notre amour ? Du jour au lendemain, je me retrouve seule et tous mes projets tombent à l’eau. À cause de cette, de cette… Grrrr, j’ai la rage. Mais pour qui elle se prend ? « Bah, sa mère, toi aussi ! »… Oui, et alors ? Ça ne lui donne pas tous les droits, quoi.

Un drôle de silence s’est installé chez Africa Rasta. Qu’est-ce qui se passe ? Tiens, je viens de rater un épisode du match qui se joue là, sous mes yeux. La fille « Saison des pluies » a fait revenir sa Jeep 4×4 vert olive. C’est réellement un militaire, gradé en plus, ma parole.
Le match se resserre. Que va faire la miss « Hiver » ? Suivons attentivement. Ça vaut le coup d’oublier deux secondes mon ex-future belle-mère. Waouh, la « made in America » vient de composer un numéro sur son téléphone portable. Ce n’est pas du n’importe quoi on dirait, ce téléphone. C’est ce qu’on fait de mieux au pays de l’oncle Sam. « Yeah ! No, they don’t finish. Can you come please, with something to eat ? »
Chut. Silence. Je ne sais pas trop ce qui se trame, mais je crois qu’il faut attendre un peu. Il va se passer quelque chose. Là. Tout le monde retient son souffle. Que ce soit celles qui se font défriser les cheveux, ou celles qui se font tisser, ou celles qui se font défaire les anciennes tresses, ou même les accompagnatrices. Tout le monde attend. En silence. Brusquement : Ring, ring, ringgggg ! Un téléphone sonne. Tous les regards ont l’air de demander à qui il appartient ce téléphone, ne peut-on pas l’éteindre, ne voit-on pas que l’heure est grave ? La concernée décroche, dit vite fait quelques phrases inaudibles et raccroche. Comme la pub entre deux parties d’un long-métrage captivant. Le souffle coupé, on attend.
Saison des pluies réunit son staff autour de son militaire haut gradé. Elle a fait acheter de la bière, des brochettes et, de la portière ouverte du 4×4 vert olive, on écoute le nouvel opus de Werrason. Des passants, étonnés, s’arrêtent pour comprendre. D’autres, énervés, filent à grande vitesse. Des gamins, qui ont tout compris, font des pirouettes, quémandent, dansent surtout, beaucoup, et réussissent à partir soit avec une longue brochette soit un grand billet de banque monnaie locale. Pendant ce temps, le staff Hiver rigole pour rien, pour énerver le staff Saison des pluies, passant des coups de fil à droite, à gauche. Enfin… ça bouge du côté de l’entrée de l’avenue. Ça y’est, il va vraiment se passer quelque chose… Deux grosses Hummer stationnent, là. Une bleue et une blanche. Vu que c’est des voitures américaines, ça ne peut être que pour miss Hiver, je parie… Bingo !
Ses voitures balancent de la musique américaine et on lui a ramené des hamburgers et des chawarma, les sandwiches libanais. C’est trop rigolo, cette partie, et ce n’est plus intéressant, pour le moment. Sifflet, mi-temps.
Et donc, je me replonge dans ma love-story…

Fuelo est de l’Ouest et moi du Nord. Mais ça ne nous avait jamais empêché de danser au même rythme, de rire des mêmes blagues, d’avoir de super conversations et une parfaite entente. Trois ans durant. Ça ne nous avait jamais collé à la peau, de penser tribu, région, origine. Et même quand la vieille a débarqué, sa mère, je la visitais régulièrement, je parle couramment leur langue que j’ai apprise à l’internat là-bas. Et quand on s’est mis ensemble, Fuelo et moi, je me suis perfectionnée. Et donc ça n’avait jamais été un problème, mes origines. Alors qu’est-ce qui s’est réellement passé ? C’est quand même assez incroyable que des jeunes, nés en plein XXe siècle, soient aussi rétro… Et qu’est-ce que ça fait de ne pas parler la même langue ? Venir d’endroits différents, pour moi, c’est une richesse. On mange diversifié, on parle plus d’une langue, on connaît plusieurs cultures, on évite les maladies endémiques, on est riche c’est clair. La mondialisation dans toute son étendue.
Peut-être que la pauvre vieille n’y est pour rien, au final. Monsieur veut peut-être juste rester dans l’action de jeter sa gourme jusqu’à la fin des temps, hein ? Goutter à toutes les sauces, hein ? J’ai appris que la nouvelle est la petite cousine d’une de ses collègues. Plus jeune, plus fraîche, plus mince. Et moi qui croyais que la race des salauds avait été radiée de la terre, quelle naïveté !
Quand je pense que je l’ai relooké… Ah, la vie. Maintenant que le mot « collègues » est entré dans son vocabulaire, il oublie qu’il me le doit, son poste aux Douanes. C’est une relation de ma famille. L’ami de mon oncle Duse. Venu manger un jour à la maison, il racontait comment les gens sont fainéants dans son service, comme si la terre s’était arrêtée de tourner. Des gens dans l’attente, de quoi ? On se demande. Ils viennent au boulot pour tout sauf le boulot, ils préfèrent d’ailleurs se raconter leurs vies : la fièvre du petit dernier, la tontine de la « quatrième » bureau – la 4e épouse parallèle, le staff du soir, la beuverie du week-end, la chemise froissée à cause du délestage de courant qui dure toujours, action « Skol » dans le bar chez Ya Tété – une bière offerte pour une bière achetée… C’est de ça que les agents parlent à longueur de journée, le nez distrait dans la paperasse ou la tête devant l’ordinateur comme s’ils travaillaient. Alors que… L’ami d’oncle Duse en a marre que le travail avance à pas de tortue, et c’est lui qu’on considère comme le tyran, il le sait. On l’a même surnommé Zorro. Ils se mettent à rire aux éclats mon oncle et lui.
– Tu t’imagines que la dernière recrue, un vieux venant du service marketing, me saoule à m’appeler tout le temps « fils » ? Comment je travaille, moi, avec ça ?
– Ben… Écoute fils…
– Arrête Duse… Il me faut sérieusement quelqu’un de dynamique ! On ne fait pas de profits quand les gens considèrent le bureau comme une grande famille et veulent des relations fraternelles, ce n’est pas l’endroit gars !
– C’est vrai, tu as raison. J’ai ça aussi au cabinet : les gens exigent qu’on les vouvoie, qu’on leur dise monsieur, et quand tu les engueule pour une connerie, ils ne te causent plus pendant dix ans, et vous faites du zéro profit quoi.
– Ouais. C’est énergétivore mon cher. Tu passes une décennie à régler des problèmes personnels au boulot… Je recherche la perle rare dis…

C’est le bon moment. Comme je suis en train de leur ramener de la bière, je profite pour leur parler de mon Fuelo d’amour. Il vient de finir à l’institut de commerce et c’est plutôt dur pour lui, il ne trouve pas de travail. C’est le cadet de sa famille et ses sœurs veulent qu’il fasse ses preuves. Et comme je m’entends super bien avec tonton Duse, c’est dans la poche. Ils me disent tous deux qu’il lui faut ramener son cv le lundi qui suit, il lui faut passer un test comme tout le monde, sauf qu’on tiendra compte du fait qu’il est le futur beau-fils, bien entendu, hein…
Pff ! Ça, la vieille, elle ne le sait pas. Le boulot, il peut être du Nord ou de l’Ouest, n’est-ce pas ? Hum. Je n’ai pas dit mon dernier mot dans cette affaire…

Qu’est-ce qu’il a osé me dire déjà ? Où est-ce que j’ai foutu sa lettre au fait ? J’ai du mal à trouver avec tout le bruit alentour : un mélange de la musique de Werrason, de musique américaine, et des sonneries de téléphone arrosées de conversations tapageuses. Eh, les deux camps sont toujours dans la bagarre. Ah lala, mon sac, un vrai bazar, je ne vous dis pas. Mais où est-ce que je l’ai jetée, cette lettre ? Ah ! Non, non, ce n’est pas ça… Trousse de maquillage. Brosse à cheveux. Trousse à manucure. Eau minérale ? Qu’est-ce que ça fiche ici ? Vite, cacher ça. Je ne veux être solidaire avec personne dans ce match qui se déroule là dans ce salon, sous mes yeux, ma vie est déjà assez compliquée comme ça… Bracelets. Colliers. Hé, c’est ici que ça se trouve ? Mais je cherchais ce collier, je pensais avoir payé pour rien. Enveloppes ? Peut-être que… Affiches, invitations, mais… Ah, enfin ! Je l’ai. Qu’est-ce qu’il me disait déjà ce salaud de Fuelo ? Bah oui, c’est comme ça, il est passé de chéri à salaud : rétrogradé. Alors, cette lettre :

« Ma chérie,
Ce n’est pas ce que tu crois et ça n’a rien à voir avec « elle », la petite… Elle est aussi différente de toi qu’on peut l’être. Elle mesure presque 25 cm de plus que toi, et pèse 10 kg de moins, elle est moins âgée aussi, elle est de chez moi – l’Ouest, elle s’extasie avec des petits cris devant les monuments et les fleurs, elle a besoin qu’on l’aide à descendre d’une voiture ou à monter un escalier. Elle ne doit pas savoir combien coûte un pain, ses cheveux sont naturels, elle a un afro, elle sait jouer de la musique, du piano, etc.
Mais je te répète que ça n’a rien à voir avec elle.
C’est juste que maman a toujours été attachée aux traditions, c’est vrai, et le fait que tu sois du Nord n’arrange pas vraiment les choses. Mais ce n’est pas moi, tu comprends, c’est ma mère ! Si ça ne dépendait que de moi, on resterait ensemble, mais maman, depuis la mort de mon père, est le chef de famille et je ne peux pas faire autrement.
Elle trouve aussi que tu ne t’habilles pas toujours décemment, et tes coiffures, n’en parlons pas ! On dirait une sirène… Moi je n’ai vraiment rien à voir dans cette histoire, il faut que tu me croies… »

Même pas envie de continuer la lecture. Et ça s’appelle un homme ? Je crois que dans l’affaire, c’est moi la plus veinarde. J’aurais épousé un gamin toujours prêt à courir dans les jupes de sa mômô. Quelle tristesse ! Il m’a fallu attendre trois ans et une rupture pour que l’homme de ma vie me dise que je m’habillais comme une pute et me coiffais pareil. Imbécile. Famille de nazis. Bande de profiteurs. Immondes hypocrites.
Sans se gêner, ils ont pris l’orange que j’étais, l’ont découpée, en ont pressé le jus, tout le jus, et au lieu de s’arrêter là, ils ont retourné la peau pour manger la chair restante. Je suis une coque vide et complètement vidée. Mais j’insiste, je n’ai pas dit mon dernier mot…

Et d’ailleurs, je ne suis pas une fille indécente. Je suis une belle femme. Nuance. Et puis ce n’est quand même pas de ma faute si j’ai le physique irrespectueux des femmes noires, des Africaines. Si j’ai des rondeurs. Si ce sont des armes de destruction massive. Si je suis une « bombe anatomique » comme dit la chanson. Au Nord, on est comme ça, on n’y peut rien, ce n’est pas de notre faute. Et moi, j’aime me sentir bien dans ma peau, et l’habillement et la coiffure y sont pour beaucoup. Moi et mon corps, on se connaît. Moi et mon cheveu, on se comprend. Aux gens qui ont du mal à me reconnaître à cause de ma tête je leur dis : habituez-vous à mon nez, notez le détail de mon physique irrespectueux de black – ô rondeurs – mais arrêtez de chercher à me reconnaître par ma coiffure !!!
J’en ai douze dans l’année, une pour chaque mois…
Façon de parler… Non, c’est vrai, accrochez-vous à un détail de mon physique ou un trait de mon caractère ou une couleur que je mets souvent ou un style qui me distingue, mais arrêtez avec ma coiffure, parce que moi et mon cheveu, laisses-tomber !
Si c’est ça être indécente…
Holà, y a comme un rapprochement des équipes dans le match de tout à l’heure. Eau minérale contre Eau pure en sachet. Le conducteur de la Hummer blanche s’approche du militaire gradé de la Jeep vert olive. Il lui dit qu’il aime bien sa Jeep. Il veut tout savoir sur le moteur, le kilométrage, l’année de fabrication, tout. Parce qu’il en a marre de la Hummer.
Le militaire haut gradé avoue, lui, son faible pour les Américaines… Zut, zut, re-zut ! Les filles sont en colère, elles ont l’air de se dire : « Les hommes, ah lala, quels boulets des fois. Ils ne comprennent jamais les enjeux ! » Du coup, les chaises se rapprochent et les gars se mettent à parler foot. Dans la foulée, ils se présentent leurs copines, trinquent ensemble, concèdent de mettre leur musique à tour de rôle et… fin du match, mesdames et messieurs, sur un score nul. La guerre est finie. L’atmosphère est plus légère. Dommage !
Miss Boubou dit à Pantalon taille que son i-phone est très beau. « Je peux voir ? » Et la minute d’après, elles se sont toutes mises à parler boutique, les chaussures et les sacs surtout. Un peu aussi de leurs ex, entre deux coups d’œil aux hommes. Ah les femmes !
Y a toujours autant de monde dans le salon de coiffure. Ça ne désemplit pas. Cependant tout le monde est pris en charge. Mais où est-ce qu’on vend les mèches ? Avez-vous la couleur n°4 ? Pouvez-vous me faire un bain d’huile ? Combien, le défrisant ? Le pauvre vendeur ne sait plus à quel saint se vouer ni à qui répondre en premier.

Vivement samedi et la fête. Les filles, on va se faire draguer ou jeter. Les mecs ne sauront même pas tout le mal qu’on s’est donné. Contrairement aux Bégonias, il y a chez Africa Rasta autant de coiffeuses que de clientes, mais c’est parce qu’il s’agit de tresses !
Parce que chez Bégonias, un truc qui me fait rire, c’est que tu as beau avoir pris rendez-vous, tu t’es dit voilà je vais y passer 6 heures, et donc à 20h je suis sortie, c’est jamais comme ça. Souvent, même si tu as rendez-vous, il y a une fille qui est venue cinq minutes avant toi et qu’on commence à coiffer d’abord ; ou encore tu es seule, elles sont deux sur ta tête et tu te dis là ça va aller vite. Et paf, une autre fille arrive pour un défrisage, et l’une de tes deux coiffeuses, la patronne en général, te lâche pour aller faire la nouvelle tête. Moi j’ai compris le truc, j’y vais le dimanche !!!
Le truc génial c’est que l’ambiance du salon est, partout et tout le temps, la même. On parle très fort, on rit aussi très fort, on parade. Comme tout à l’heure, surtout avec l’effet rivalité. Parfois des hommes se risquent à y entrer, parce qu’ils accompagnent leurs chéries. Ils commandent alors une bière en silence, la plupart des salons en vendent, et deviennent le sujet des quolibets, les souffre-douleurs des clientes. C’est un lieu de l’impudeur, car même les maris et amants ne voient jamais la tête « non faite » de celle qui se fait tresser, le lieu de l’érotisme féminin dans toute sa violence.
Je crois qu’on est comme ça parce que c’est aussi un lieu où l’on souffre. Les tresses ça tire, les défrisages ça brûle. C’est aussi malheureusement le lieu par excellence où l’on voit comment les femmes noires ont intériorisé un complexe. Eh oui, le beau cheveu n’est pas crépu mais défrisé, souple, facile à coiffer. Comme dans les films…
Et il aimait ça, Fuelo. Aujourd’hui, il a le toupet de dire qu’il n’aimait pas.
Fuelo, Fuelo, Fuelo ! Quand je pense à sa lettre… Qu’est-ce que je lui ai répondu ?

« Je préfère me lancer dans cette discussion qui s’éternise à démarrer parce que j’ai besoin de vite passer à autre chose, tu comprends ? Tu sais le truc avec la petite, je le trouve très moche et sale : duper comme ça des gens qui ne vous ont rien fait juste pour un plaisir, en plus éphémère, c’est bête et laid et con. Aujourd’hui je suis une femme plaquée, j’ai appris à m’habituer à ce mot tu comprends, c’est comme je t’ai dit des fois on se croit à l’abri de certaines choses se fiant au temps, aux paroles prononcées, aux petits mots tendres écrits, jusqu’à ce que la même bouche qui a dit je t’aime dise autre chose, tu as tellement mal que tu veux aussi faire mal mais si ce n’est pas dans ta nature, qu’est-ce que tu fais ? Tu te tais, et ce silence te bouffe à l’intérieur comme une gangrène ! J’en ai assez dit je pense.
Après cette lecture, passe à celle de l’enveloppe kaki où se trouve tout ce que toi tu m’as écrit de beau et qui m’a convaincue de ton amour, on ne dit pas des choses comme ça juste pour faire plaisir…
Moi je suis passée à autre chose. Au début tu m’as plaquée certes, mais là, vois-tu, je m’en tape. Je suis désormais une femme libre. Débarrassée de toi, tes mots, tes maux, tes femmes, tes fresques, tes fermes, ta mère, ta famille. En fait les virées gauche-droite de l’autre font hyper mal, non parce qu’on est 100 % maso, c’est juste parce qu’on s’aime soi-même c’est tout. Or en amour, on veut toujours être égoïste et ne pas partager celui qu’on aime.
Je ne me mélange pas à d’autres femmes, je ne te partage pas non plus. Alors… ?
Ciao mon cher ! Tu n’étais pas pour moi… »

Je devrais me sentir bien depuis. Eh ben, pas du tout. Même après avoir écrit ça. Et je persiste et je signe : je n’ai toujours pas encore dit mon dernier mot. Ce dernier mot, ce sera qu’il me voit, debout, pleine de vie, pimpante dans mes « 10 kg de plus que la petite », toujours originaire du Nord, qu’il ait envie de moi et que je lui dise non. Ça, c’est un dernier mot bien comme il faut et comme j’adorerais. Après, croiser sa mère ou des gens de sa famille et entourage dans la rue, ou ses sœurs au supermarché, leur dire poliment bonjour, avoir une certaine joie de vivre, être carrément heureuse, serait une sorte de bonus pluriel à mon dernier mot…

Enfin samedi. Dix mois après la sauvage et familiale rupture, dix mois après les lettres.
Samedi. Le jour attendu est arrivé. C’est la fête où je dois être, où je trouverai les gens. Au numéro 17 de l’avenue. La fête. Entrons. Le soir tombe, l’air est bon, il y a une gaieté dans l’air. « Hey, ça fait longtemps, comment vas-tu, qu’est-ce que tu deviens ? » La musique, les premières conversations. Je pète la forme dans mon bermuda et mes haut-talons rouges. Personne ne me le dit, je le vois dans les regards. Et si par hasard il ne venait pas ? Non, il lui faut montrer son nouveau trophée tout jeune. Et puis ça lui ressemble bien, d’être en retard, que dis-je, de se faire attendre. Les peintures sur les murs de chez « maman Colonel » sont belles. On sent que le décorateur a du goût. De loin, j’entends des airs de zouk. Je suis en contemplation devant un tableau en particulier quand j’entends un « qui vois-je ? » sans faire attention. La voix, belle et rauque, dans une senteur bien virile, s’approche avec son « qui vois-je ? », je suis obligée de me retourner. Ce n’est pas vrai ? Léon ? Notre voisin et ami d’enfance de mon grand-frère. Qu’est-ce que tu fais là ? Je te croyais mort et enterré ? Et toi, je te croyais mariée à un vieux polygame du Nord au village ? On se jette dans les bras l’un de l’autre. Et… C’est le moment que choisit Fuelo pour débarquer. La scène ! Trop belle. Il a laissé pousser la barbe, il a maigri mais il a gardé le style et les vêtements que je lui ai offerts, tiens. La chemise rayée noir et blanc avec le pantalon en lin. Ça passe. Elle ? Mignonne, je reconnais, jolie même, mais c’est tout. Aucune mise en valeur. Des chaussures basses, sous prétexte qu’elle est grande, je parie. Une robe chasuble, merde, c’est quoi ça, dans une soirée ? Et pour couronner le tout, son afro qui va dans tous les sens, on dirait un Jamaïquain qui a fumé trop de pétards le matin après un tour dans une voiture décapotable.
Les conversations se sont arrêtées, tout le monde attend. J’ai trop envie de rire. Ils attendent quoi, les gens ? C’est là que Léon me propose d’aller danser. Du zouk. Il sent bon, ce Léon, et il a la décence de se taire en dansant. J’adore. Alors, il est où le piège ?
La soirée a été belle. Et moi qui pensais que je dirais ci, ferais ça, pour que Fuelo et sa petite sentent que je suis sur la place, je n’ai pas eu une minute pour eux. Le responsable ? Léon. On a parlé du bon vieux temps, on a dansé, on a rigolé et il m’a ramené en taxi. Finalement, c’est Fuelo et sa tendre qui ne me quittaient plus des yeux, surveillaient toutes mes allées et venues, et pas pour les mêmes raisons évidemment !
J’ai enfin réussi à avoir mon dernier mot je crois…

Et ce matin, sur ma natte fétiche devant la maison, dans ma robe ample pour prendre l’air, ce ne sont pas mes cheveux qui sont à la base de mes maux de tête. C’est mon fou rire !
En pensant à tous les matchs qui se sont joués dans ma vie depuis dix mois, depuis le salon de coiffure, depuis trois ans, depuis la soirée d’hier. Et comme si ça ne suffisait pas, Léon que je viens de quitter au téléphone, après une conversation de près d’une demi-heure, vient de m’achever avec une blague hilarante : l’histoire du Petit chaperon rouge en lingala.
En lingala !
Oh mon Dieu, je suis morte de rire.

///Article N° : 9008

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Le Conseiller Administratif et Chef de Mission Adjoint Graig Cloud remet le prix Mark Twain à Bibish Marie-Louise Mumbu. © DR




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