Moziki littéraire 9 : Illusion/Désillusion

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Parce que la vie, les souvenirs peuvent être préservés, trois auteurs empruntent une fois de plus notre pont littéraire pour entremêler leurs illusions/désillusions.

Désillusion
Il parait que c’est le mot synonyme de la vie…
Il est midi. Il y a du soleil mais il fait froid. Mwinda frigo. Je suis dans une ville bizarre et dans une vie différente. Je parle aux rats et notre association s’appelle la racaille !
On s’écoute, on s’épaule, on se conseille, on s’encourage, on s’engueule aussi, beaucoup, sur des affaires de fromage et de survie.
Avant j’habitais un pays connu, avec des gens dits normaux et des problèmes normaux, d’amour, d’argent et de vie.
La chasse au bonheur m’avait rendue idéaliste, utopique. J’en garde encore des séquelles. Je pensais qu’aimer suffisait pour être heureux, qu’avouer suffisait pour être pardonné, que projeter suffisait pour réaliser. Bon, j’exagère comme toujours, mais je pensais tellement miel et sucre, tellement clair et ciel bleu que le sel, l’amer et les ombres n’avaient pas leur place.
Je me trompais.
Il faut toujours prévoir ces affaires-là, même quand tout va bien, surtout quand tout va bien.
Ils disent, les gens, que je suis restée dans l’enfance trop longtemps, que je n’ai pas réalisé que la Haute-Volta et le Zaïre n’ont jamais existé, que les Sankara, Lumumba, Biko, Nkrumah ne sont que des mythes inventés, que je n’ai pas vu Michael Jackson puis Whitney Houston mourir, que je n’ai pas réalisé que c’est par Facebook que le monde communique désormais et de cette seule manière, qu’on pouvait faire du café avec son IPhone… non, j’aime mieux vivre avec la racaille !
Avec elle, il y a de la place pour l’autre, et quand on s’en va faire ses courses, c’est un être humain qui renseigne, questionne, facture et empile tous vos achats dans votre kadi.
Le monde n’est plus comme ça, humain, c’est triste. Dans le vote, c’est vrai j’étais là, et j’avais dit oui pour l’évolution et en même temps oui pour l’humanité, parce que je pensais à un alliage des deux.
Me suis trompée, comme sur beaucoup de choses.
Grande évolution technique, grande régression humaine.
Où va-t-on ?
J’ai encore des morceaux de fromage dans la bouche. On en consomme autant qu’on peut chaque fois qu’on peut s’en fournir dans la racaille. On a investi le Palais du Peuple, enfin ce qu’il en reste. J’habite le rez-de-chaussée du côté Parlement, en face du Sénat. Les débris des bombes m’ont rendue presqu’infirme. Je claudique de gauche. D’ailleurs je n’ai jamais vraiment su marcher droit. Dans ma vie d’avant l’explosion et l’éclatement des mondes, je m’arrêtais souvent dans ma marche. À droite, dans la rue d’à-côté, sur l’avenue en parallèle. En fait j’avais souvent besoin de prendre des nouvelles de Sophie, savoir comment elle se remet de ses différents deuils. Elle a perdu tellement de monde dans sa vie, la pauvre. Et Méta, à deux rues de là, je m’arrêtais pour savoir qu’est-ce que ça donne son divorce, a-t-il signé les papiers, lui laisse-t-on la garde des enfants ? Et Mafuta, avait-il réussi à aider les gens, son rêve d’enfant…
Tous ces arrêts, les gens n’aimaient pas. Ils disent que le monde court, il faut courir avec lui, que ça ne sert plus à rien de s’arrêter sur les autres, chacun sa vie, chacun ses merdes. C’est pour ça qu’ils ont trouvé que je n’avais pas ma place dans leur pays connu… Et comme si ça ne suffisait pas de le dire, il y a eu ces bombardements. Ils savaient où vivaient les gens comme moi, ils connaissaient nos habitudes, nos quartiers, nos lieux de rencontres, et boum ! Ça a été facile pour eux de casser nos vies. Ils ont le pouvoir, l’armée et le soutien de la communauté internationale. Je croulais dans les décombres. Je ne sentais plus mon corps. J’ai commencé à tout remettre en cause jusqu’à ma propre existence, mon importance, mon apport. Je n’arrêtais pas de vomir. J’ai vomi ma trentaine de vie, son contenu, ses projections, tout y est passé.
Molato, que j’ai appelé avant d’abandonner définitivement le téléphone cellulaire que j’avais – je ne voulais pas qu’ils me retrouvent -, m’a conseillé de négocier avec eux. En quels termes, je lui demande. C’est simple, fais comme nous tous : évolution et déshumanisation, sinon tu sais ce qui t’attend…
J’ai alors choisi la réclusion.
J’ai appelé Molato une dernière fois pour des échanges sanguins et un peu malpolis : « Zoba, bande à S, eko balukela bino. Bokanisi balingi bino ? Surtout yo ! Basekaka yo, oyebaka tein ! »
Puis j’ai sorti la puce de mon cellulaire, je l’ai brisée, et à l’aide de la paire de mes talons rouges, j’ai cassé mon téléphone jusque cendre.
Je ne suis plus joignable depuis.
Des fois le silence peut être thérapeutique et révélateur…
Je n’y crois plus à ces sourires et ces mots qui ne veulent rien dire. Ces gens qui parlent sans écouter, qui regardent dans ma direction sans me voir et qui parlent sans cesse d’évolution comme l’opposé de l’humanisation. On peut bien extraire puis vendre très officiellement du Coltan à Nokia – c’est un exemple -, et être capable de construire des routes pour acheminer les pommes de terre et le fromage de Bukavu à Kinshasa, non ? Est-ce utopique que de vouloir de belles autoroutes contre de beaux IPhone, de femmes en bonne santé mentale et physique contre des bracelets et chevalières en or et diamant ?
J’ai certes le devoir de croire, mais j’ai aussi le droit de me questionner.
C’est ce que je fais, pour le moment, en plus de mon deuil…
Le roi est mort. Vive le roi !
Bibish ML Mumbu – Montréal (Canada)
Épave IV/Gloria in excelsis Deo : protubérances d’un pays n’existant que sur papier…
Pour saxophone, percussions, contrebasse, batterie, violine et piano-bar.
Vocals : Baloji or Mieze Medusa, for exemple.
Éléments visuels : L’Est du Zaïre, les rues de Lagos, les bordels de Bahia et de Katmandou, Saint-Pétersbourg, hiver 42.

(Rires banania)
… La ville est devenue un pays par la force des kalachnikovs. La ville-pays ou ce qui reste du pays a déjà foutu le camp. Le Général dissident menace… Les prophètes des églises de réveil aboient que le Christ est né à Kinshasa, que Joseph a vécu au Lesotho, qu’Abraham était de nationalité soudanaise et que Judas était disc-jockey dans une boîte de nuit à Johannesburg. La faim devient une saison au même titre que le printemps. La cellule familiale éclate. Les touristes débarquent par millier et règnent en maître, adoubés par les discours fleuves du Général dissident diffusés par les 342 chaînes de radio et télévision sous sa botte. Tous atteints de syphilis et de blennorragie, suintant la poisse, gonorrhée ! les rebelles et leurs parrains parlent le même patois : le sexe-colton. Business is business. Les pays voisins cadenassent leurs frontières. La seule issue, l’océan et sans doute ses requins qui vous attendent chaleureusement. L’espoir n’est même pas permis. Mourir semble n’être qu’une parodie de délivrance. Et le soleil triche avec la géhenne et quand Madame la pluie tombe, la ville-pays prend les allures d’une Venise sans gondole. Et dire que Noé ne viendra pas deux fois. Cela revient à dire qu’on ne fera plus entrer dans l’arche les couples de tous les animaux purs, le mâle et la femelle.
Le corps devient ton propre pays, ton seul et unique pays et toutes les stratégies se mettent en branle pour le reconstruire des inondations et de multiples fausses guerres de libération. Les filles passent toute leur vie à se faire belles, très belles. Sirènes échouées dans ces bidonvilles autoproclamés Byzance, Manhattan, Phénicie, Paris VII, Stockholm, Athènes, Budapest, Mésopotamie, elles arborent des mèches longues comme les eucalyptus et des robes de vestale. On se demande comment elles arrivent à se procurer toutes ces coutures de luxe. Elles se parfument du matin au soir. Elles parlent comme des oiseaux de basse-cour. Elles marchent comme des mantes religieuses. Ou Greta Garbo ou Édith Piaf ou Sylvie Vartan ou Marilyn Monroe ou Romy Schneider ou Lady Gaga, elles changent de nom à chaque fois qu’elles changent de vêtement. Elles se tatouent les cuisses, les mains et les cous. Même lorsqu’elles travaillent, à l’exemple de nos sœurs canetons (1), elles ne manquent pas de boîte à maquillage. Et consomment en une journée une plaquette de quatorze comprimés de vitamine C4 pour élargir la carrosserie. La stéatopygie demeure le seul et l’unique canon de beauté magistralement restitué par l’adage « Mwasi, mwasi nde nzoto » (2).
Yes, we can ! Les canetons qu’on appelle affectueusement les filles-sirènes-canetons ont aussi des fantasmes, des délires et des désirs. Elles rêvent qu’elles célèbrent leur mariage avec Brad Pitt, tous les invités de marque au rendez-vous : la Reine Élisabeth II d’Angleterre, l’Archevêque de Canterbury, le Roi des Belges, le Mswati III du Swaziland, le couple Obama et bien d’autres personnalités dont les noms m’échappent et en bonus une belle brochette de nos dictateurs africains véreux, pervers et têtus comme toujours dans leur opulence à faire chier : NONSENS.
(Rires banania)
… Les hommes envahissent les bars et se masturbent avec du savon entre un déchet de jazz et une déjection de rumba façon-façon. Les hommes se disputent dans leur français cousu de fil blanc. Les hommes sont cassés par toutes les maladies sexuellement transmissibles. Les hommes puent l’alcool, la cigarette, le sperme, la bave et le gasoil et bâillent comme des porcs et grognent comme des porcs et se débrouillent comme des porcs dans leur français cousu de fil blanc-bec ! Indépendance, oyé ? Oyé, oyé, oyé ! Les hommes sont très occupés. Ils pratiquent l’haltérophilie et veulent ressembler à tout prix à George Clooney. Ils ne se lassent pas de mâcher des racines, des démarreurs et autres aphrodisiaques pour devenir encore plus performants. Selon que vous serez fort ou impuissant au lit, le jugement des canetons vous rendra grand ou minable. Les canetons, nos canetons bien aimés et briseuses de mariage, réputés pour leur savoir faire en tous ce qui concerne les plaisirs du bas-ventre, crient et REcrient à qui veut l’entendre que tel touriste ne bande même pas bien, que tel mécanicien oublie les préliminaires, que tel barman entre vite, que tel étudiant rate tous ses penalties, que tel prophète ne dépasse pas le quatrième round ou que tel chauffeur n’a pas de sentiment !
Gloria in excelsis Deo. Et in terra pax hominibus bonae voluntatis… La nuit commence à 16 heures, nuit de fête et de fellation ! crudités et bas-ventre forment une saison de vomissure sans commune névrose, tout le monde arbore son plus beau vêtement, tout le monde veut boire du champagne, tout le monde veut sa part de coltan, tout le monde veut fumer la ganja, tout le monde veut goûter à la viande de boeuf venant des États-Unis via l’ex-Yougoslavie, la Pologne, le Botswana, le Mozambique et l’Ouganda, tout le monde veut être l’ami des touristes, tout le monde veut danser la danse du cheval, tout le monde veut la levrette, tout le monde veut l’Andromaque, tout le monde veut les petites cuillères…
Fiston Nasser Mwanza – Graz (Autriche)
Et pourtant
Je croyais que ça n’arrivait qu’aux autres, je croyais que ça ne se passait qu’à la télévision et à des milliers de kilomètres,
Je ne croyais pas qu’ils allaient franchir le cap du nord,
Le général des forces terrestres, général des corps d’armées diplômé de la haute école militaire de paris, chef du gouvernement de crise et d’urgence empêcherait leurs avancées,
Je croyais totalement en ses dires, « si vous voyez l’armada militaire que nous possédons, vous n’afficherez pas une telle peur ; je vous assure que la ville du nord ne tombera pas ! »,
Je croyais à un sursaut d’orgueil national, un éveil patriotique s’il faut le dire, je croyais enfin, je croyais qu’ils ne pouvaient rien contre la brigade spéciale présidentielle,
Je croyais qu’ils seraient boutés dehors, et que les négociations ne valaient pas la peine, qu’ils n’avaient même le droit de prendre place dans ce bateau, qu’ils n’avaient pas la stature de dialoguer avec lui, pourquoi fallait il négociait avec ces… vas nus pieds, permettez-moi l’expression,
Je croyais qu’au dernier moment le héros descendrait sur le terrain, mettrait ses cartouches dans sa gibecière, son fusil au dos, jumelles sur le front pour tout visualiser, visualiser les ennemis pendant que les vaillants soldats seraient en train de les massacrer un à un…
Je croyais que c’était le moment de reprendre les exploits d’en temps, Moba, Shaba, Tchad et tant d’autres tant vantés
Je croyais que les paras belges seraient là, que les paras marocains ne nous laisseraient pas tomber, je croyais que la ville du nord serait le dernier bastion qui ferait la différence,
Je croyais que lui là, il était immortel, en tout cas il en avait tout l’air,
Je croyais en l’interdit national pareil à celui du décalogue :
« Tu ne citeras pas le nom du fauve en vain, fin de citation »,
Je croyais que son fils barbu et dodu aux allures castriste et savimbiste ne céderait jamais, que lui au moins défendrait la famille,
Je croyais que ses multiples armes et munitions de guerre déployée très souvent contre les étudiants sans défense repousseraient l’ennemi,
Je croyais que le MS Kamanyola, bateau de prestige, était d’office un bâtiment de guerre,
Je croyais que le célèbre major de son aviation militaire qui accomplissait des voltiges acrobatiques avec ses avions mirages, écrabouillerait l’ennemi de pardessus les cieux, je croyais que ses éminents commissaires d’état qui ont brillé lors du débat de clarification à Bruxelles, anéantiraient l’ennemi par leurs éloquences et leur étincelante verve oratoire,
Je croyais que le fauve ne craignait rien mais par contre celui qui inspirait la crainte,
Je croyais que la devise était servir et non se servir, se servir non !
Je croyais qu’ils chanteront pour la gloire du guide éclairé jusqu’à la lie,
Je croyais que ce peuple qui dansait et qui chantait était heureux,
Je croyais qu’il ne quitterait jamais le sol des ancêtres,
Je croyais que la mort ne le connaîtrait jamais…
Je croyais que l’histoire pouvait être effacé d’un trait, je croyais aussi qu’il détenait en lui seul les clés et les serrures du redressement tant cherché depuis toutes ces années,
Je croyais que la loyauté et la fidélité lui afficher étaient indéfectibles, Je croyais que la démocratie se vivrait au quotidien et se conjuguerait au présent de l’indicatif, à tous les pronoms personnels et non au conditionnel et pas seulement à la troisième personne du singulier, pire au subjonctif,
Je croyais que désormais dans la conjugaison nationale le mode impératif faisait désormais parti de l’histoire,
Je ne croyais pas à la trahison…
Je croyais que l’histoire était faite des ruptures des vies, des séquences d’existence et des vécus disséqués intervertis ou modifiés à volonté,
Je croyais qu’une nation pouvait se refaire à volonté,
Je croyais qu’un peuple pouvait se dresser successivement,
Je croyais que la mémoire de ce peuple pouvait s’évanouir à tout instant mais…
Je croyais que ça n’arrivait qu’aux autres, à la télévision, à des milliers de kilomètres,
Je croyais que ce premier avion était un drone minuscule dirigé à distance et que le deuxième avion était un modèle à papier qui s’écrasait contre la tour,
Je pensais que c’était la bande-annonce du nouveau film de Schwarzenegger ou peut-être l’extrait d’un nouvel épisode de piège de cristal avec Bruce Willis, vraiment…
Je croyais que le bouclier anti missile existait, et que rien n’échappait à leurs radars…
Je pensais qu’ils étaient tous Superman, Batman, Spiderman,
Je pensais que la mort ne le surprendrait jamais, en tout cas pas comme dans leur propre scénario,
Je pensais que comme d’habitude, on verrait un hélico survoler et un gentleman sauver la belle et tuer la bête,
Je croyais mordicus qu’il y aurait un happy end avant le défilement des morts,
Je croyais tout ça…
Je croyais que ça n’arrivait qu’aux autres, à la télévision, à des milliers de kilomètres,
Je ne croyais pas qu’un seul jour qu’on présenterait à moi les condoléances les plus attristées,
Je ne pensais pas que j’en perdrais de l’appétit, du sens de l’existence, du goût, de la beauté,
Je croyais que le lendemain je le reverrai on parlerait de nouveau, on commenterait les matchs de football, qu’après-demain, il repasserait dans ma chambre pour me confier ses soucis, ses inquiétudes, me dire : « tu sais pour moi, tu n’es plus un enfant mais plutôt un frère, tu as été depuis élevé au rang d’oncle, ce n’est pas pour te flatter… »
Je croyais que mercredi on continuera cette conversation, ou une autre peut être, par exemple le coup des chaussures lancées contre Bush, l’élection de Barack Obama, le discours de Sarkozy à l’université Cheik Anta Diop à Dakar, la victoire des Léopards du Congo Zaïre à la CHAN face aux black stars du Ghana, j’y croyais encore,
Je ne croyais pas que je verrai sa tombe,
Et pourtant…
Papy Maurice Mbwiti – Bruxelles (Belgique)

1. Canetons : jeunes filles qui se prostituent dans les mines et qui opèrent en bande.
2. Mwasi, mwasi nde nzoto : la femme, c’est d’abord le corps.
///Article N° : 10863

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Nature morte © Fiston Nasser Mwanza




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