Moziki littéraire 8 : Enfance

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Régulièrement, trois auteurs, disséminés à travers le monde, empruntent notre pont littéraire pour se retrouver. Leurs textes sont regroupés dans les Moziki dont voici le 8e épisode.

Bomwana
J’attends que sonne la cloche de cette école où j’irais allégrement
Je veux y aller avec fierté, Fier de mon être et de ma culture,
Fier de ma race et de mes origines, fier de ma mixité et de mon époque
J’attends lire moi aussi L’Enfant noir de Camara Laye, côtoyer les mots d’Alphonse Daudet, gloutonner La poésie de Léon Gontran Damas et éplucher des phrases fruits de Mongo Beti
Je veux moi aussi dévorer À mon ami Paul et découvrir les parents de Lukeni, retenir les mots de Senghor et mâchouiller avec emphase la rhétorique de Césaire
Mais je veux aussi que l’on parle de moi, de mon avenue à douze églises, de maman Mapasa la miraculeuse, la vendeuse des arachides, celle-là qui a réussi à scolariser jusqu’à l’université ses 4 filles sans qu’aucune d’entre elles ne perde le cap ni ne lui ramène un petit enfant indésiré
Je veux lire dans ma salle de classe ces héroïnes-là, celles de mon temps pareil à ceux de la Fontaine
Je veux connaître Jeanne d’Arc, je veux tous les connaître : Napoléon Bonaparte, Vasco de Gama, Diego Cao, Christophe Colomb, Charlemagne, Hugues Capet, Jean sans terre, Robespierre et Richelieu, j’ai hâte d’écouter leurs épopées
Mais je veux aussi que vous mentionniez dans mes livres, la bravoure de Dona Béatrice Kimpa Vita, les exploits de Shamba Bolongongo, de Lumumba, de Nkrumah, de Soundiata Keita, de Modibo Sidibé et du cardinal Malula
Je veux moi aussi prendre place à bord des bus scolaires comme à votre époque, celle de Sotraz, de « 02 », de Transam, de OTCZ et de « 05 » et non plus ces jaunes bleus d’esprit de mort…
Je veux moi aussi revivre l’histoire de la grande poste, de la gare centrale avec ses trains urbains équipés de cabines restaurants, alors n’ai-je pas le droit ?
Je veux voyager dans ce train, découvrir le pays et contempler le paysage touffu de verdure, couronné d’argent qui scintille sur le Mont Bangu, le Mont Cristal
Je veux moi aussi aller à cette école où j’apprendrai par ce maître Moniteur à réciter à mon tour « l’enfant propre »
Je veux cet enseignant bien coiffé, souriant et motivé
N’est ce pas qu’il était ton modèle, Papa ?
Je veux apprendre avec ma tête, mes mains et mon imaginaire
Je veux bricoler, colorier et réaliser, être dans une vraie fabrique, et non pas apporter des boîtes de sardines à l’instituteur comme travail manuel
Je veux moi aussi marcher pieds nus, communier avec les aïeux et recevoir de leur part la sagesse d’outres tombes
Je veux m’amuser avec ces manèges de la fête foraine dont tu me parles tant, ton fameux Fikin, celle que maman chante si bien le 2 juillet biso Tembe na foire,
Je veux moi aussi visiter ce Zoo rempli de tous ces animaux raconté par Dora l’exploratrice : la girafe, le lion, le léopard, l’éléphant, la gazelle et non celui-ci où je n’y vois que des lézards et deux petits singes
J’attends savourer cette nature, écouter les dieux me parler à travers les échos des arbres vivants en marchant sur ce sable de montagnes de vie et de plages d’espoir
J’attends moi aussi avec impatience vivre !
Oui papa, je veux tout ça…
Papy Maurice Mbwiti – Bruxelles (Belgique)
Enfant de la Léna
J’étais un grand naïf. Je croyais que le fleuve Zaïre m’appartenait, que le fleuve Zaïre était un bien privé, une propriété familiale au même titre que la machine à coudre à pédale de marque Singer que ma mère avait héritée de sa tante ou les disques 33 tours que mon père collectionnait…
Je croyais que je pouvais couper le fleuve en quatre, le foutre dans mes bagages, le fourrer dans mes chaussettes et prendre le premier train, direction Rio de Janeiro. Je croyais que je pouvais le déplacer, en distribuer des miettes à des copains ou le séjourner dans le désert du Sahara.
Chaque soir, à peine rentré de son travail, mon père m’assiégeait : Mwanza, viens ici ! Que feras-tu de ton fleuve lorsque tu deviendras adulte ? Est-ce que tu as déjà donné à manger à ton fleuve ? Il a encore quel âge ce fleuve-là ? Dites-moi, il est de quelle nationalité ton fleuve ? Tu attendras dix-huit ans pour aller vivre avec ton fleuve. Ne fais pas entrer le fleuve dans ta chambre. Tu sais bien que tu ne sais pas encore nager et Noé ne viendra pas te délivrer en cas de noyade.
Dimanche était une journée de bénédiction. Nous nous asseyions dans la véranda en quatrième de couverture son gramophone crachotant le soul makossa. Il sifflait ses bouteilles de bière, fumait ses cigarettes Gauloises et me racontait avec son accent d’enseignant de français langue étrangère comment le fleuve Zaïre danse la samba avant de se défenestrer dans l’océan. Il me surnommait « l’enfant de la Léna » prétextant que j’étais un fleuve le jour de ma naissance, que j’étais né non loin du fleuve russe de la Léna et que maman, dans l’autre vie, était la Léna. « La femme-fleuve », renchérissait-il le regard cloué au plafond comme les Saints sur les cartes postales qu’il ramenait d’Italie.
À l’époque, j’étais beau, riche, insensible, orgueilleux et pervers comme nos dictateurs africains. Tous les gamins du quartier étaient sous mes bottes. Ils venaient dès six heures du matin me rendre visite avec leurs petits-déjeuners et leur argent de poche. Ils s’agenouillaient, me suppliaient et en contrepartie, je leur narrais toutes les anecdotes sur le fleuve Zaïre, mes origines russes et la psychologie de certains fleuves dont le Yang Tsé Kiang. Cela dit, j’étais le plus misérable pendant le cours de géographie. Le professeur, un vieil ami de mon père, sachant depuis toujours ma passion pour le fleuve et incapable de traduire en justice son pote pour une histoire de disque, décidait de me faire payer les pots cassés de leur amitié.
Au lieu de parler de Groënland et des villes portuaires comme le voulait le programme de géo, il dépensait sa salive à dénigrer le fleuve. Il débarquait dans la salle de classe, se ruait vers moi, me fixait des yeux avant de lancer, par exemple : « le fleuve Zaïre est une petite rivière de rien du tout – le fleuve Zaïre a mal au ventre – le fleuve Zaïre est un déchet – un fleuve qui ne sert à rien – un fleuve paresseux – un fleuve-bidon – un fleuve trou酠»
Ses paroles résonnaient comme des coups de canon. Mes larmes rivalisaient alors avec les chutes du Niagara. Les autres élèves n’ignorant pas les sévices pour lesquels j’étais livré en pâture ricanaient, susurraient et reprenaient en chœur les phrases de mon bourreau. Ce qui mettait un peu de sel dans la verve de l’orateur, poursuivant sa fatwa contre le fleuve, mon fleuve Zaïre : « un petit fleuve abominable – un fleuve sale et lugubrement grotesque – un fleuve par accident – que foutent les Américains au lieu de nous lessiver ce fleuve ? »
L’humiliation était totale. J’avais envie de crever, de me jeter du haut de la tour de la Télévision Nationale… Le fleuve Zaïre représentait beaucoup pour moi. C’était mon fleuve, un fleuve à moi tout seul. J’en avais la foi, la ferme assurance, la certitude cartésienne…
Une après-midi, le géographe s’activa pendant quarante minutes à faire des comparaisons fortuites entre les différents fleuves du monde et donc, à rechigner sur le fleuve qui était le mien, « un fleuve minable, un fleuve sans avenir, un fleuve-rivière, syphilitique, frappé de malaria, malencontreux et scabreux par-dessus le marché noir de l’histoire. » Et c’en était trop. Le même soir, je fis rapport à mes parents qui prirent l’affaire au sérieux. Le lendemain déjà, papa m’accompagna à l’école. Le proviseur convoqua le professeur en question. À la suite des empoignades, on décida d’une confrontation avec l’ensemble de la classe. Monsieur le proviseur demanda à la classe, s’il était vrai que le professeur dépensait toute son énergie à cracher des insanités sur le fleuve. Les élèves qui savaient ce qu’ils risqueraient après son départ, conscients du caractère rancunier du géographe, nièrent les faits, ajoutant que c’est une fabulation de ma part, une fiction à part entière et je n’étais pas à mon premier forfait. Comme pour soigner leur image auprès du bourreau, sans se faire prier, des huées.
Deux jours plus tard, le gangster, de sa voix cassée par les cigarettes de seconde lèvre et autres breuvages en provenance de Brazza via le Beach Ngobila, myopie avancée, démarche Charlie Chaplin et tout de vert vêtu, reprit son réquisitoire.
– Si j’étais Président de la République, je donnerai bien ce fleuve aux Boliviens, le fleuve Congo discrédite notre pays, un fleuve sans valeur, un fleuve prêt à se suicider, un fleuve villageois, un fleuve à vendre, un fleuve qui ne sait même pas s’essuyait les babines et grammaticalement faux !
– Tu mens, criai-je, désespérément.
Il retroussa ses manches et continua de plus belle.
– Le fleuve Zaïre est une mascarade, et d’ailleurs, à dire vrai, ce fleuve n’existe pas, le fleuve Zaïre n’a jamais existé, le fleuve Zaïre est une utopie. Où sont les Américains pour dégager cette saleté de ce beau pays. J’irai personnellement voir Mobutu et je lui dirai « Excellence Monsieur le Président, sauf votre respect, partagez cette chose, donnez une partie aux Zambiens, une partie aux Thaïlandais, une partie à nos amis français, une partie à nos oncles de Belgique, une partie aux Angolais, aux Polonais, aux Tanzaniens… »
Je sentis comme des vomissements, des vertiges… Les élèves, des huées… Je me levai mécaniquement, pris mon cartable et sortis. Ce fut mon premier acte de désobéissance publique. Mes voisins de banc cessèrent de rire. Le géographe voulut me retenir par la main.
– Où vas-tu p’tit salaud !
– Rejoindre le fleuve !
Fiston Nasser Mwanza – Graz (Autriche)
L’enfance
Nous sommes les architectes de notre destin… et quelques fois de celui des autres ! Tout peut basculer en quelques secondes, faut savoir profiter de ceux qu’on aime tant qu’on les a sous la main…
Quand je serais grand, je serais policier. Moi, quand je serais grand, je serais président. Quand je serais grande, je serais maman. Moi, je serais footballeuse… Mais… Les filles, ça ne joue pas au ballon… Eh bien, je serais celle qui commencera ! Je veux devenir footballeuse.
Quand je serais grand, moi, je serais sniper, j’ai entendu ça à la télévision et papa a dit waouh, alors je pense que c’est quelque chose de bien, et ça rapporte plein d’argent, il disait. Ça va servir pour la maison et puis pour mes frères et mes sœurs.
Moi, quand je serais grande, je serais sexy… ça veut dire quoi, sexy ? Ben jolie, et toujours bien habillée et bien servie, enfin je crois.
Moi, je voudrais toujours aider les gens…
Ils parlaient comme ça souvent autour du manguier, à s’inventer des vies et à prédire un peu leur avenir…
– Lance-moi une mangue !
– Tu n’as qu’à grimpe toi aussi dans l’arbre
– Mais puisque tu y es déjà, envoies-nous une part de ta cueillette
Nan !
– Et c’est comme ça que tu penses devenir policier ?
– Ouais…
Ce sera un policier efficace on espère, qui n’acceptera pas de pots de vin.
Les autres, restés en bas, jouaient à cache-cache pendant que les filles se cherchaient des poux. Ce n’est pas l’expression, elles se cherchaient réellement des poux… tu partages une motte de cheveux avec les deux mains et à l’aide du pouce et de l’index, hop, tu attrapes la bestiole que tu assassines avec délectation en pensant qu’il y a peut-être seulement quelques jours, les poux, c’est sur ta propre tête qu’ils étaient.
La pire des périodes de la vie, l’enfance ? On dit ça.
Mafuta aurait préféré avoir éternellement 8 ans, parce qu’à cet âge il était convaincu que la vie est belle et facile et qu’il serait capable de « toujours aider les gens »…
On lui disait des choses style « muana muké abetaka mbonda bakolo pe babinaka », et dans sa compréhension de la chose il lui fallait rester un enfant, jouer du tam-tam et faire danser les adultes, tout le temps et sans cesse…
Sa mère le punissait souvent, quand il faisait des bêtises, mais jamais aussi long… en fait c’était intense et court, elle ne voulait pas le torturer bon sang. C’était une femme qui avait fait un bébé toute seule. À un moment donné de sa vie, elle a voulu un gosse elle a trouvé la semence parfaite… les femmes sont comme ça de nos jours, il y en a pour qui c’est facile d’arriver à leur fin et de se faire cajoler comme si de rien n’était, pour d’autres c’est plus dur, mais pour le même résultat au final : un enfant…
Bon, c’est clair que ce n’est pas aussi facile qu’elle le pensait, Mafuta n’aura pas éternellement 8 ans, y aura un jour le chiffre 1 devant son 8, puis ça deviendra 2 puis un jour ce sera 5…
– Tu ne vas pas descendre de ton arbre ?
– Laissez-le, qu’il mange seul tes mangues, et ne redescends plus jamais sur terre, sinon tu verras ce qu’on va te faire
– Tout ça parce que vous ne voulez pas prendre le risque de grimper sur le manguier ?
– Mais qu’est-ce que ça te coûte, puisque tu y es, de nous envoyer quelques mangues ?
– Nan.
Bino, boya ko lia !!!! Biloko ebeli… crie une voix au loin
On est étonné des fois par la vie quand on la regarde avec les yeux des années qui passent… totale désillusion… les choses ne sont pas faites pour rester en l’état, il y a toujours un atterrissage à tout ! On ne peut pas voler ou planer éternellement, tout le temps, sans cesse, y a un atterrissage à un moment donné, sur une vraie piste et pas dans une broussaille ou dans la mer ou dans un arbre… ça s’appelle atterrissage…
Je viens d’écouter le petit Nicolas avec son « j’en peux plus »… il ne comprend pas comment on ne l’aime pas, comment il n’y en a que pour Louis, alors qu’il prête ses jouets, les offre même, ceux reçus de son grand-père, et même ceux de sa « grand-mère arrière », rien n’y fait : Louis par ci, Louis par-là ! Il ne comprend pas…
Bien venu dans notre monde, mon cher Nicolas.
Bibish ML Mumbu – Montréal (Canada)

///Article N° : 10829

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Les images de l'article
Enfance © Collection privée de Papy Maurice Mbwiti
Enfance © Collection privée de Papy Maurice Mbwiti




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