Moziki littéraire 6 : Lettre à Léopold II

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Salut Vieux Léo,
J’espère que ça ne te choque pas que je t’appelle ainsi, parce que je ne sais comment t’appeler : oncle, grand père, pépé, muyumba, noko, koko, manseba, ngwa kasi, ben franchement dis moi qu’est-ce qui te va le mieux !
Ah oui ! Sa majesté le Roi ou plutôt souverain son altesse. Souverain, voilà ! Ce terme te va très bien, d’ailleurs t’es le seul à connaître sa réelle portée et signification. Franchement, toi seul as su l’être et l’expérimenter mieux que personne : souverain, après Dieu c’est toi ; tu dis une chose et la chose s’accomplit.
Que le Congo soit et le Congo fut, que le caoutchouc soit et le pneu fut, que Livingstone vienne et Livingstone vint, que Stanley parte et Stanley parcourut, que Belgique prenne et Belgique s’enrichit, que Congolais revendique et Congolais mourut. Franchement mon gars, t’es spécial !
Quoi ! Ce n’est pas comme ça qu’on parle au roi, ben désolé pote, je ne sais pas comment parler à un roi, ni à toi ni à un des tiens. D’ailleurs, aucun d’entre nous ne le sait… entre nous soit dit, tu ne veux entendre que ce que t’as envie d’écouter, n’est ce pas ?
Toi-même, je ne sais pas si tu sais à quoi ressemble la voix d’un Congolais, les spécimens que l’on t’a ramené dans les cages et que t’as vu n’avaient pas droit à la parole à ce que je sache, donc je ne pense pas que t’as parlé à l’un d’entre eux.
Franchement gars, tu étais en avance sur ton temps, tu as réussi à conquérir une terre balaise quatre-vingts fois la tienne sans y mettre pied ne fût-ce qu’un seul jour, waouh ! Il faut dire que t’avais une confiance aveugle en tes gars et si c’était de l’arnaque ! Ouais je vois tu es souverain et tu fais ce que tu veux c’est ça…
Tu diriges de loin, du genre t’as une télécommande à 8 000 km et hop ! tu zappes quand tu veux. Tu zappes des tribus, des royaumes, des empires, des hommes et des femmes ; tu zappes des ivoires, des peaux de léopard ; tu zappes des terres, des forêts, des civilisations, des croyances ; tu zappes des mains, tu zappes de corps, tu zappes de têtes, tu zappes et tu zappes encore…
Nooon ! T’es trop fort mon gars ! tu es le premier à diriger par Blue toof. tu envoies des ordres par sms, tu nommes par infrarouge, mon Dieu ! De la haute technologie de la domination et de colonisation ! Disons qu’aujourd’hui, tu dirigerais par iPad ou un truc comme ça ! Trop mortel ! Putain, quel gars balaise ! Oh, je dis une boulette, un gros mot c’est ça !
Désolé, ouais ! j’ignore comment parler à un souverain, ni moi, ni l’un de nous d’ailleurs. Notre premier qui a osé parler à ton petit-fils, le beau gosse adulé par toutes les nanas, la même soirée, il avait signé son arrêt de mort… ben depuis on fait gaffe, tu vois !
Alors, dis-moi, comment s’adresse-t-on à un souverain today, puisque l’un de tes descendants est arrivé chez moi, bon ! ex-chez toi si tu veux : pour la célébration de nos cinquante balais de la déclaration de l’indépendance, je dis bien déclaration, il n’a pas voulu parler ! Rien du tout ! On a vite compris que c’était une décision souveraine, c’est-à-dire irrévocable. Alors dis-moi, comment parler à un gars qui ne veut rien dire ? Tu vois que s’il avait dit mot, j’aurais au moins appris à te parler, mais bof ! C’est peut-être pour ça que depuis, plus personne n’arrive vraiment à parler à ceux qui jouent le même rôle que toi ou, disons plutôt, que les gars eux aussi à leur tour font comme toi, ils nous écoutent pas, c’est tout !
Souverain ! Depuis je n’en connais qu’un seul et celui-là, c’est un chanteur JB Mpiana Bin Adam, sauf que lui a vite compris qu’il était un peu comme nous autres, du coup il se fait appeler moto pamba ! « simple fils de l’homme » pas mal comme astuce.
Franchement vieux Léo, cette casquette de souverain on a beau nous dire que nous l’avons reçu en 1960, mais niet, dans le fait les grandes décisions venaient toujours par sms des USA, par Blue toof de Paris et/ou par mms de Bruxelles.
Il paraît que la porter ferait craindre les veillétés étrangères, waya, les voisins ont réussi à marcher sur nos terres et à créer désolation. Alors, c’est quoi cette casquette de souverain machin !…
Putain ! Dis-moi, ça marche vraiment ces trucs-là de souverain ? ou il n’y a que toi qui peut le faire, parce que depuis quelque temps, là, on nous a dit qu’on confiait la dite casquette au peuple, un truc comme ça… qu’on était devenu le souverain primaire patati patata… je te dis pas ! on a cru que ça marchera comme avec toi quoi, tu choisis et c’est çà, tu parles et on t’écoute, tu contestes et on réajuste : et ben non, foutaise ! rien du tout !
Bref, ces trucs-là mon vieux, ça ne marche qu’avec toi ! Du coup, il y a plein de gars qui t’imitent, qui veulent être comme toi, du genre tout puissant, empereur, guide éclairé, président à vie, chef suprême, chef-à-oreilles-bouchées-et-yeux-bandés, maréchal, président à jamais, souverain roi et prophète, député pour toujours, bla bla bla bla…
Tu sais, je vais te confier un secret : beaucoup de potes sont surpris que je t’écrive une lettre, du genre ça fait vieux style et tout, que t’es un gars du passé… ça fait quand même plus d’un siècle qui nous sépare et tout… qu’on devrait te foutre la paix patati et patata…
Je leur ai dit : justement ! Puisqu’au commencement y avait ce gars, il faut lui parler, faut lui poser deux ou trois petites questions sur ce qu’il pensait réellement de notre terre, et que c’était quoi vraiment son deal avec les autres gars à Berlin… un truc comme ça !
Et puis, juste une petite occasion de lui faire un petit coucou et qu’il nous écoute au moins une fois, qu’on lui adresse la parole ; même s’il ne me répondra pas mais du moins je lui aurais parlé, voilà !
Pour ça, t’es d’accord avec moi que je ne peux te filer un texto. Quand même, t’es le roi après tout ! Et puis, sais pas si t’as reçu les derniers news de ton ancien bled ?
Tiens ! Là je t’écris de Stanleyville, aujourd’hui Kisangani, je sais que ça te dit pas grand-chose à part le fait qu’elle porte le nom de ton ancien gars Stanley. Ouais, j’ai tenté de t’envoyer la lettre à la grande poste ici, devant sa place avec ces 15 palmiers alignés, à côté de cette vieille baraque coloniale peinte en blanc, aujourd’hui elle abrite le bureau du maire. Figure-toi que la boîte n’expédie ni ne reçoit plus une seule lettre depuis des décennies, drôle n’est-ce pas ?
Eh ben ! C’est un peu comme ça que fonctionne tout le terroir, qu’est-ce que tu veux : tel roi, tel peuple !
Ben, c’est un peu sympa la ville, pas de bus – on roule à vélo taxi toleka ou sur taxi moto à la Bobodiouf. Pas mal !
Sauf que la plupart des jeunes se barrent, il n’y a rien qui se passe, pas de taf, pas de routes, pas de vrais bahuts, pas de tuyaux, bref, elle est exsangue la ville. Le temps s’est arrêté ici depuis, s’il faut mettre toutes les guerres qu’elle a connues depuis Mulele, Sumialo, 8 jours, 6 jours, 3 jours, 1 jour, et tout ça, ça fait un peu beaucoup !
Bof ! Là elle tente de passer de la ville martyre à la ville espoir, il faut dire que le chemin à parcourir est encore long, mais bon voyons voir !
Alors, Roi, tu vois que ce n’était pas trop dur de m’écouter quoi ! Ben j’espère que tu auras d’autres lettres de mes potes, ou même d’autres gars…
Parce que là, ça ne fait que commencer, je te jure !
À un de ces quatre…
Souverainement vôtre,
Nzete ya Mbila.

Papy Maurice Mbwiti (Kisangani, ex Stanleyville – République démocratique du Congo) – Mars 2012

Cher Léo,
Revenir à toi, ta découverte, tes désirs, n’est pas le but de cette correspondance.
Juste envie de m’adresser à toi pour te raconter la suite du destin de ta propriété privée.
En fait, rien n’a vraiment changé après toi. Les logiques sont restées les mêmes : on coupe toujours les mains quand le quota du caoutchouc n’est pas atteint. Ce fameux caoutchouc rouge. Il porte plusieurs noms aujourd’hui ! Tantôt diamant, tantôt coltan, tantôt pétrole, très souvent : pouvoir…
Les arracheurs de mains aussi ont changé de noms. Tes sacrés contremaîtres ! Ils ne sont plus des « Van » quelque chose, ils sont plus des « Wa » quelque chose… Ils habitent sur place, dans ta propriété, et font pire que tes sbires d’antan. On en est à la troisième république depuis, après une transition de près de seize ans, l’âge de mon neveu Guy.
Guy, est un garçon mature, intelligent, avec un bel avenir, rien qu’à voir son assiduité aux études et ses nombreuses questions sur le pays, sur l’existence, sur les choses qui nous entourent. Son rêve c’est de relever la Gécamines et la Miba, tu te souviens de ces deux géants que tu as pompés jusqu’à la moelle épinière ? Des géants devenus nains, ils ne sont plus rien, des propriétés privées d’une association ou collaboration des « Van » et des « Wa »…
Guy rêve aussi de grandir plus que ça, d’avoir un jour trente ans, de tenir jusqu’à cinquante ans, de fonder une famille et de faire des gamins, des petits Guy… Sauf que la troisième république ne lui offre pas beaucoup d’opportunités ni d’alternatives tu sais. On a peur qu’il finisse ou dans l’armée ou en politique, en d’autres termes ou musicien ou gigolo. Pas beaucoup d’alternatives comme je disais. Des jeunes enragés ont pris le pouvoir en otage et ne veulent rien savoir. Ils disent que c’est maintenant leur tour, gare aux nostalgiques et autres rêveurs comme mon neveu Guy. En fait, ils aiment le pouvoir, ce caoutchouc rouge actuel. Ils se sont habitués à lui et à toutes ses faveurs si je peux dire : courbettes, tapis rouge, honneurs, voyages, richesse, influence, privilèges…
Qui voudrait lâcher ça ?
Tu vois de quoi je parle, non ?
Tu as connu ça, toi aussi. Des facilités. Des acquisitions. Des « je veux et j’ai »… Ils font pareil. Ils claquent des doigts et, hop ! tout leur tombe dans les doigts. Oh, ils ont pour ça des amis influents, du soutien de partout, des mentors, des armes, la totale quoi.
Actuellement, ils sont seuls maîtres à bord. Y a eu comme des élections mais les enragés disent avoir gagné. Un papi, sorti des livres poussiéreux de l’histoire, essaie de rappeler la trame autour de ta propriété, son acquisition, enfin ton acquisition, le parcours, mais il n’intéresse personne. On le trouve trop vieux et ses histoires trop bizarres. Bizarre est le mot actuel pour ne pas dire « je ne comprends pas » et passer pour un idiot.
Et puis, va donc raconter à un gamin né durant la période de transition que tu faisais couper les mains à ses grands-parents pour des arbres qui leur appartenaient, attends un peu, il ne croira jamais. Ou qu’il y a eu un nain dans l’histoire qui a réussi à déclencher une guerre mondiale et « gazer » ceux qu’il estimait non conforme à la race humaine. Hum !
Ce serait comme si tu lui disais que Michaël Jackson était noir… ou que les gens se rendaient visite sans se téléphoner avant.
Ainsi va la vie.
Je n’ai pas l’intention d’être trop longue, tu as beaucoup de lettres à lire… En tout cas il y a Fiston et Papy qui t’écrivent aussi. Je ne sais pas mais il y a du monde qui t’en veut, j’ai ouï dire… Tu te demandes bien pourquoi ? Je te laisse cogiter dessus et lire le courrier de tout ce monde. Je m’organise pour t’écrire plus régulièrement et te reparler de ton bien, ton pays-objet.
Je ne te dirai pas prends soin de toi, tu sais le faire, je ne te dirai pas à la prochaine, je ne sais pas quand exactement, je ne te dirai pas que la paix t’accompagne, j’en serai incapable ! Et je n’irai pas jusqu’à prétendre que tout est de ta faute, ce serait irresponsable. Comme je te dis, j’ai juste eu envie de t’écrire aujourd’hui, en pensant à mon neveu Guy et à ses rêves de gamin de 16 ans…
Signé, un caoutchouc contemporain

Bibish Mumbu (Montréal – Canada) – le 4 février 2012

Cher Léopold,
Je devais envoyer ma candidature pour un concours littéraire. Je suis allé trouver un aîné qui faisait louer son ordinateur. Il faisait louer aussi sa radio, son téléviseur, son lit, son vélo, son fer à repasser, les strings et la machine à coudre de sa femme, son salon, ses sous-vêtements, ses pantalons, ses gilets, ses bottes…
Égaré à 70 kilomètres de Kinshasa-Sud, le Quartier 159 était un véritable trou du cul. Les deux principales routes qui y parvenaient dataient de l’antiquité et donc, impraticables au sens propre, au sens figuré et au sens kinois du terme. Seul un train marchandise desservait la région une fois tous les quatre mois. La rareté d’outils de première nécessité était telle que le fer à repasser servait aussi à cuire la viande, le couteau à tailler les cheveux, le marteau à ouvrir les boite de conserve, les vidanges de bouteille revues et corrigées en lampes à huile… Raison pour laquelle, certains individus comme Ya-Guy s’enrichissaient à force de tout mettre en location.
– Mon ordinateur refuse avec Word 97, donne l’argent et tu reviens d’ici deux heures. Je rentre chez moi tout heureux. Vers les 17 heures, je vais récupérer mon texte. Ya-Guy m’accueille avec son éternel rire banania.
– Je suis plus rapide que le vent ! Je pourrais être même le secrétaire particulier d’Hillary Clinton ! Tu ne vas pas me croire, Léopold. Il remet un texte de douze pages, double interligne, 1 700 caractères par page. Je réagis directement.
– Ya-Guy, Ce n’est pas mon texte, mon texte ne devait même pas faire dix pages, maximum 4.
– Oh, non, j’ai corrigé les fautes de grammaire. J’ai aussi retravaillé l’intrigue. Le personnage principal ne devait pas mourir sans laisser de progéniture. Dans ce pays, on crève de faim, de bilharziose, de malaria, de mbanzu, de lèpre, de petite vérole, de paludisme, de choléra, sans compter ce gouvernement fantoche qui nous écrase dans l’œuf de la révolution. Je vous plains vous les écrivains. Dans vos récits, ça ne baise pas trop ! Le personnage principal dans le roman africain est toujours presque célibataire et sans enfants. Il faut que ça éjacule, que ça baise, que ça se multiplie ! C’est pourquoi, j’ai eu le génie d’ajouter un autre personnage. Une gonzesse avec des géographies… Elle est tombée amoureuse du personnage central. Ils se sont aimés tel Adam et Ève. C’est après leur troisième mioche que j’ai suicidé le personnage-clé.
Tu ne vas pas me croire, Léopold. Il disait cela comme Archimède découvrant son tout corps plongé dans une cruche de vin de palme subit une poussée de bas vers le haut égal à l’endurance du buveur invétéré. – Ya-Guy, ce n’est pas possible. Le règlement du concours veut que le texte n’excède pas quatre pages. – Non, Mwanza, je connais les Européens, ils vont comprendre, ils vont comprendre… Viens, je t’ouvre une bouteille de bière !
Sa femme nous rejoint et cherche à me consoler mais Ya-Guy lâche une phrase en russe et tous les deux se perdent dans leur rire banania.
Le Quartier 159 était successivement baptisé Petit-Moscou, Sibérie, Nouvelle Russie, Département russe d’outre-mer, République russe d’Afrique Tropicale… Les habitants parlaient couramment le russe et l’ukrainien qui faisaient office de langues officielles. Le lingala et le tshiluba usités comme langues de commerce. Nous étions coupés du Zaïre. Nous ne captions que les chaînes de radio et de télévision russes et ukrainiennes. Personne à part Ya-Guy ne possédait un poste téléviseur. Nous nous contentions donc de suivre les films, les programmes sportifs, les dessins animés, les documentaires, les telenovelas et les infos à la radio. À force de voir les films avec le transistor, nous avions acquis certaines aptitudes. Juste par la tessiture de la voix des acteurs, la musique ou le bruitage, tout le décor devenait visible : les visages des acteurs, leurs vêtements, les lieux… Qui pouvait encore louer la télé de Ya-Guy. Pour quoi foutre ? Ça diminuait considérablement le suspens, ça cassait le rythme, ça rendait moche. C’était primitif !
Les habitants du Quartier 159 ne se reconnaissaient plus dans ce qui se passait dans « l’autre-pays ». C’est comme ça qu’ils nommaient le Zaïre, fonçant les sourcils et couvrant la bouche de leurs mains calleuses. Ils criaient leur russitude sans se voiler la face : nous sommes russes en pensée, en parole, par action et par omission. La Russie nous avait même fait don de 7 651 livres : Tchekhov, Dostoïevski, Pouchkine, Maïakovski y compris. La Russie réaménageait nos écoles et nos hôpitaux. La Russie subventionnait la Prison Centrale. Les détenus mangeaient trois fois par jour : le matin, la bouillie de soja ; à midi, du fufu à la viande de porc + saka-saka et le soir, du riz basmati aux lentilles. Le dimanche, ils bénéficiaient d’un litre de vodka + des cigarettes. Les détenus étaient chéris et mieux nourris que nous autres. Ce qui ne pouvait faire que des jaloux et autres émules. Les gens commettaient des infractions pour finir derrière les barreaux. La moitié de la population vivait dans la Prison Centrale.
Le soir, avec ma colère, je vais dans une gargote près de la gare. L’aide-serveuse me boude avant de me saluer. Je fais ma commande, « loso na ngulu ! ». Elle me sert une heure plus tard. Elle arrive visage renfrogné, jette mon plat sur la table. Je refuse de tremper mes doigts dans la pitance. Après un quart d’heure, elle débarque. – Pourquoi tu ne manges pas ? – J’ai demandé du riz à la viande de porc ! J’ai travaillé deux années dans une boucherie. Je sais comment danse le porc dans l’assiette. Lorsque je vais dans les restaurants périphériques, je ne mange que du porc de peur qu’on me fasse bouffer des rognons de chien ou des entrecôtes de chat. J’en connais plusieurs qui ont bouffé les brochettes à base de chien, des boyaux de chat aux écrevisses, sans le savoir !
– Tu es malade toi ! Viande de porc ou viande de chèvre, c’est la même chose !
– Ce n’est pas la même chose ! Je pousse la table.
– Et l’addition ?
– L’addition, quoi ! Tu m’as vu mangé !
– « Toute marchandise vendue ne sera ni échangée, ni remboursée », Article 12 ! s’écrie-t-elle.
Juste au-dessus de ma tête, une pancarte flanquée de quelques phrases oralement écrites. Je fais comme si de rien n’était…
– Bonne soirée ! Mais elle ne s’avoue pas vaincue.
– D’ailleurs, tu n’es même pas beau. Mon copain te dépasse de loin !
Je réplique…
– Toi, aussi, tu n’es même pas belle. Ma copine te dépasse de loin, elle a des bassins !
Je commence à longer la rue « J’attends mon mari ». Je tombe sur une autre gargote. J’entre sans hésiter. Je m’assieds. À peine deux minutes, l’aide-serveuse arrive avec des légumes.
Je pense que tu t’es trompée. Je n’ai pas encore passé ma commande. Je ne me suis pas trompé. Tu ressembles à un végétarien, c’est pourquoi, j’ai anticipé… Tous les végétariens se ressemblent. Ils ont toujours de longs cheveux comme les Boney, parlent le français de La bruyère, baissent la voix à chaque fin de phrase et s’habillent esthétiquement : pantalon vert, chemise verte et cravate rouge, pantalon fluor, chemise jaune et chaussettes kaki.
– Je ne broute pas de l’herbe, dis-je, énervé.
– Ah ! OK, mais tu pourrais essayer aujourd’hui, juste pour moi…
– Madame, je te dis que je ne suis pas herbivore !
– Pourquoi vous les hommes vous êtes comme ça ! Pour vous, toutes les femmes sont des mesdames ! Pourquoi es-tu si raciste ? Qu’est-ce que tu perds si tu m’appelles « mademoiselle ? ». Pourquoi tu me fais vieillir ? Mon nom c’est Nikita. Tu peux m’appeler Nika.
Je me lève pour foutre le camp.
– Es-tu célibataire ?
– Tu viens d’où toi, est-que tu crois que quelqu’un peut être célibataire dans cette ville un samedi soir ?
– Tu sais, tu es beau dans un film porno…
– Pardon ?
– Tu es beau comme dans un film dans lequel on fait des relations sexuelles. Lorsque je t’ai vu, je me suis dit que tu es l’homme de ma vie. La bible dit, l’homme quittera son père et sa mère et s’attachera à sa femme et ils deviendront une seule chair…
– Je connais la suite. [… ]
Confidences : Si une femme te dit des paroles d’amour, ne la fixe pas du regard si tu es intéressé. Elle pensera que tu es un nullard, que tu es déjà tombé dans le panneau… Une stratégie qui réussi à tous les coups : hoche la tête en signe d’indifférence, mets la main gauche dans la poche, tousse légèrement, marche comme Papa Wemba en 1978, comme Jean Bofane ou même comme tonton Riva Delo Pipo, profère de petites phrases du genre « le président Chirac me connaît personnellement », « il ne neige pas à Bratislava », « Jean Sarkozy est un ami de longue date » […]
J’avais rendez-vous avec les amis tard dans la nuit. Dehors le Club Zanzibar, des attroupements, l’ambiance comme à l’accoutumée. Les brouetteurs m’accueillent chaleureusement m’affublant de tous les surnoms : En attendant Godot, Police belge, Banque mondiale, le Grand pétrolier, Beckett, Marlon Brando, Boney, Tsunami, Célio Mathématik, Anti-gigolo, Fessologue, Ventilateur… Ils vendaient à la criée des ankoro, nguba mubesu, démarreurs et autres aphrodisiaques. Ils possédaient le double de nos clés, connaissaient nos adresses respectives et raccompagnaient ceux qui après un verre de trop ne pouvaient plus marcher. Ils te larguaient dans la brouette, roulaient jusque chez toi, te chaussaient ton pyjama et te jetaient sur ton lit. Ils travaillaient pour le Club.
Intérieur du Zanzibar. Gros plan : la tenancière qu’on appelait affectueusement la Reine de Saba, Reine Pokou, Marguerite Thatcher, Mère supérieure, Amazone, Mère Courage, Matrone, Mère-double… trônait sur un divan. Extrémité gauche, un groupe musical interprétant « We are the word » en tshiluba. Avant-centre, les filles de la Seleçao en bigoudis, ensevelis dans des robes de pourpre, vestales de ces nuits sans commencement ni fin. Arrière-plan, les aides-serveuses et les serveuses tout de rouge-noir vêtues se regardaient en chiennes de faïence avec les filles de la Seleçeo qui les accusaient de détourner l’attention des clients alors qu’elles traînaient là pour ces mêmes clients. Antonov et Popov siégeant déjà au parlement.
Les habitués du Club savent de quoi il s’agit. Les deux tables un peu à l’extrémité droite, entre les toilettes et le flanc gauche du comptoir. Ils me prient de m’assoir, j’hésite…
– Je suis juste venu faire part à tout le monde de ma décision.
– Les autres arrivent d’ici peu, prends ton mal en patience…
Vers les deux heures du matin, l’équipe au grand complet. Tout le Club savait que je traverse une période difficile et que j’avais un mot à dire. Je me lève et avance jusqu’au centre, tous les regards sur moi. – Chers amis, je suis venu vous dire que j’ai pris une décision qui va bouleverser ma vie et peut-être celle de beaucoup d’entre vous. J’ai… Avant même que j’achève la phrase, tout le Zanzibar en chœur unique : – Sois bref, Beckett ! – Je disais que j’ai pris une décision qui va bouleverser ma vie et…
Tout le Zanzibar, en chœur dispersé :
– Sois bref ! – Nous avons nos bières à finir ! – Va tout droit au but ! – Dégage si tu n’as rien à baver ! Je lève alors ma voix au-dessus du chœur déséquilibré et mal éduqué : – J’abandonne la bière ! C’est une décision que j’ai prise en âme et conscience. Désormais vous ne servirez et n’offrirez que du jus de djudju et de l’eau !
Il eut un silence effroyable. L’orchestre qui interprétait Jacques Brel en ukrainien s’arrêta net. Deux minutes de silence d’où s’échappa un rire banania en crescendo. C’était un petit homme édenté perché au comptoir me pointant du doigt… Ce fut un appel à l’hilarité. Tout le Zanzibar se déversa dans multiples rires : rire banania, rire convulsif, rire cannibale, rire méprisant, rire idiot, rire forcé, rire joyeux, rire banania postcolonial, rire dément, rire bruyant, rire saligaud, rire de tuberculeux, fou rire prodromique…
Même la Mère supérieure, elle qu’on n’avait pas vu rire depuis vingt-cinq ans s’éclata. Il fallait être présent pour voir ce théâtre de l’absurde. Tout le monde par terre en train de se tordre. Alertés, les brouetteurs accoururent… – Que se passe-t-il, s’écrièrent-ils, en chœur unique et chœur disloqué. Personne pour répondre. Ils se lancèrent aussi dans un fou rire purement banania : Même six mois après, même après avoir repris la bière, il suffisait de pointer ma trogne au Zanzibar pour provoquer l’hilarité générale.
Les brouetteurs : « Un homme qui ne prend pas de bière, ça n’existe pas ! » La reine Pokou : « Et moi qui voulais organiser la coupe du monde de la beuverie. Tu me déçois Beckett, en tout cas vraiment ! »
Les filles de la Seleçao : « Si tu vas avec lui dans ton lit, tu vas crever de solitude. Après juste deux rounds, il est fini même s’il a pris des démarreurs alors que toi, tu veux encore boxer, alors que tu as encore envie… » La population de la table 5 : « Tu dois consulter un psy ! » L’aide-serveuse aux grosses lèvres (en français tirailleur) : « Toi venir déranger ici, toi rentrer chez toi dormir le sommeil, toi être mauvais garçon… » Un habitant de la table 10 : « Arrête de faire le Tintin au Zimbabwé ! » Couloir gauche, un vieil homme, à la voix de Kirikou : « Tu exagères ! » Tout le Zanzibar en chœur unique, puis chœur dispersé :
– Donne-lui du jus de djudju !
– Va téter !
– Enfant non admis !
– Ce mec boit de l’eau !
Cordialement,
Mwanza

PS. Je suis en train d’écrire « Conversations » un texte de théâtre dans lequel tu apparais à côté de Stanley, Lumumba, Mobutu, Ceaucescu, Joseph Conrad, Rambo 3, Caïn et Abel, Maradona ainsi que Gutenberg, l’inventeur de l’imprimerie. Scène IV, tu dictes à Gutenberg tes mémoires mais Ceaucescu ne te laisse pas tranquille hurlant « Léopold, qu’avez-vous fait au Congo ! Léopold, du sang comme le fleuve et des mains coupées ! Ce sang qui crie n’est pas de l’eau ! Et Jésus ne viendra pas deux fois ! Hier, le caoutchouc rouge et aujourd’hui le coltan… »

Fiston Nasser Mwanza (Graz – Autriche)

Lexique
muyumba, noko, manseba, ngwa kasi : oncle en swahili, lingala, tshiluba et kikokongo
koko : grand père en lingala
waya : expression signifiant niet ou jamais en lingala
toleka : (on y va) appellation de vélo taxi à Kisangani
Mulele et Sumialo : anciens sécessionnistes et rebelles des années 1964 au nord de la RDC
///Article N° : 10685

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Les images de l'article
Déclaration de l'indépendance - Congo
Billet de la banque coloniale - Congo




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