Moziki littéraire 7 : Lettre au disparu

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Cher D.,
Ta mort aurait été la mienne. Nous étions ensemble quelques heures avant…
L’image que j’ai de ce pays est celle d’une femme, d’une très belle femme qui accouche chaque matin de très beaux enfants et qui part chaque soir les noyer dans le fleuve. Nous sommes de dizaines de milliers que ce pays condamne à l’errance : « coopérants » à Moscou, chercheurs de diamant en Angola, chômeurs à Prague, vendeurs ambulants à Guangzhou, « bana brouettes » à Brazza, garçons de course à Kiev alors que la mère patrie est suffisamment riche pour nourrir toutes les bouches. Nous sommes de dizaines de milliers que ce pays dilapide, suicide, fait broyer du noir et du blanc…
Tu es parti précocement. Tu étais encore un gamin. J’ai souvenance que tu ne savais même pas écrire « États-Unis » du haut de tes quinze ans. Rire est la seule chose que tu savais faire, la seule chose qui t’appartenait comme on appartient à sa mère, à ses rêves, à son ventre…
Ton rire remontait toujours à la surface même lorsque les profs te tabassaient juste parce que tu étais incapable de donner la date de naissance de Léopold II ou de conjuguer le verbe « falloir » au subjonctif imparfait. Je revois la scène. Le professeur d’histoire, « lieu et date de naissance de Charlemagne ! ». Et toi, balbutiant en français langue étrangère, « Charlemagne est né en 1952 à Kinshasa avant de s’exiler en Pologne ». Et le prof qui se rue sur toi, qui lâche des gifles et toi, au lieu de pleurnicher comme nous autres, tu éclates de rire.
Ton rire et ton visage, c’était, pour reprendre l’expression de Wendo Kolosoy, bolingo ya masuwa na ebale (l’amour entre le bateau et le fleuve). Il ne quittait jamais le périmètre de ton visage. Je n’ai jamais vu un rire aussi vert. La mort ne pouvait même pas l’effacer. Tout de blanc vêtu dans ton cercueil, lèvres légèrement ouvertes et des flacons de lumière balayant ton faciès, de l’hémisphère nord à l’hémisphère sud. Même amputé de tes deux jambes et le crâne fracassé, il était toujours là ce rire maniaque, toujours là flanqué sur ta trogne de bambin, toujours là jusqu’à ton dernier souffle.
Plus qu’un cousin, tu étais un frère. Aujourd’hui, c’est ton anniversaire… Tu manques au rendez-vous. Quatorze après, la fêlure demeure intacte comme si on s’était coupé le corps au soleil. Repose en paix, vieux frère.

Fiston Nasser Mwanza – Graz (Autriche)

Des chiens de Nègres
Très cher Dieu,
Oui bon Dieu, ne t’étonne pas que je revienne de sitôt, je sais que c’est 120 ans qu’il me fallait… tout ça je sais. Mais bon, t’as pas vu ce que moi j’ai vécu.
Ouais ! je sais ce que tu me diras ; t’as qu’à regarder mes carnets de notes, tu verras qu’il n’y a rien de grave qui devrait me précipiter ici, mais bon !
J’ai vu de mes propres yeux des hôpitaux où pullulent la corruption, des centres de santé gangrenés par le soudoiment des médecins, les pots de vins et les combines. C’est à ne pas y croire que la corruption ait élu domicile dans ce lieu réputé social et humain et ben que oui, qu’est-ce que tu crois, ce n’est pas nos beaux yeux qu’ils vont bouffer !
Et le serment d’hypo truc ! D’hypocrite ouais ! no money, no health ; et pour bonus, c’est à la tête du client qu’ils bossent. Pour les uns, c’est des produits importés et originaux mais pour les autres, c’est-à-dire nous, c’est des produits locaux en vrac qu’il faut consommer à tâtons, c’est à boire ou à mourir, c’est la loi du similaire ou rien du tout.
Face à cela tout le monde s’improvise médecin, ayant tous été membres du MPR parti-État, avec le port des abats cost et consort, cela a certainement uniformisé notre système immunitaire ; donc on est tous des clones. Nous souffrons tous des mêmes maladies avec les mêmes symptômes, ainsi les mêmes produits pourris agissent dans le corps de tous, exactement comme dans celui de chacun, voilà !
Tout ça existe, des hôpitaux avec des infirmiers aux seringues en poche, des assistants médicaux trafiquant des pénicillines et des ampoules de Dipirone pour arrêter une fièvre à 3 000 francs congolais.
Tout ça existe ! Des malades prisonniers pour non-solde de frais d’hospitalisation, des bébés séquestrés pour frais de maternité ; à peine arrivés, déjà privés de liberté c’est fou hein ! ceux-là lorsqu’ils grandiront n’auront plus à s’étonner des quatre murs… Ces bébés dont la vie est une autoroute vers les taules, l’éducation emprisonnée, l’enfance confisquée, la scolarité corrompue, l’adolescence séquestrée, la jeunesse sacrifiée, la démocratie détournée, les richesses spoliées, les droits violés, l’avenir arraché et les rêves anéantis.
Tout ça, j’ai vu bon Dieu ! Les malades à la réanimation qui se font débrancher faute de sous ou pour délit de faciès, des euthanasiés involontaires. Oui tu peux le dire Gabriele, un crime, ni plus ni moins.
Exactement ! dans cet hôpital de repentance… pardon, j’allais dire référence, où il n’y a que sept coffres pour la morgue et nommés selon les catégories sociales : deux Intercontinental pour les « Très chers compatriotes », trois Memling pour les « Mesdames, Mesdemoiselles et Messieurs », une fonction publique pour les « Citoyennes et Citoyens », et un Buluwo pour les « Ba tata, ba mama, ba ndeko« … c’est-à-dire les trois-quarts de la population.
Alors par exemple, lorsqu’arrive un cadavre important, un riche mort, un mort pas comme les autres ; un qui a souffert des maladies des riches telles que la prostate, le cancer, une insuffisance rénale, une complication artérielle, une cardiovasculaire, bref toute maladie à consonance très scientifique et très française, bref un mort en français, eh ben ! ce cadavre a priorité sur les morts locaux, ceux de la quatrième zone, les morts bêtes, les morts par énervement du médecin, par orgueil d’un assistant médical, les morts pour infirmier traînant ses pattes et ayant administré du glucose à un patient à qui c’était interdit à cause de son taux de sucre…
Ça t’étonne, Monsieur le Créateur ? eh ben, tout ça existe, tu n’as qu’à consulter les attestations de décès de dix derniers mois pour ne pas faire archaïque. Et tu verras ! Des morts décédés pour cure incomplète, des morts pour consommation de produits similaires ou périmés, des morts similaires et des morts périmés.
Des morts pour mauvaise appartenance tribale, des morts pour autre choix de vote, des morts pour dépucelage précoce, des morts pour expression écrite, des morts pour expression orale, des morts pour viol.
Tout ça existe et je l’ai vu de mes propres yeux, des morts pour avoir traversé la chaussée lors du passage d’un des membres de haute famille, alors que le feu était au rouge pour les automobilistes et que le policier de roulage avait donné le passage aux piétons.
Eh oui ! des morts explicatives, tu sais qui sait bon Dieu ? Eh ben ce sont ceux décédés pour bavures des bombardements de grandes puissances – ça t’étonne mais c’est comme ça – ceux-là sont des morts collatéraux.
Tout ça existe, des morts pour officier de police très zélé, pardonné, justifié et promu. Des morts portables, pour refus de passer son téléphone à une heure du matin, des morts nocturnes décédés pour avoir usé de leur liberté de circulation. Ne fais pas cette tête, bon Dieu, je n’exagère pas ! mais oui bien sûr, des morts pour lourdeur administrative !
Des morts incomplètes, des morts urgentes de tués urgemment pour raison d’État, des morts de chefs, éliminés pour faire plaisir au chef, des morts promises, des morts dues, des morts bides, des morts du cul,
Des morts pour des présidents à vie ou pour fils de patriarche, des morts pour opération conjointe, des morts pour entêtement des premières dames, des morts moins chères que le litre d’essence, des morts sans essence, des morts pour démocratie dictatoriale, des morts soldes, des morts…
Eh oui, des morts pour rien, des morts perdus, bref des morts pauvres, des morts noirs, des nègres cadavres ; des morts chiants, des morts chiens, des chiens de nègres, ceux-là qui n’ont droit à aucune réanimation.
Tout ça existe !
Alors, dis-moi bon Dieu, après tout ça, tu t’étonnes toujours qu’on arrive soixante ou quatre-vingts ans plus tôt !
Voilà pourquoi j’ai voulu t’écrire à toi directement pour essayer d’atteindre tous mes disparus. Les miens, je sais qu’ils sont près de toi et que, depuis, ils sont un bon nombre, sinon prends soin d’eux, surtout de ma dernière, Ma petite Arlette, dis-lui qu’elle me manque beaucoup et que nous l’aimons tellement.
Et, à nous spécialement, accorde plus de longévité et de courage à vivre et à vaincre… en attendant ici on danse, on rit et on meurt
À la vie…
Ton fils bien aimé

Papy Maurice Mbwiti – Bruxelles (Belgique)

Lettre au disparu, à l’absent
Muflor,
Cette année, j’ai envie de me dévoiler un peu plus et leur parler de toi.
Parce que beaucoup ne comprennent pas mon attachement, ils pensent à une fixation ou même à un arrêt dans le temps, certains même à un refus de vivre… Aujourd’hui, un « bas-les-masques » s’impose.
Que je leur dise enfin que ce côté de moi où je prends le temps d’écrire et d’inventer un monde me vient de toi, et t’écrire aujourd’hui est un hommage…
Comme le fait de vivre, avancer, évoluer, aimer, partager, donner la vie.
Ta mort fut un abîme, jadis. Désormais, elle est un puits. Une source.
On a toujours tendance à ne dire que du bien de ceux qui sont partis. Et pour beaucoup, c’est se rattraper sur les ratés et les non-dits.
Toi, Muflor, tu as su me donner une essence, des valeurs, il en va de soi que je te compte parmi mes muses intarissables. Ce que je suis, je te le dois.
À quelque chose parfois malheur est bon…
Les premières années de ta disparition, je me suis souvent demandée comment j’arriverais à vivre, à tenir le coup, à te rendre ce qui n’appartient qu’à toi, cet œil, ce dynamisme, cette façon de tout miser sur une détermination, une certitude, qui faisaient de toi un bosseur, un idéaliste, un battant. Personne n’a pu t’enlever ça durant ton séjour à l’hôpital. Personne n’a pu t’enterrer de ton vivant. Personne ne t’ensevelira dans la tombe. Certaines choses ne s’achètent pas. C’est très vrai !
Au début, je refusais ton absence et me bagarrais contre elle. Puis, j’ai réussi à faire la paix avec moi. Ton absence représente maintenant une présence pour me rappeler que l’histoire a existé, que je viens de quelque part, un endroit merveilleux, et qu’il me faut continuer ma route moi aussi, jusqu’à mon arrêt. Forte de cela, j’ai su avancer !
Tes désirs ne rencontraient aucun obstacle.
Tu voulais t’extraire de la réalité, tu pensais que tu avais la vie devant toi, tu étais quelque peu naïf et d’un idéalisme à couper le souffle, tandis que la société dans laquelle tu vivais était une vraie jungle. Un nid de vipères, un panier à crabes. Tes « amis » et « collègues » se servaient dans la caisse, toi tu espérais voir les mentalités changer. Du coup, tu étais seul à être honnête autour de la corruption. Ça faisait tâche et c’est toi qui avais l’air anormal… Tu n’as pas vécu dans la bonne époque que je me dis aujourd’hui… En même temps, si tu avais fait comme les autres, je ne serais peut-être pas en train de t’écrire cette lettre…
À quelque chose parfois malheur est bon !
Ton travail te passionnait, alors que tu semblais indifférent à ton entourage familial clanique. La famille manche-longue comme on les appelait. Ils venaient sans cesse à la maison réclamer qui de l’argent, qui de l’attention. Tu n’avais pas le temps… C’est vrai que tu avais du mal à décrocher pour prendre des nouvelles de ceux que tu aimais. Ils en souffraient. On le voyait, mais tant qu’on ne le vivait pas, on ne s’en plaignait pas. Avec le monde, tu étais comme caché derrière une certaine difficulté à exprimer tes émotions, comme si, surtout, tu t’en méfiais. Mais c’est le contraire qui transparaissait : on te disait autoritaire et je m’enfoutiste.
Tous les jours, j’ai des signes de toi. Est-ce moi qui les fabrique, ou est-ce ton âme qui m’accompagne ? De toutes les façons, je suis une partie de toi, c’est un fait.
Je vis, je voyage avec ton absence-présence. Y a des choses que je ne ferais jamais juste parce que je sais, comme avant, que tu n’aimeras pas. De toutes les vies sombres qu’on m’a prêtées, je n’ai pas eu le temps d’aller casser la gueule aux raconteurs. J’ai gardé le sourire jusqu’au bout en me sachant simplement incapable de déshonorer ton nom… et Dieu merci, ceux qui t’ont connu, qui nous ont connus avec toi, m’ont fait confiance.
C’est de là que me viennent mes pensées, des mots qui se forment dans le néant de toi. Te retrouver dans une circonstance, une image, un souvenir, une photographie. Suivre ta trace dans le vécu, les conceptions, les valeurs, la musique que tu aimais. Me souvenir d’un détail, d’une anecdote, d’une étreinte, des phrases que tu disais, de tes regards. De la manière dont tu voyais le monde. Regarder des fois avec tes yeux. Repenser à ton sourire.
Chacun est unique.
Mais toi, tu l’étais encore plus que n’importe qui, un mélange de force et de fragilité, de douceur, de violence, de tendresse, d’indifférence, de présence absolue dans une absence qui pouvait rendre fou. Tu étais imprévu et maniaque à la fois, libre et attaché, sauvage et docile ; tu pouvais être si tendre et si dur parfois. Je te vivais comme un génie que rien n’arrête. Tu m’aimais. Et, chaque jour, cela me bouleversait.
Tu avais un caractère fort, si singulier et si impérieux que personne n’osait t’affronter. Tu disais toujours ce que tu penses, emballé ou pas. Tu étais plus dur avec ceux que tu aimais, plus demandant, plus exigeant. Tes paroles avaient une telle force que tu n’as jamais eu besoin de frapper qui que ce soit… Tu filais droit vers ton but, sans arrière-pensée, sans retenue.
Tous ceux qui t’ont aimé pourraient faire un portrait de toi, mais pour te connaître vraiment, il fallait vivre à tes côtés. Tu ne laissais rien transparaître de ta vie dehors. Y avait une grosse différence entre dehors et dedans.
Tes proches et amis t’appelaient comme ça, Muflor… nous, on t’appelait juste papa, affectueusement… et Helmut quand tu n’étais pas là, évidemment. Puisqu’à notre époque, on affublait nos pères de noms du genre, c’était nos codes. Mon oncle, on l’avait surnommé Big B. Chez un de mes amis, c’était pire, leur père avait hérité le surnom de leur chien de garde, Chic Bill. Il ne laissait filtrer aucune entrée ni sortie, même de ses propriétaires.
En tout cas.
Le plus rigolo avec nous, Muflor, c’est que tu savais, qu’on t’appelait Helmut, maman dit que tu trouvais ça flatteur. Surtout ce à quoi ça renvoyait, une certaine discipline et un certain ordre chez toi…
… Personne ne peut savoir à quel instant la mort nous emportera…
Alors vivons pleinement et sainement.
Tu feras toujours partie de ma vie, puisque je suis une partie de toi.
Je pense qu’ils l’ont bien compris maintenant, les gens.
Repose en paix !
Signé, numéro six

Bibish Mumbu – Montréal (Canada)

avril 2012///Article N° : 10711

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(In)existence © Fiston Nasser Mwanza




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