Moziki littéraire 1 : La peur au rendez-vous

Un pont relie Limoges - Graz - Montréal

« Moziki emata, emata ti na poro ! » exclamation des moments de gaieté et de joie de vivre de nos mères qui a bercé nos enfances, pour dire longue vie à Moziki, qu’il s’émancipe jusqu’au ciel et même jusqu’en Europe.
Moziki est au départ une association de femmes qui font des ristournes ou des tontines, pour financer leur micro projet. Et la spécificité du Moziki, c’est que le jour de la remise de la tontine, il s’organise une petite fête, entre femmes, tout simplement : une vraie culture de solidarité mutuelle, de développement, d’émancipation de femmes, mais surtout du plaisir de la vie.
Alors le nôtre est autour de nos écrits, sur un thème au rendez-vous, pour célébrer la vie dans toutes ses facettes avec nos plumes et nos cœurs.

Juste une envie de placer dans ce panier de l’existence une parole achalandée de nos questionnements
Cela semble être tout simplement pour nous un besoin vital en tant que citoyen
Partageant en commun l’écriture et une mère patrie qu’est le Congo Kinshasa, une même maison d’accueil et de transit qu’est le festival de Limoges, puis allant chacun se cloîtrer dans un coin perdu de cette terre qui se veut ronde sans être arrondie, emportant avec nous nos angoisses, nos fantasmes et nos désirs…, le sort en était presque jeté

Papy Maurice Mbwiti

Elle…
Je suis sortie de ses bras, enfin.

Elle me tenait, me lancinait.
Vous ne savez peut-être pas à quel point, mais elle est paralysante.
C’est tétanisant carrément.
Ah la salope !
Quand je suis arrivée, c’est bizarre, je me suis laissée tomber dans ses bras.
Je me pose encore la question aujourd’hui, pourquoi ce choix. Mais bon.
Franchement, je me suis laissé prendre pour la première fois, comme ça ne m’était jamais arrivé…
Je n’osais pas parler. Je n’arrivais ni à le dire, ni à l’écrire.
Je n’étais même pas capable de me disputer comme il faut. De m’énerver comme il faut. Ça m’a pris du temps, des mois, pour en sortir.
De l’amour surtout…

Oh il n’y a pas que l’autre – l’homme, pour vous aimer vous savez. Je me suis simplement prise en charge. J’ai juste recommencé à me connaître, j’ai recommencé à me parler, j’ai recommencé à me donner de la considération, j’ai recommencé à m’écouter. Je me suis souvent invitée au restaurant, au cinéma, je me suis organisé des activités, je me suis prise en photo, je me suis souri, je me suis fait plaisir. Et j’en suis sortie…

Mais vivre dedans, quel enfer !
« Je ne suis pas capable » est devenu mon credo.
Une grossesse nerveuse incroyable. Quand elle est dans les parages, tes règles s’arrêtent, tu vomis un matin sur trois, tu ne pétilles plus, tu trembles jusque dans ta voix, tu n’as pas de goût ni d’appétit, tu as l’impression de courir comme une dératée seulement dans ta tête tout en faisant, dans le réel, du surplace.
Bref, rien ne va.
Tu cherches à regarder tes vieilles photos pour y puiser le sourire ou le souvenir d’un événement glorieux, mais tu te rends compte que tu n’as pas de photos-papier. Tout est stocké dans ton ordinateur…
Il te faut l’allumer alors pour en retrouver quelques-unes, sauf que ce petit geste à lui tout seul te paralyse. Je ne suis pas capable ! Tu n’y arrives pas, c’est trop te demander.
Et là, rebelote : tu vomis, tes règles s’arrêtent, tu trembles jusque dans ta voix même quand tu te parles à toi-même – c’est pour ça d’ailleurs que tu ne te parles plus -, tu ne supportes plus le chien du voisin, ses aboiements te rendent dingue et tu n’as plus de force même pour t’habiller ou te faire un café costaud ni te motiver toute seule.
Tu penses à une chanson d’un musicien du pays, Koffi ou JB, mais les paroles ne te reviennent plus. Que disaient-ils déjà au sujet du… de l’équitation et des soins à donner aux chevaux… punda… des agents du fisc… supu… ?
Merde, ça ne me vient plus. Et là encore, pas de CD à la maison. Y’a bien youtube, mais, il y a encore et toujours ce putain d’ordinateur à allumer… et ça, c’est trop me demander. Je ne suis pas capable !
Y’a des matins comme ça où je ne me souvenais pas d’exister. Je devenais amnésique, négative, défaitiste.
Non, elle n’est vraiment pas de bonne compagnie, elle est gangreneuse.
Elle vous bouffe et vous entraîne dans l’inaction.
Le sentiment que tout va en couille, tu connais ça ? Avec elle, tout va effectivement en couille !
J’y peux rien si je suis le genre de personne qui fonctionne aux impressions. Mais c’est tout moi, ça. Mes émotions prennent trop souvent le dessus sur le rationnel. C’est bien des fois. Ce n’est pas bien des fois.
En fait, je revendique souvent mon côté chair et sang, mon côté pisse et merde, mon côté chiottes, tu sais toutes ces choses qui sont évacuables, ça se dit ? Évacuables… L’intelligence ce n’est pas pareil, en tout cas ça s’évacue autrement et ailleurs… mais en même temps, disons-le, on ne fait pas toujours des choses intelligentes dans cette ronde de terre. On se casse vachement les dents, on rame, on morfle, et puis des fois, on réfléchit et on comprend mieux la vie, les gens.

Une fois, j’ai réussi à sortir de mon lit, à me traîner jusque dans ma salle de bain, à me regarder dans la glace… mon Dieu !
J’avais ses traits désormais.
J’étais hideuse, comme un hibou en train de bander. Tu vois ça d’ici, un hibou qui se branle et qui prend son pied ? Il n’y a qu’une Chouette pour trouver ça chouette. Bon, c’est un peu normal, c’est elle qui… OK, passons.
On en était à… « dans ma salle de bain »…
Alors j’ai cassé le miroir de ma salle de bain, je n’aimais pas l’image qu’il me renvoyait de moi. Je n’étais pas cette personne-là quand même ? Et au lieu de me ramasser – faut dire que casser le miroir me mettait en plein dans l’action – eh bien, j’ai commencé à culpabiliser mon geste. Et comme si ça ne suffisait pas, les sept ans de malheur à cause du miroir cassé me sont tombés sur la tête en sept secondes. Vomissements, tremblements, pleurs, anxiété, la totale !
C’est fou comme je lui ressemblais. On dirait son rejeton, ou son jumeau.

Je suis contente d’avoir pu m’en sortir et quitter ses bras.
La peur…

Montréal – Canada
Bibish M L Mumbu

Waya ! Le mythe de la peur
C’est cela la potion qu’ils veulent nous faire ingurgiter
C’est cela qu’on voudrait nous faire croire
Que derrière la case se trouve le diable,
Que derrière la recherche de la vérité se trouve la guillotine,
Que derrière la revendication de la liberté se trouve le martyr,
Que derrière la recherche du droit se trouve la fosse commune,
Que derrière la démocratie se trouve l’anarchie,
Que derrière toute opposition se trouve la conspiration
Que derrière la franchise se trouve la trahison,
Que derrière la réflexion se trouve la contestation,
Que derrière tout silence se trouve la naïveté
Que derrière la différence se trouve la subversion,
C’est cela qu’on voudrait nous faire croire
Voila ce qu’on nous a toujours vendu depuis de lustres
Que derrière notre couleur se trouve la sauvagerie,
Que derrière notre race se trouve l’incapacité
Que derrière le « oser » se trouve le danger,
Voila ce qu’ils veulent, leur démarche est connue d’avance

Obscurcir le devant, assombrir l’avenir, angoisser et stresser le présent, décourager les efforts, créer un climat de ko, ne prédire que le désastre
Ils veulent nous vendre une société des manchots, des estropiés, des guillotinés, des aveugles, des malentendants, des paraplégiques et des amnésiques
Ce qu’ils veulent c’est nous castrer de toute virilité d’action
Ce qui les excite c’est violer nos vierges consciences
Ce qu’ils espèrent faire de nous, c’est des débauchés de la raison
Ce qu’ils nous souhaitent devenir, c’est un peuple de camés, une nation des désespérés, pour brandir leur paternalisme et leur insolente charité
Ce qu’ils craignent ce sont nos paroles
Ce qu’ils ne supportent c’est de nous voir debout et heureux
Ce qu’ils ne s’imaginent qu’on pense c’est « l’après eux », le « sans eux », le « à part eux », le « pas avec eux »

Ce contre quoi ils se battent c’est « le nous » de nous autres
Ce qu’ils s’obstinent à comprendre que nous avons déjà compris est que nous pouvons déjà partir et surtout qu’ils devront toujours passer,
Ce qu’ils cherchent à devenir tous c’est des dieux, nos dieux, parce qu’après avoir été oncle, colon, parrain, expert, chef, roi, président, ministre, général, maréchal, empereur, Grand prêtre, mission, missionnaire, ambassadeur, envoyé spécial, père, mère, maître, ils s’entêtent à la pression de l’histoire et de notre maturité
Ce qu’il leur fait défalquer sur leur froc c’est le sentiment du has been
C’est ça qu’ils veulent nous faire croire
Que derrière notre métier et notre existence se trouve leur compassion
Que derrière toute foi se trouve la cécité
Que derrière toute conviction se trouve la perdition
Que derrière toute révolution se cache une manipulation
C’est ce qu’ils veulent nous faire croire

Ce qu’ils veulent nous renier c’est notre humanité et notre égalité
Ce qu’ils attendent de nous c’est de suicide collectif et l’abdication de notre dignité d’homme et de femme
C’est ça qu’ils veulent nous faire croire
Que nous confessions de nos bouches ce que nous voyons et non ce que nous ne sentons surtout pas ce que nous voulons et jamais ce que nous pouvons
Ce qu’ils veulent c’est notre strabisme de la perception de nos capacités de mouvement et de nos potentiels de l’avancé
Ce qu’ils nous veulent voire transmettre à nos descendants que nous leurs devons existence et allégeance
Le credo qu’ils veulent nous voir chanter ce que nos réussites ne sont que l’œuvre du hasard ou de leur bon vouloir
Ce qu’ils nous répètent à longueur de journées c’est qu’ils nous connaissent mieux que quiconque et mieux que nous-même
Le sérum qu’ils veulent nous perfuser c’est celui que notre être est lié à l’échec au point de ne faire qu’une seule personne avec nous-même
Ce à quoi ils ne veulent céder c’est la prise de conscience de notre être et de nos valeurs
Ce qui les frustre c’est notre capacité de bâtir des motifs d’espérance sur ces montagnes de ruine
C’est ça qu’ils veulent nous faire croire
Que derrière se trouve le diable
Que nos consciences sont obsolètes et caduques
Qu’ils ont le monopole du miroir et du regard
Que le bon jugement et l’appréciation sont leur apanage
Nous rappeler comment le petit chaperon rouge s’est fait bouffer par le méchant loup

Mais
Ce qu’ils ne savent pas c’est que aussi loups soient-ils nous avons déjà découvert leur immense queue touffue et que dans nos paniers ne se trouvent plus des chocolats mais de l’armure pour abattre la bête
Voila la potion avec laquelle ils veulent nous enivrer, « la peur »
Oh ! malheur à vous, bon diable ! Nous ne buvons plus de cette coupe-là !
Waya.

Limoges – France
Papy Maurice Mbwiti

Solitude 7
Il est 13 h 58. J’habite au sixième étage. Je sors vider mes poubelles. Les ascenseurs sont en panne (depuis 89, paraît-il). J’ai encore des morceaux de bouteille dans la tête. Les volutes de cigarette m’ont rendu presque myope. J’ai maigri. D’ailleurs, je n’ai jamais été plus gros que ça, 44 kg pour un mètre 90. Je nage presque dans mon pyjama. Je n’arrête plus de vomir depuis ce matin. J’ai vomi les dix-sept bières, la salade, les deux poissons, le dessert de choux aux pommes de terre grillées… Je sens que je vais vomir tout mon ventre, l’estomac et les autres bouillons.

Brigitte, à qui j’ai fait un coup de fil, m’a conseillé un vétérinaire, d’une manière arrogante comme toujours. « Mwana ya makango ! Faux poète moko boyé ! Tu finiras comme un cochon ! », a-t-elle répété deux fois, avant de me raccrocher au nez. Les femmes, en tout cas vraiment… Elle a oublié les 453 poèmes que j’avais écrits pour elle l’hiver dernier. Et dire que tous ces poèmes commençaient par, « Tu es belle comme une belle rebelle sur les belles collines et même les rebelles avec leurs belles dents ne peuvent te rendre moins belle parce que belle ribambelle selle… ».
D’ailleurs, c’est elle qui tenait à tout prix à ce que je rime, me menaçant carrément de me dénoncer à la police, à défaut de me couper les vivres. « Je veux que tu écrives deux poèmes sur ma nouvelle coiffure, ma robe bleue mériterait bien un sonnet, je veux que tu dépasses Senghor, écris cinq poèmes avec comme fil conducteur mes lèvres, pourquoi dans tes poèmes ne figurent jamais mes jambes, et mes cuisses ne te disent rien ? si tu descends jouer au scrabble chez les Kaczorowski, je téléphone les services d’immigration… » Les femmes, en tout cas vraiment… Elle a même oublié que c’est pour elle je m’étais fait rouer et même séquestré pendant deux jours et deux nuits dans le sous-sol du Club Cuba, dit le club de la Seleçao. Elle a même oublié l’histoire de la samba, nos démêlés avec Serguei, Miguel, Cheng Zhi et Nguza alias le Vieux Buka Bwikila. Enfin bref.

Ceux qui ont déjà pénétré dans mon petit salon peuvent se faire une idée de ma passion. (Quoiqu’il n’y aura pas de Mel Gibson pour en faire un film. De toute évidence, le cinéma ne m’a jamais intéressé. Monsieur Gibson ne me verra pas faire la queue pour regarder ses vidéos. Enfin, je n’ai pas encore trouvé ce qui pourrait me détacher de mes bouteilles. C’est assez absurde. Quand je pense que de gens – censés rester à la maison pour suivre les infos de vingt heures ou corriger les devoirs de leurs enfants – se grouillent et se marchent sur les pattes pour voir des films, j’ai envie de me faire du mal. Tu paies ton métro. Tu paies ton bus. Et s’il y a de la pluie ou de la neige, tu abîmes tes chaussures. Tu arrives, tu fais la queue, tu te frottes aux autres, tu paies pour deux heures seulement, hein, kié, kié, ki酠! Entre deux petites heures de film et une semaine de beuverie au Club Cuba, le choix est clair.) Je disais que ceux qui sont déjà entrés dans mon appart’ peuvent se faire une idée de ma dramaturgie. Je suis étendu en croix gammée à même le tapis. Au Nord et au Sud quatre sacs-poubelle, rivalisant de puanteur avec les w.-c. de la Seleçao. Mes jambes sont paralysées. Pantalon à mi-fesses. Torse nu. Caleçon et chaussettes aux couleurs de la république du Zaïre. La bave me coulant par les narines et la gueule. J’essaie de ramer pour atteindre la porte […]

Il devient 18 h 37. En fond sonore, Teacher don’t teach me nonsense, Fela Kuti. Je suis en train maintenant de vomir les ragoûts aux matenbele d’avant-hier. Y’ a-t-il un dermatologue ou même un vétérinaire parmi vous, ahhh, brrr, euuuhhh, bri-bri-gi-brigi-brigi-gite-brigiteeeeeee…

Graz – Autriche
Fiston Mwanza

///Article N° : 10412

Les images de l'article
...Peur du vide
© Bibish M-L Mumbu
... Peur de l'immensité
© Bibish M-L Mumbu
Bibish M-L Mumbu, Montréal
© Bibish M-L Mumbu
Papy Maurice Mbwiti, Limoges
© Papy Maurice Mbwiti
Partager :

Laisser un commentaire