« Le corps, dernier rempart de la liberté »

Entretien de Bibish Mumbu avec Faustin Linyekula (RDC)

Kinshasa
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Faustin Linyekula a commencé par une formation de comédien au CCF de Kisangani, de 1989 à 1991, sous la direction de Maître Mwambaye, metteur en scène congolais et Alain Mollot, metteur en scène français. Il travaillera ensuite sur des adaptations de Molière et Marivaux. avant de suivre en 1995 son premier cours de danse contemporaine, au Kenya. Sa rencontre avec Opiyo Okach, mime kenyan, et Afrah Tenambengen, jeune danseuse classique ethiopio-alemande de 18 ans à la recherche d’autre chose, donnera naissance à la compagnie « Gaara » (cf entretien avec Opiyo Okach dans ce numéro). Faustin Linyekula vit maintenant à Kinshasa où il monte les Studios Kabako, qui se veulent non pas une compagnie mais un lieu de formation, de recherche, de création et d’échanges.

Te voilà revenu au Congo pour y travailler la danse.
Oui, et c’est pour moi une première à Kin, vu que j’ai plutôt grandi à Kisangani… J’essaie de voir ce qu’il y a car je suis intrigué que mon pays qui fait danser toute l’Afrique soit absent du concert culturel africain, voire mondial, en ce qui concerne la danse. Je crois que tout est à faire, tout est à construire.
Quel devrait être le centre du travail ?
La création. Il y a un potentiel réel, mais le talent sans la technique ressemble à un tas d’argile difforme. Il faudrait que les danseurs aient accès à la formation, et identifier les besoins. Sur le plan humain surtout, l’enseignement est limité et daté. Durant le stage organisé à l’occasion du FIA (festival international de l’acteur, juin 2001) par exemple, j’ai donné des outils susceptibles d’être appliqués avec n’importe quelle technique, quelle que soit l’école d’où l’on vienne, y compris celle de Germaine Acogny. Sinon, il est clair que les difficultés économiques des danseurs les empêche de profiter d’un minimum de bien-être matériel et que cela constitue un frein à la création.
En observant ce travail d’atelier, j’ai eu l’impression que les femmes ne se font pas trop remarquer…
Je l’ai aussi constaté et me suis posé la question. Par pure spéculation, je me demande si c’est un problème culturel ou autre chose comme la place dominante de l’homme. En Occident, sur une troupe de dix danseurs, huit sont des femmes. Ici c’est un manque terrible…
La danse est-elle liée au physique, à la physionomie ?
Non, pas nécessairement. La danse est une forme vivante, elle est la vie même et ne peut être confinée dans un type de corps, au contraire… On peut être gros, mince, grand ou petit… cela compte peu… L’essentiel est de faire ressortir la singularité de chacun dans le groupe. C’est l’esprit même des exercices que je propose.
C’est vrai que dans l’art, une certaine sensibilité ajoutée aux stages, ateliers et formations apportent un plus dans la technicité de l’artiste, comment arrives-tu à déceler voire gérer dans cet atelier ceux qui sont passés par là ?
Dans un stage, le groupe n’est pas homogène, mais je propose un même travail pour tous et c’est l’expérience corporelle de chacun qui fait la différence. Cependant, le travail que je propose est une mise à nue, un retrait des masques. C’est pourquoi je préfère travailler avec des gens qui sont ‘vierges’, c’est-à-dire qui viennent vides et vidés de tout : ils accueillent et assimilent mieux ce qui leur est proposé. Les autres ont déjà leurs habitudes, leurs tics à retravailler. Je propose un travail technique basé sur la danse ‘release’ développée aux USA. Celle-ci prône le relâchement, à l’inverse des stages qui axent souvent tout dans la tension.
Quel message aimerais-tu faire passer concernant ton art ?
La danse, par rapport à la scène, est un langage spécifique qui peut tout traduire. La mémoire du corps est, à mon sens, la plus fidèle. Et par rapport à notre société où tout nous a été confisqué, à commencer par notre identité, il ne nous reste que le corps comme dernier rempart de la liberté. La rue est un spectacle où tout le monde met en valeur son corps par des fringues, des bijoux ou une coiffure extravagants. C’est plutôt en soi qu’on peut creuser son originalité. Le corps et la danse nous aident à atteindre l’universel. Et si on ne l’atteint pas, c’est souvent parce qu’on a tendance à vouloir exister par rapport au regard des autres et aux ingrédients d’ailleurs. C’est un peu le problème que rencontrent les oeuvres africaines à l’extérieur…C’est à nous de dire qui nous sommes et ce que nous voulons.

///Article N° : 13

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