On dirait le SUD…

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C’est désormais un rendez-vous bien ancré : tous les trois ans, l’art part à la rencontre de Douala. Les habitants voient germer de nouvelles œuvres dans leurs quartiers, des festivaliers internationaux découvrent la ville, des moments de réflexion sont ménagés. Ce rendez-vous s’appelle SUD, pour Salon Urbain de Douala. Ce festival d’art public a mis en avant, du 3 au 10 décembre dernier Douala Métamorphoses.

Du 3 au 10 décembre 2013, le Salon Urbain de Douala a dévoilé les « métamorphoses » de trois espaces urbains de Douala, revisités par des travaux artistiques et architecturaux, sous la houlette de Doual’art, l’organisation à l’origine du festival. « Par « métamorphose », Doual’art entend la transformation créative d’un espace urbain. Pas seulement le changement de forme esthétique, mais également le changement social, l’appropriation d’un lieu par ses habitants », indiquent les membres de l’association.
Chacun des quartiers concernés a fait l’objet d’une visite et d’une véritable fête, s’étendant du milieu d’après-midi – avec des parcours à la découverte des œuvres implantées dans la zones- jusqu’au soir où des spectacles, projections, performances ou concerts ont fait vibrer le quartier, habitants et festivaliers partageant « le truc le plus génial jamais vu »– dixit un enfant de Ndogpassi III, l’un des quartiers d’action de cette édition.
Trois quartiers « métamorphosés »
Cela a commencé par Bonamouti-Deïdo, quartier partagé entre une zone de maisons coquettes de la petite bourgeoisie traditionnelle douala et une zone de contrebas nettement moins privilégiée, au bord du fleuve Wouri, dédale de venelles bordant de petites maisons de pêcheurs en carabote. Le projet CAIRE (pour Collectif artistique/architectural d’interventions responsables et éthiques), porté par Amandine Braud (France), Lucas Grandin (France) et Kamiel Verschuren (Pays-Bas) a largement contribué à changer la face du quartier, dans une vaste opération « réparation contre œuvre d’art » qui a duré plusieurs semaines. Les trois artistes ont construit un « pousse » rempli de matériel de bricolage, qu’ils ont transporté de maisons en maisons. Aidés de leurs intermédiaires et complices Roger Dipomo Mouen, Caroline Ngoueni et Simon Moukala, ils ont longuement discuté avec les habitants pour connaître leurs besoins et réaliser dans ou devant leur maison des petits travaux d’aménagement ou de réparation. En échange, les personnes ayant bénéficié des travaux ont « prêté » les façades de leurs maisons sur une période de trois ans, pour qu’y soient réalisées des interventions artistiques (peinture, collages…). Cinq œuvres murales ont ainsi pu être proposées dans un premier temps, par les artistes Malala Andrialavidrazana (Madagascar), Aser Kash (RDC/Cameroun), Romuald Dikoumé (Cameroun), Leah Touitou (France) et Salifou Lindou (Cameroun). En bord de fleuve, l’artiste colombien Juan Fernando Herran, avec l’aide de l’architecte Mauro Lugaresi, a présenté son futur Floating Quay (1), composé de pontons en forme de pirogue. Ce quai facilitera l’accès à l’eau depuis la rive, à la fois aux pêcheurs du quartier et à de possibles activités de tourisme nautique. Au même endroit, les paravents composants l’œuvre Face à l’Eau, de Salifou Lindou, ont été réinstallés après réparation et réinaugurés à l’occasion de festival (2). En soirée, des vidéos ont été projetées et un groupe de danseurs d’Ambass’Bay, danse traditionnelle douala, a mis le feu au quartier.
À Bessengue-Akwa, quartier précaire de centre-ville situé en zone inondable, quatre travaux ont été présentés. Le collectif d’architectes berlinois Raumlabor a commencé à construire une petite aire de jeux pour enfants. L’artiste Pascale Marthine Tayou a fait réaliser Madiba Square, trois petites placettes dans le quartier. Le peintre camerounais Boris Nzebo, qui travaille autour des coiffures et chevelures, a investi avec Têtes de Rêveles murs d’un salon de coiffure pas comme les autres, « Thomas Fashion », autour duquel le collectif sud-africain Trinity Session a proposé une performance festive intitulée Artchat. Le principe consistait à faire de Thomas Ebele, le coiffeur du quartier, un hyper créatif qui n’hésite pas à insérer des fermetures éclaires ou des bouteilles de bières dans ses coiffures, une star d’un soir. Pendant plus d’une heure, des hommes et des femmes coiffés par ses soins et habillés par la styliste Barbara, ont défilé devant le salon, musique, lumières, vidéos et animateurs venant offrir au public une soirée que le quartier n’est pas prêt d’oublier…
À Ndogpassi III, c’est le Théâtre-Source de l’artiste belge Philip Aguirre, qui a vraiment métamorphosé le quartier. Une source d’eau en bas d’un large terrain en descente qui formait des gradins naturels, a été aménagée en une sorte de grand amphithéâtre romain, particulièrement étonnant au milieu de ce quartier excentré très difficile d’accès et très peu urbanisé. Des spectacles s’y sont déroulés tout au long de la fin de journée : humour, concert, danse, et surtout performance dansée de la Sud-Africaine Xaba Nelisiwe.
A suivre…
Un quatrième quartier aurait dû faire partie de la fête, mais n’a pu que partiellement être investi : à Bonanjo, quartier administratif de centre-ville, devait être installé un jardin de sculptures, composé des œuvres de cinq artistes camerounais (Manuela Dikoumé, Kouo Eyango, Justine Gaga, Joseph Sumégné et Hervé Yamguen). Malheureusement, un revirement de dernière minute de la Chambre de Commerce, où il devait être implanté, a empêché les travaux. En attendant que ce jardin puisse être réalisé ailleurs – toutes les sculptures étant prêtes – seul le travail d’Hervé Youmbi, une série de cinq portraits Héros de la résistance camerounaise a pu être montré à Bonanjo. Un autre projet d’ampleur, qui verra le jour en 2014, a également été présenté dans le quartier. Il s’agit du PUB, pour Pavillon Urbain de Bonanjo, sorte de délire architectural qui doit restaurer entièrement un vieux bâtiment contigu à l’Espace doual’art, selon un processus expérimental à base de matériaux de récupération, de murs et mobiliers modulables, de climatisation écologique grâce à l’utilisation de l’eau de pluie… pour en faire un lieu de résidence pour artiste. Le bâtiment comprendra également un bar, une bibliothèque, un espace Internet et un grand « multi-space » qui pourra servir de lieu d’exposition, de représentation, de conférences ou tout autre usage, selon les besoins. Ce projet est porté par les artistes Lucas Grandin (France) et Kamiel Verschuren (Pays-Bas), ainsi que par les architectes hollandais de Raw Foundation et des étudiants des écoles d’art et d’architecture du Cameroun. Le lieu, bien qu’inachevé, a servi d’espace de spectacle pour Le Cargo, chorégraphie du danseur congolais Faustin Linyekula, ainsi que de lieu de conférences.
« Façonner la ville »
Car la métamorphose de la ville de Douala ne s’est pas contentée d’être mise en action, elle a également été pensée et soutenue par des rencontres Ars&Urbis – 7e du genre – regroupées sous le thème « Façonner la ville » et se déroulant sur trois matinées. La première demi-journée a été consacrée à un état des lieux des villes camerounaises, et de Douala en particulier, avec des interventions ayant trait à l’urbanisme, à l’architecture, à l’impact de l’art sur la ville, aux représentations mentales et à la toponymie. La seconde, intitulée « La métamorphose : processus alternatifs de construction de ville et de citoyenneté urbaine » a réuni des porteurs de projets cherchant à développer des modes de construction hors du commun : le collectif d’architectes allemand Raumlabor, l’organisation doual’art (qui a présenté son travail sur 20 ans) et le programme des Nouveaux Commanditaires, qui invite en Europe des artistes à intervenir sur des territoires en situations de conflit ou de difficultés, sur commande des habitants eux-mêmes. La troisième et dernière matinée, « Un laboratoire ? Un observatoire ? Qui expérimente quoi ? Comment et à quelles fins ? », a eu pour objet de présenter des modes alternatifs d’observation et d’expérimentation dans différentes villes d’Afrique et d’Europe, pistes de réflexion pour lancer au Cameroun un observatoire urbain qui puisse modéliser de nouvelles approches de la ville, adaptées à des réalités que le vocable et les grilles d’analyses traditionnelles peinent à appréhender.
Si, faute de moyens – cette édition du SUD ayant souffert de la crise – certains projets ont pris du retard ou n’ont pu voir le jour, peinant à rendre l’ambitieuse « métamorphose » vraiment palpable, les jalons ont été posés. L’année 2014 doit voir l’achèvement de quatre projets d’envergure n’ayant été qu’esquissés au moment du festival : le jardin de sculptures de Bonanjo, le PUB, Floating Quay et l’aire de jeux dessinée par Raumlabor. De quoi laisser de véritables traces visuelles dans la ville…

///Article N° : 12042

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Les images de l'article
© Maud de la Chapelle
Face à l'Eau, de Salifou Lindou © Xandra Nibbeling
Artchat, de Trinity Session © Bathilde Maestracci
Artchat, de Trinity Session © Bathilde Maestracci
Tetes de reve, de Boris Nzebo © Bathilde Maestracci
Le Théâtre Source, de Philip Aguirre © doual'art
Performance dansée de Xaba Nelisiwe © Bathilde Maestracci
 Résultat de l'atelier animé par Leah Touitou à Ndogpassi © Romuald Dikoumé
Spectacteurs à Ndogpassi © doul'art
Concert de HHD, devant les Héros de la Résistance Camerounaise, d'Hervé Youmbi © Romuald Dikoumé
Pavillon Urbain de Bonanjo, de Lucas Grandin, Kamiel Verschuren et la Row Foundation © Doual'art
Rencontres Ars&Urbis © Doual'art




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