Danse contemporaine africaine : vers de nouveaux rapports sud-nord ?

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Après le temps de l’effervescence, c’est l’heure des premiers bilans de la danse africaine contemporaine. Créé en Europe il y a une dizaine d’années, ce concept, postérieur aux formes d’expression sur le continent africain, ne cesse depuis de faire débat. Sans doute parce qu’il cristallise la complexité et la difficulté des rapports culturels Sud-Nord. Deux rencontres internationales récentes, le festival Dialogues de Corps à Ouagadougou et Africalia à Bruxelles, ont été l’occasion de profondes remises en question. Tant de la part des chorégraphes africains que des institutions et opérateurs culturels du Nord.

 » Sommes-nous en train d’encourager la création d’une espèce de danse africaine contemporaine qui soit digestible pour le marché européen ? Sommes-nous en train de perturber les choses par manque de connaissance, même avec la meilleure des intentions ? Sommes-nous en train de créer de nouvelles formes de dépendance – de notre argent, notre savoir, nos normes et goûts ?  »
Ces interrogations difficiles et courageuses émanent du directeur belge de l’association Danças na Cidade, Mark Deputter. Son texte et les témoignages d’autres acteurs africains et européens, réunis en un livret (1), constituaient une base de réflexion aux rencontres professionnelles de la plate-forme danse d’Africalia (2). Durant deux jours, celles-ci ont rassemblé une quarantaine de participants (danseurs-chorégraphes, programmateurs de théâtre, directeurs de festivals, universitaires, institutionnels, responsables de projets et d’associations) venus des quatre coins de la planète (de toutes les régions d’Afrique mais aussi de l’Océan indien, d’Europe du Nord, du Centre et du Sud, des États-Unis et d’Amérique latine). Le mérite de cet exceptionnel forum n’a pas seulement été la rencontre d’acteurs du Sud et du Nord, souvent pour la première fois. Il a aussi permis, dans le domaine de la danse, un examen critique de la coopération culturelle nord-sud. Comme si,is de part et d’autre, on se rendait compte qu’il fallait repartir sur de nouvelles bases.
Entre dépendance et néocolonialisme
 » L’interférence européenne a une longue et triste histoire dans les parties les plus distantes du monde et des autres cultures. Il n’est pas illégitime de se demander si l’intérêt récent des artistes et organisations d’art européens pour les lointaines contrées du globe est authentique, ni si le désir de connaître mieux l’autre, pour comprendre sa situation et pour apprécier son art et sa culture, est réel. On dit souvent que nous ne devrions pas laisser la mondialisation aux politiciens et aux hommes d’affaires. L’argument paraît valable mais ne sommes-nous pas en train d’exploiter le marché global à nos propres fins ? « , poursuit dans sa réflexion Mark Deputter.
Et si la coopération culturelle, sous ses dehors humanistes, reproduisait les erreurs de la coopération économique ? Sans doute jamais aussi clairement qu’à Bruxelles les professionnels de la danse n’ont reconnu ce risque et tenté d’en identifier les raisons. Première cause invoquée : la dépendance financière des chorégraphes africains aux institutions du Nord. Les bailleurs de fonds, les festivals et les scènes occidentales représentent la principale source de revenus des artistes africains : comment dans ce contexte espérer des relations de travail égalitaires ?
Deuxième motif : le paternalisme de certaines institutions du Nord.  » Trop souvent les Européens ont une idée précise de ce qu’ils veulent, même avant de venir rencontrer leurs collègues africains, explique un chorégraphe d’Afrique de l’Ouest. Ils ne viennent pas pour écouter mais plutôt pour imposer leurs expectatives à nos créateurs et organisateurs.  » Côté européen aussi, beaucoup reconnaissent le penchant néocolonialiste de certaines initiatives, notamment françaises.  » En France, on n’est pas encore sorti de l’histoire coloniale, résume un directeur de compagnie. La coopération culturelle navigue entre mauvaise conscience et paternalisme. C’est toujours Paris qui dit ce qu’il faut faire, ce qui est bien ou pas. Il faut arriver à sortir de ce schéma. La dissidence n’est pas facile mais je préfère cela plutôt que d’être dans le réseau. Il me semble que les anglophones sont plus indépendants que les francophones.  »
Troisième facteur, la part de responsabilité des Africains.  » Les organisateurs assument trop facilement le rôle servile que leur attribuent presque automatiquement leurs partenaires européens, affirme un chorégraphe africain. Nous devons d’abord apprendre à nous respecter nous-mêmes, ce qui peut se faire en gagnant de l’expérience et en devenant de bons professionnels.  »  » Nous avons aussi besoin de nous libérer de l’obsession que l’objectif le plus important à atteindre est de présenter notre travail en Europe, insiste un autre danseur. Nous devons d’abord être des artistes en Afrique, pour notre public, avec nos sponsors, avec nos collègues. Si ensuite, nous faisons des tournées en Europe, c’est bien. Mais cela ne doit pas être notre première priorité.  »
Loin donc de faire l’unanimité, les expériences de coopération nord-sud dans le domaine de la danse se révèlent au mieux ambiguës, au pis comme le miroir de relations néocolonialistes. Dans un texte accompagnant celui de Mark Deputter, Souleymane Koly, directeur de l’Ensemble Koteba d’Abidjan rappelle :  » Les échanges culturels nord-sud ne peuvent échapper au poids du passé et des idées reçues. Ils sont, bien évidemment, tributaires des rapports de force qui règnent dans les relations internationales contemporaines. (…) Bonne volonté, bonne foi et moyens financiers importants ne suffisent pas à garantir réussite et satisfaction partagée à des actions nord-sud.  »
Ainsi les programmations spéciales Afrique qui fleurissent dans de nombreux théâtres et festivals européens ont-elles, pour Mark Deputter, des conséquences plutôt négatives.  » (…) Un spécial Afrique n’inclut pas, il exclut, il présente l’art africain comme une curiosité, comme une parenthèse dans le programme normal, écrit-il. Les artistes et leur travail ne sont pas considérés pour eux-mêmes mais comme les représentants de quelque chose d’aussi abstrait et vague que l’Afrique (y compris, souvent tous les clichés) empêchant leurs propositions artistiques d’être appréciées par rapport aux autres présentations du programme.  »
Concilier des logiques différentes
 » Nous, Européens, sommes-nous prêts a écouter sans imposer ? La question paraît faussement simple et les pièges sont nombreux, même pour les gens qui essaient d’être conscients et d’agir avec précaution et responsabilité  » Modérateur de ces rencontres professionnelles d’Africalia, Mark Deputter est convaincu de la nécessité de repenser la coopération culturelle.  » En coproduisant des artistes d’autres contextes culturels, nous sommes fatalement partagés entre notre ignorance d’un contexte artistique dont nous ne comprenons pas la complexité et l’expérience de notre propre marché, de notre propre public, de notre propre contexte. (…) Qui décide ce qu’est la qualité ? Un véritable dialogue est-il possible ? Avons-nous les connaissances nécessaires pour dire quoi que ce soit sur le spectacle d’une autre culture ? La discrimination positive est-elle une bonne raison pour assister le travail d’artistes appartenant à des minorités ethniques ou venant de pays économiquement pauvres ? Ou cela conduit-il obligatoirement au paternalisme ?  »
Le forum d’Africalia n’avait pas la prétention de répondre à toutes ces questions complexes. Mais en les posant, il a permis de souligner le fossé qui existe entre acteurs du Sud et institutions du Nord, la profonde différence de leurs logiques et de leurs préoccupations. D’un côté, des chorégraphes africains qui se battent sur leur terrain, dans des sociétés souvent sinistrées, pour exister et survivre au quotidien. De l’autre, des professionnels, avec des moyens financiers et de bonnes intentions, qui doivent cadrer leur démarche selon leur marché.  » Beaucoup de collaborations sont encore des mariages arrangés qui correspondent à l’attente de nos publics, reconnaît un directeur de théâtre d’Europe du Nord. Voilà pourquoi nous sommes nerveux quand nous ne contrôlons pas le choix des artistes de travailler ensemble. En fait, nous leur avons enlevé le pouvoir. Il faut le leur redonner, accepter que ce qu’ils produisent puisse être à l’opposé de ce que l’on attendait.  »
Comment parvenir à concilier des contextes si différents ? Est-ce possible ? Est-ce souhaitable ? Signe positif : de part et d’autre, les acteurs se remettent en question et tentent de formuler les principes d’une nouvelle forme de coopération. Côté occidental, ils se résument ainsi : reconnaître que l’on ignore tout ou presque des contextes culturels des danses africaines, cesser d’imposer et apprendre à écouter. Côté Sud, Souleymane Koly les définit ainsi : s’organiser pour devenir des forces de proposition prises en compte par les pouvoirs publics africains, lutter contre  » la fuite des corps  » en Occident en imaginant des solutions locales adaptées aux sociétés africaines, bref  » compter d’abord sur soi-même avant de solliciter l’autre « .
Bien sûr, chacun sait qu’il sera difficile d’établir des relations plus équilibrées tant que les financements de la danse africaine contemporaine proviendront exclusivement du Nord. En attendant, la plupart des participants d’Africalia ont reconnu la nécessité de collaborations à long terme, dans un plus grand respect des cultures africaines.  » Il faut laisser aux premiers concernés initiative et parole, et s’efforcer que les relations s’établissent en priorité entre citoyens, entre opérateurs non étatiques « , affirme Souleymane Koly.
 » Nous n’éviterons certainement pas toutes les contradictions, ajoute Mark Deputter, nous ne résoudrons pas tous les problèmes (…) mais je crois fermement que des projets à petite échelle, préparés minutieusement, peuvent créer une alternative très puissante.  »
L’enjeu des réseaux
Dans cette volonté de créer de nouvelles formes de coopération, les réseaux ont un rôle essentiel à jouer. Non seulement les réseaux nord-sud d’acteurs culturels mais aussi les réseaux sud-sud. La compagnie Salia Ni Seydou du Burkina Faso l’a bien compris. En créant en 2000 le premier festival privé de danse contemporaine en Afrique de l’Ouest, elle est devenue un des principaux moteurs d’un réseau de chorégraphes africains. Tout d’abord en axant la manifestation sur la formation de jeunes danseurs venus de tout le continent. Puis, parallèlement, en développant un partenariat avec le centre de danse de la chorégraphe sénégalaise Germaine Acogny.
Ainsi, lors de la troisième édition de Dialogues de Corps, qui s’est déroulée en décembre dernier à Ouagadougou, a pu être présenté le premier résultat de cette collaboration. La pièce créée, intitulée La Traversée du Sud, réunit pas moins de douze danseurs originaires de huit pays d’Afrique. Mise en chantier à l’École des Sables de Toubab Dialaw (3), au Sénégal, elle a été achevée dans le cadre d’une résidence de création (4) lors du dernier festival Dialogues de Corps. Et a pu clôturer en beauté la manifestation, devant le public burkinabè. C’est une première réalisation concrète. Certes, elle admet des critiques et n’aurait pas été possible sans le soutien financier de la coopération belge (Africalia). Mais elle témoigne indéniablement de la structuration progressive d’un réseau d’acteurs de la danse contemporaine africaine. D’autant que ce projet constitue le début d’un compagnonnage à venir entre l’École de Toubab Dialaw et le futur Centre de développement chorégraphique (CDC) de Ouagadougou, initié par Salia Sanou et Seydou Boro.
Plus globalement, on assiste actuellement à la constitution de réseaux d’acteurs culturels africains de plus en plus actifs. Depuis trois ans, un groupe de travail créé par trois organisations indépendantes (5) met en œuvre  » un plan d’action pour la promotion de la coopération culturelle décentralisée entre la Communauté européenne et l’Afrique de l’Ouest « . Concrètement, ce réseau réunit aujourd’hui 80 acteurs culturels ouest-africains : artistes, producteurs, éditeurs, administrateurs de compagnies et de festivals, directeurs de lieux culturels, journalistes, conservateurs… Fort de cette représentation, il tente notamment de promouvoir la création d’un  » fonds sous-régional pour l’organisation des professionnels de la culture et le développement des échanges  » au sein de la CEDEAO (Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest).
Isabelle Bosman, expert de l’EDPCM (5) et membre du groupe de travail, a rappelé lors de la plate-forme d’Africalia l’importance de développer l’intégration régionale via la création et le renforcement des réseaux existants :  » C’est absolument nécessaire au développement du secteur culturel. Mais il ne suffit pas de quelques manifestations d’excellence (le Masa, les Rencontres chorégraphiques de Tananarive, etc.). C’est le développement de centaines d’initiatives d’intérêt commun qui créera cette intégration régionale africaine. Aujourd’hui, l’Union européenne privilégie une approche décentralisée de la coopération culturelle, qui fait des opérateurs privés les véritables acteurs de leur développement. Mais il faut que ceux-ci passent le cap de la mobilisation pour faire entendre leur voix. Ils doivent se mettre d’accord, faire du lobbying politique, pousser les institutions à bouger, sans les attendre. Pour cela, leurs projets gagneraient à être moins concurrentiels et plus complémentaires.  » Comme c’est le cas du partenariat entre l’École des Sables et le festival Dialogues de Corps.
Rien n’est simple, il est vrai, dans l’organisation de ces réseaux. À commencer par la difficulté de circuler sur le continent africain ! Mais on ne peut que se réjouir de leur multiplication, tant horizontalement que verticalement. Ainsi deux initiatives de coopération culturelle nord-sud dans le domaine de la danse témoignent d’une approche novatrice et décentralisée. D’une part, le programme d’échanges à long terme Dançar O Que E Nosso (Danser ce qui est à Nous) (6). Initié par l’association portugaise Danças na Cidade, dirigée par Mark Deputter, il réunit des compagnies de danse de plusieurs pays lusophones dans le monde. D’autre part, le Shuttle 02 (6) : un projet de coopération de grande envergure, destiné lui aussi au long terme, entre de nombreuses structures au Danemark et en Afrique du Sud.
Bref, les initiatives foisonnent. L’un des enjeux de ces prochaines années sera de parvenir, autant que possible, à les coordonner (7). Car c’est cette mise en réseaux de réels partenariats entre professionnels qui peut dessiner une autre mondialisation. Des relations culturelles internationales qui ne soient plus pensées en termes d’aide et de demande mais en termes de partage, d’échange, de travail commun.

1. Livret Sur l’interculturalisme, Croisements, publié par l’IETM (Informal European Theatre Meeting), Bruxelles, mars 2003.
2. Africalia est une association qui émane du ministère fédéral de la coopération belge. Pour connaître le programme complet de cette plate-forme, rendez-vous sur le site d’Africalia : www.africalia.be. Info : dance@africalia.be
3. Sous la direction des chorégraphes Germaine Acogny (Sénégal), Koffi Koko (Bénin), Laurence Levasseur et Anne-Marie Renaud (France).
4. Dirigée par les chorégraphes Salia Sanou, Seydou Boro et Osseini Sako (Burkina Faso).
5. L’European Center for Development Policy Managment (ECPDM), dont le siège est aux Pays-Bas, l’ONG ivoirienne Droit à la Culture et l’association burkinabè Odas Africa.
6. Pour plus d’informations sur ces projets, se reporter au livret Sur l’interculturalisme, Croisements, références ci-dessus.
7. Africalia entend d’ailleurs jouer un rôle à ce niveau en organisant une série de rencontres professionnelles liées à cette problématique. Se reporter à son site : www.africalia.be.
///Article N° : 2855

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