Le Fleuve

De Mama Keïta

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Le fait que Mama Keïta ait repris le même titre que le film de Renoir n’est pas neutre : ici aussi, rien n’est pittoresque. Ici aussi, un puzzle relationnel baigné dans la présence des êtres et des choses. Mais alors que chez Renoir, le fleuve est passage, lumière et ressource, il est imaginaire chez Mama Keïta et c’est l’Afrique dans sa dureté qui joue ce rôle. Discrète façon de rappeler que le rapport au continent ne peut être de l’ordre de la fascination.
En 1998, le cinéaste franco-guinéen David Achkar s’apprêtait à tourner Le fleuve tel une fracture, son premier long métrage. A une semaine du tournage, il meurt d’une forme de leucémie qui le ravageait depuis longtemps, mais fait promettre à son ami Mama Keïta de faire ce film à sa place. Voilà le réalisateur confronté à la délicate promesse de faire le film d’un autre. De père guinéen mais ayant grandi en France et ne connaissant pas l’Afrique de l’intérieur, il refait le chemin des protagonistes du film, de Dakar à Conakry, pour en comprendre la démarche. Et fera bien sûr son propre film.
Le Fleuve est comme La Vallée de Barbet Schroeder : un imaginaire à atteindre en soi-même. Ce chemin initiatique, Mama Keïta ne l’aborde pas de la façon chronologique habituelle, ni avec la division du récit en étapes révélatrices. Comme il l’affectionnait déjà dans Le 11ème commandement, il tisse une toile tant relationnelle que temporelle où la complexité psychologique d’Alfa, le principal protagoniste interprété avec conviction par le rappeur Stomy Bugsy, se dévoile peu à peu, au fur et à mesure que les éléments d’un puzzle se mettent en place, avec force flash-back sur sa vie de malfrat dealer. On saisit peu à peu que l’Afrique est pour lui un terrain de fuite, non seulement pour échapper à la vengeance du frère du trafiquant qu’il a assassiné mais aussi pour trouver un nouvel équilibre de vie. Un certain suspens sous-tend ainsi le film, qui n’est pas tant de savoir où ils vont et s’ils y arriveront mais s’ils trouveront ce qui leur permettra de se rencontrer. « Ils », ce sont Alfa et sa jeune et belle cousine Marie, lancés à proprement parler à corps perdus dans un voyage dans l’inconnu : ni l’un ni l’autre n’en connaissent les tenants et les aboutissants, pas plus que le spectateur, et le seul lien qui les unit est l’amour adolescent de Marie pour Alfa, ce gros dur qui se révèle peu à peu fragile comme un enfant.
Le mutisme dédaigneux de cet Alfa qui porte en lui tout le désespoir du monde virera peu à peu vers une ouverture à l’autre et à Marie, mais sans que cela ne soit jamais moral. Son ouverture est celle d’un homme qui, sous le choc du danger puis sous le choc de l’Afrique, se regarde lui-même. Le fleuve est cette révélation là, comme chez Renoir, passage, lumière et ressource.

2002, 35 mm, coul, 90 min, image : Octaio Esperito Santo, avec Stomy Bugsy, Aurélie Coulibaly, Vincent Byrd Lesage, Kritchmar Georges, Karim Seghair, Doc Gyneco. Renaissance productions 155 (+33 1 48 58 43 09).///Article N° : 2683

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