Edito 61

Griots des temps modernes ?

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Les artistes contemporains africains sont-ils des griots des temps modernes ? L’expression traîne dans maints magazines et journaux et l’on voit littératures, théâtres et cinémas d’Afrique multiplier les personnages de griots. Elle est loin d’être neutre : derrière le griot, c’est une certaine vision globalisante de l’Afrique que l’on applique aux artistes (ou que parfois ils s’approprient), leur attribuant un rôle bien précis de médiateurs et transmetteurs de la parole ancestrale, de garants contre l’acculturation.
On voit se profiler la vision d’une Afrique primitive et derrière elle celle du vieux fardeau de l’homme blanc qui se doit de la conduire à la modernité. Et c’est bien sûr une fois de plus à la rupture avec cette conception figée qu’appelle ce dossier.
Pourtant, le griot n’est pas seulement le poids de la tradition. Ambassadeur de la coutume, il en est certes le plus vif défenseur, la préservant de ses évolutions. Mais il sait aussi dévoiler combien le futur sort du passé. Aussi, pour asseoir l’autorité des œuvres, la littérature et le cinéma s’en saisissent-ils… pour lui faire dire ce qu’ils veulent ! Et s’assimiler l’aura de celui que l’on a érigé comme mémoire et parole d’un peuple, comme symbole d’autorité, de légitimité et d’authenticité de la parole, en se confondant volontiers avec le griot anthropologique.
Ce dossier, volontairement approfondi grâce à l’admirable coordination de Brunhilde Biebuyck et Boniface Mongo-Mboussa, n’a pas pour moindre qualité de réintroduire la complexité du phénomène. C’est en cela qu’il était nécessaire : ils nous apprend à nous méfier des belles phrases qui croient pouvoir enfermer l’Afrique dans ce monolithisme qui arrange tout le monde. Mais il célèbre aussi ces porteurs de parole, de chants et de musiques, encore si présents par l’immensité de leur répertoire, qui savent rappeler à chacun ses origines culturelles, souvent au-delà de la vision romantique que développe leur mythe. Dans le réel plutôt que dans le rêvé, ces griots, que cette appellation a tendance à isoler dans une image unique (et ce dossier montre fortement combien ils sont divers, notamment en Afrique centrale où le mot griot n’est plus de mise !), ont encore leur place non seulement en Afrique mais aussi dans ce qu’elle apporte au monde à travers ces bardes modernes qui dépassent vite leurs frontières. Et ce dossier qui leur donne la parole ou en livre d’attachants portraits nous les rend très présents.
A l’inverse, ces personnages de griots fictifs de la littérature et du cinéma nous parlent en fait de l’intention du narrateur et de la réception par le public. L’un comme l’autre, écrivain et lecteur, cinéaste et spectateur, contribuent à en faire un mythe pour mieux résister à la globalisation culturelle : A chacun son griot, pour reprendre le titre du livre de Valérie Thiers-Thiam que nous publions en complément de ce dossier dans la collection La Bibliothèque d’Africultures aux éditions L’Harmattan. Mais ce faisant, ils risquent de figer ce qu’ils défendent et voir ainsi le mythe se retourner contre eux. Plus que jamais, l’urgence est de reconnaître la diversité des pratiques pour en dégager aussi bien les significations et les enseignements que les évolutions. Ce n’est qu’alors que, consciente des spécificités de son apport, la manipulation du griot peut se dégager de son enfermement dans un discours rétrograde. Cette démystification est en cours : nous en rendons compte quotidiennement sur le site d’Africultures et dans la revue ! Les temps changent.

///Article N° : 3616

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