Amener prudemment la politique

Entretien d'Olivier Barlet avec Henri-Joseph Kumba Bididi

Ouagadougou, Fespaco 2001
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On assiste à l’émergence d’un nouveau cinéma gabonais après 22 ans sans long métrage. Qu’est-ce qui a permis ce renouveau ?
Ce renouveau du cinéma au Gabon s’est enclenché depuis à peu près dix ans. Tel que se structure le cinéma en Afrique, il ne reçoit guère d’aides de financeurs privés. Dans tous nos pays, nous avons besoin du soutien de l’Etat. Au niveau du Centre national du cinéma gabonais, le directeur général Charles Mensah essaie de jongler avec son budget entre les longs métrages et la télévision. Entre deux longs métrages, on produit des séries télévisées, feuilletons, documentaires. Ces actions mises en place par l’Etat depuis quelques années nous aident à obtenir des aides à gauche à droite pour compléter les budgets.
Pour votre premier long métrage, vous avez fait le choix de prendre comme thème la corruption de la politique, la dérive des politiciens. N’est-ce pas un sujet dangereux au Gabon ?
L’histoire centrale du film est celle de cette femme qui essaie de ramener son mari à la raison et la liaison entre ce mari et une autre femme. C’est cette émotion très forte qui passe entre eux qui me préoccupe et qui a justifié l’histoire du film. Maintenant, vous ne pouvez pas parler d’un menuisier sans entrer dans son atelier et comme le mari est député… Le côté politique n’est qu’un arrière plan : le traitement que j’en fais n’est pas fouillé. Le film est bâti sur un ton comique et dans la mesure où il ne s’agit pas du sujet principal du film, j’ai pu le traiter comme un gag.
La politique est quand même très présente. Ce sont des candidats, tous véreux, corrompus…
Là où on peut voir du politique, c’est dans cette jeune femme dont la détermination est celle du peuple ; elle veut quelque chose, elle le crie tout haut et des fois les gens entendent, des fois ils n’entendent pas. Ce qui est sûr c’est qu’à la fin, si elle ne discute pas c’est parce qu’elle a ce qu’elle voulait. C’est là que mon discours peut intéresser les hommes politiques qui peuvent se dire : attention, il faudrait écouter les besoins des gens .
Vous n’avez pas peur qu’on perçoive votre film comme une vision « tous pourris » de la politique ?
Loin de moi l’idée de chercher à éclabousser ces personnes. D’entrée de jeu, je me situe dans une comédie avec beaucoup de sous-entendus. Je ne dicte pas ce qu’est la morale, je propose des situations, des émotions pour laisser le spectateur libre de faire ce qu’il en veut, de décrypter le message même si de temps en temps j’oriente. Ce n’est pas un hasard si la jeune fille s’appelle Aurore, elle a une vision saine du monde.
C’est toujours les femmes qui sont positives. On retrouve là beaucoup d’autres films, une dévalorisation des personnages masculins et par contre des femmes à dimension humaine qui arrivent à très bien mener leur bateau.
Les femmes savent ce qu’elles veulent. Quand une femme veut quelque chose, elle y met toute la passion qui lui permet de l’atteindre. Mon film est un hommage à la femme africaine et à la femme en général.
Pourquoi une comédie ?
C’est la meilleure façon d’amener prudemment le sujet de la politique. Et en même temps, sur le plan personnel du héros principal, c’est un drame .
Est-ce que dans votre film, l’impuissance de ce politicard véreux a la même dimension politique que dans le Xala de Sembene ?
Cela servait la construction du film. Si à la fin la plante a repoussé, c’est parce qu’il a compris qu’il fallait partager quelque chose.
La dérision est-elle un meilleur moyen pour exposer des idées ?
Je travaille dans cette voie .
Comment s’est passé le travail avec Wasis Diop sur la musique ?
Ce fut une très belle expérience. Il a demandé une cassette vhs. Nous avons longuement discuté et avons retenu comme musique principale « My son ». Il y a un message moral mais les gens peuvent eux mêmes réfléchir .

///Article N° : 2092

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