Tunis, carrefour de toutes les danses

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Du 29 avril au 4 mai derniers se sont tenues à Tunis les 2e Rencontres chorégraphiques de Carthage. Avec plus d’une centaine de chorégraphes et danseurs invités, cette manifestation se veut la première plate-forme du monde arabe dédiée à la danse contemporaine. Un pari aux enjeux artistiques, sociaux et politiques indéniables, impulsé par une figure de proue de la danse en Tunisie, Syhem Belkhodja.

 » On n’a jamais eu autant besoin de danse qu’aujourd’hui. L’affirmation pose évidemment son pesant de militantisme naïf qui fait le charme des amoureux de la chose chorégraphique. (…) Mais l’actualité donne un sens particulier à ce propos. Alors que le contact entre les cultures a rarement été aussi complexe, la chance de celui qui danse est de le faire sans accent, sans pour autant devoir ressembler à quelqu’un d’autre pour s’exprimer. La langue de son corps est toujours à la fois une langue commune et un trait parfaitement individuel, ce qui inclut aussi tout ce qu’une culture peut déposer dans les muscles et les os. La danse est l’une des rares façons de s’affirmer sans rien oublier des autres ; ne rien leur imposer et savoir que ce qui leur sera transmis ne subira pas le filtre déformant de la langue. Décidément, l’idéal de la danse possède, au regard des enjeux du monde, un puissant souffle d’utopie en action.  » Ces mots de Syhem Belkhodja, fondatrice et directrice du festival, écrits à quelques semaines de l’ouverture, alors que l’Irak s’effondrait sous les bombes anglo-américaines, ouvrent le programme de la manifestation. Utopie et action, ces deux pôles reflètent bien l’esprit de ces Rencontres que l’on surnomme aussi  » Printemps de la Danse « .
Utopie d’abord. Nécessaire. Pour imaginer faire de Tunis un nouveau carrefour international de la danse contemporaine. Pari pour le moins improbable il y a encore quelques années. Certes la danse, protéiforme, a une histoire relativement développée en Tunisie. Du statut révolu de danseur folklorique voulu par le président Bourguiba dans les années 1960 à la création du novateur Centre national de la danse Borj El Baccouche (qui a fonctionné de 1990 à 1996), en passant par les classes de ballet classique du Conservatoire de Tunis, elle est non seulement au cœur du patrimoine culturel tunisien mais elle a su aussi s’institutionnaliser. Ce qui est plutôt rare en Afrique, au nord comme au sud du Sahara. Mais ici comme sur la quasi-totalité du continent, la création chorégraphique dite  » contemporaine  » est encore émergente. La première compagnie professionnelle à avoir revendiqué cette démarche date de 1985. Depuis, plus d’une dizaine de chorégraphes ont opté pour cette voie. Mais ces choix individuels de sortir de l’alternative entre danses traditionnelles et ballet classique sont encore loin de constituer un mouvement reconnu.
Trait d’union entre l’Europe et l’Afrique
 » Ici, tout est à faire dans le domaine du contemporain, affirme Syhem Belkhodja. Comment faire dialoguer nos traditions arabo-musulmanes et la modernité ? Créer un langage qui nous soit propre, qui ne soit pas une photocopie de la danse occidentale ?  » En Tunisie, comme dans les autres pays africains, plus de questions que de réponses dans la bouche des créateurs. C’est sans doute pourquoi la directrice du festival a choisi de présenter une grande variété de démarches. De la danse minimaliste et très conceptuelle du jeune Allemand Tom Plischke au hip-hop métissé du Camerounais Jean-Claude Pambé Wayack en passant par le tango revisité par la Française Catherine Berbessou. Au total, pas moins d’une vingtaine de spectacles de huit pays européens et africains. Et la reconnaissance d’une évidence : par sa position géographique même, Tunis peut jouer le rôle d’un carrefour passionnant où se rencontrent artistes du monde arabe, d’Afrique noire et d’Occident. Et en ces temps où la culture se conjugue désormais à l’impératif de la mondialisation, il n’est pas anodin que cette plate-forme se situe non pas au Nord mais bien sur le continent africain. Ce qui permet une rencontre et une présentation plus équilibrées des différents acteurs.
Tunis, contrairement à la plupart des capitales africaines subsahariennes, possède les infrastructures suffisantes pour accueillir un grand festival international. Comme en témoignent les célèbres Journées théâtrales de Carthage. Les Rencontres chorégraphiques, elles, ont pu mobiliser trois espaces, sans compter la scène en plein air installée sur l’avenue Bourguiba : le théâtre municipal de Tunis, beau et grand théâtre à l’italienne datant de l’époque coloniale, le théâtre 4e Art et le centre culturel Menzah 6. Ce qui a permis non seulement une programmation très riche (entre trois et six spectacles par jour) mais aussi de toucher un public varié.
Des salles combles… d’un public novice et curieux
Si la diversité de la programmation est à saluer, le succès du festival tient aussi dans la grande affluence du public qu’il a su engendrer. Pas un spectacle qui n’ait été joué devant une salle quasiment comble… pas toujours très disciplinée, certes, mais qui a toujours fini par reconnaître et acclamer la qualité des pièces. À l’origine de cette affluence, sans doute la gratuité de tous les spectacles.  » Le festival se déroule depuis deux ans dans une conjoncture mondiale difficile. L’an dernier, c’était l’attentat de Djerba quelques jours avant l’ouverture. Cette année, la guerre en Irak, rappelle Syhem Belkhodja. Nous avons donc opté pour la gratuité complète mais pas aveugle. Nous avons distribué quinze mille cartes d’accès dans les départements artistiques de la faculté de Tunis et dans certains lieux culturels.  » Résultat : un public nombreux, varié, plutôt jeune, novice en danse contemporaine mais très curieux.  » Les Tunisiens sont assoiffés de culture contemporaine. Ici, on ne sait pas qui est Carolyn Carlson ou Merce Cunningham, poursuit l’initiatrice des Rencontres. Le festival a pour vocation de faire découvrir la culture de la danse contemporaine au plus large public possible. Cela implique aussi de l’éduquer progressivement. Le public, ici, est habitué à des matchs de foot ou des spectacles de variété. Il faut lui apprendre à regarder, à respecter le travail des chorégraphes.  »
Difficile en effet d’oublier le public tunisien, particulièrement celui très électrique du théâtre municipal. Chuchotements, brouhaha, apostrophes des danseurs sur scène, va-et-vient dans la salle, exclamations fusant à la moindre jambe nue d’une danseuse… jusqu’à ce que le spectacle magnétise le public et qu’un relatif silence s’installe, alors seulement interrompu par des applaudissements. Et s’il est vrai qu’un tel public n’est pas facile pour les artistes, réussir à le captiver peut leur donner une satisfaction supplémentaire. Ainsi la représentation de  » Weeleni « , la dernière pièce de la compagnie burkinabé Salia Nï Seydou, a-t-elle été un des moments les plus forts du festival. Non seulement parce que les danseurs et les musiciens ont su bouleverser la salle. Mais aussi parce que cette création, qui fait appel à un musicien marocain (l’excellent Youssef El Mejjad), a choisi de marier l’Afrique noire et le Maghreb. Alliance encore bien rare et qui se chargeait d’une intensité particulière à Tunis.
 » Nous sommes impressionnés par le travail de Salia Nï Seydou, expliquent Syhem Belkhodja et le chorégraphe tunisien Hafiz Dhaou (lire son interview). Ils ont trouvé un langage chorégraphique qui dialogue réellement avec, d’une part, leur patrimoine traditionnel africain et d’autre part la modernité. Ils n’ont rien à envier aux grands chorégraphes occidentaux.  »
Les chorégraphes tunisiens en crise d’identité
En Tunisie comme en Afrique noire, les chorégraphes se trouvent confrontés à la question brûlante de leur identité. Et ressentent un malaise assez comparable. Comme en a témoigné la table ronde du festival organisée sur le thème  » identité nationale et danse contemporaine en Tunisie « . Dans une société elle-même en crise de repères, la danse peut-elle être le support de monstration d’une identité culturelle ? Rien n’est moins sûr. Et pourtant, de toutes parts, il est demandé aux chorégraphes tunisiens de  » faire tunisien « . Malek Sebai, danseuse-chorégraphe revenue dans son pays en 1998 après une carrière en Europe et aux États-Unis, résume ainsi son expérience :  » En 1999, Danse Bassin Méditerranée (DBM) a organisé à Tunis le premier festival de la danse contemporaine arabe. À cette occasion, j’ai créé un duo avec une danseuse sur une musique du groupe français Louise Attaque. À la fin du spectacle, des invités étrangers m’ont demandé ce qu’il y avait de tunisien dans cette pièce. Cette question m’a fait très peur. C’est quoi, être Tunisien ? S’ils peuvent me le dire tant mieux, car moi-même je ne le sais pas. Je ne vais quand même pas mettre de la musique arabe pour « faire tunisien »… Je ne suis pas contre l’arabité mais la Tunisie n’est pas que cela. Elle est aussi francophone, africaine, méditerranéenne… Elle est le carrefour de multiples civilisations. Nous vivons une crise d’identité indéniable en Tunisie. Je me demande si ce n’est pas à nous, chorégraphes, de travailler sur ce malaise. Si tout brinqueballe, à nous de le montrer. Les artistes ne sont-ils pas des révélateurs ?  »
Cette interrogation sur l’identité, sur sa multiplicité, se retrouve dans les pièces tunisiennes présentées dans le cadre du festival. Tout d’abord Pièce Montée d’Imed Jemâa, sans doute le chorégraphe tunisien contemporain le plus reconnu aujourd’hui. Une réflexion sur les affres de la création et le regard des autres, dans une chorégraphie très inspirée de la danse contemporaine occidentale.
Corps Complices de Nawel Skandrani, mi-tunisienne mi-suédoise, fondatrice du Ballet National Tunisien en 1991, interroge la place de la danse dans la société tunisienne. Deux danseuses et un comédien réagissent à des témoignages et des réflexions d’artistes sur la danse et le corps, projetés en vidéo sur un écran au-dessus de la scène. Exercice de style non dénué d’humour et d’intérêt.
Plus intimiste est la jeune génération. Le solo de Nejib Ben Khalfallah, Pousser, se veut une sorte de monologue intérieur sur l’acte de création. Mais il manque cruellement de rythme et de dramaturgie. Ceux de Aïcha M’Barek et Hafiz Dhaou, tous deux anciens membres de la compagnie de Syhem Belkhodja passés par le Centre national de danse contemporaine (CNDC) d’Angers, apparaissent plus aboutis. Particulièrement celui de Hafiz Dhaou intitulé Zinzena,  » la cellule  » (voir aussi l’interview ci-dessous). Sur la scène obscure, un carré de lumière blanche symbolise l’espace carcéral. Immobile, un homme en pantalon bleu et tee-shirt blanc. Le bruit d’un verrou qui se ferme. Commence alors une danse ample et épurée, sans fioritures, chargée d’une très forte intériorité. Tout comme la gestuelle, la bande-son, qui fait une large place au silence, est simple et suggestive. Au final, Hafiz Dhaou donne magnifiquement corps à son personnage de prisonnier. Sa présence et sa qualité d’interprétation devraient lui ouvrir les portes d’une belle carrière.
Réagir à la fermeture de l’Europe
Si Aïcha M’Barek et Hafiz Dhaou ont pu aller étudier en France, cela ne doit pas cacher la difficulté croissante pour les jeunes artistes tunisiens d’aller en Europe. Depuis quelques années, le refus de simples visas de courte durée s’est à ce point répandu qu’il est en partie la cause de la création du festival de Tunis.  » J’ai une compagnie d’une vingtaine de jeunes danseurs, raconte Syhem Belkhodja. Auparavant, nous allions régulièrement assister ou participer à des manifestations artistiques en France. Mais depuis le 11 septembre 2001, c’est de plus en plus difficile. De jeunes danseurs se voient régulièrement refuser leurs visas. C’est ainsi que j’ai décidé de créer un festival à Tunis. S’ils ne peuvent plus aller en Europe voir ce qui se fait en danse contemporaine, alors je me dois de faire venir ces compagnies ici. C’est très important pour la jeune génération. Car en Tunisie, comme au Maroc ou dans bien d’autres pays, l’intégrisme religieux est une menace réelle. Et le meilleur rempart contre ce danger, c’est de ne pas couper les jeunes du monde…  »
Par-delà ses visées artistiques, l’enjeu politique du Printemps de la danse est clair.  » Présenter ces spectacles à Tunis, c’est se battre contre toutes les formes d’intolérance « , résume la directrice. La quarantaine énergique, Syhem Belkhodja est une figure de la culture tunisienne qui jouit d’une forte popularité. Formée à la danse au conservatoire de Tunis, elle crée sa compagnie, le Sybel Ballet Théâtre, il y a quinzaine d’années et ouvre, dans la foulée, un centre de formation gratuit qui accueille des jeunes de toutes les catégories sociales. Avec sa compagnie, parfois accompagnée de plusieurs dizaines de musiciens, elle parcourt le pays pour donner des représentations. Sa particularité ? Enseigner aussi bien le contemporain que le jazz, le hip-hop ou les danses folkloriques. Cette diversité se retrouve au sein même de sa compagnie. Une quinzaine de jeunes danseurs (entre 11 et 20 ans) qui font déjà montre d’un certain professionnalisme.
Utopie et action : ces deux mots définissent à merveille Syhem Belkhodja. Femme de combat, exemple charismatique pour la jeune génération, elle est en passe de réussir son pari. Faire de Tunis un nouveau carrefour international de la danse, de toutes les danses. Elle a su convaincre de nombreuses institutions (plusieurs ministères tunisiens, les mairies de Tunis et de Paris, mais aussi des ambassades, l’Afaa, l’Union européenne, l’Agence de la francophonie…) de lui apporter leur concours. L’un des principaux bailleurs de fonds du festival reste l’Institut français de coopération dont la subvention vient atténuer l’image négative qu’engendre la fermeture des frontières de l’Hexagone. Quoi qu’il en soit, la question de la circulation des artistes du Sud reste l’une des préoccupations majeures de Syhem Belkhodja.  » Il est plus difficile de faire venir à Tunis des artistes africains ou maghrébins qu’européens, s’insurge-t-elle. La chorégraphe Karima Mansour, qui vit à côté, en Egypte, dans un pays arabe comme la Tunisie, n’est pas venue cette année à cause de problèmes de visa. Pour l’information, c’est la même chose. Je sais aisément tout ce qui se passe dans le domaine de la danse en Europe et aux États-Unis mais je n’arrive pas à avoir d’infos sur ce qui se fait en Algérie, au Liban ou en Mauritanie.  »
Par leurs enjeux artistique, social mais aussi politique, les 2e Rencontres chorégraphiques de Carthage ont su parfaitement démontrer, s’il le fallait, l’importance de leur existence annuelle.

Les compagnies et chorégraphes de ces 2e Rencontres
Tunisie : cie Théâtre de la Danse ; cie Nawel Skandrani ; cie Syhem Belkhodja ; Hafiz Dhaou ; Aïcha M’Barek ; Neijib Ben Khalfallah.
Italie : cie Antonio Montanile, cie Patrizia Cerroni & I Danzatori Scalzi.
Allemagne : cie Tim Plischke, cie Unit Control.
Burkina Faso : cie Salia Nï Seydou.
Grande-Bretagne : cie Eddie Ladd.
France : cie Claude Brumachon, cie La Baraka, cie Martine Pisani, cie Catherine Berbessou.
Espagne/France : Rafael Linares Torres.
France/Cameroun : Pambe Dance Company.
France/Afrique : collectif Braves Gars l’Afrique (BGA).
Égypte : cie Karima Mansour (absente pour cause de refus de visas).///Article N° : 3009

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Les images de l'article
Cie Salia Nï Seydou dans "Weeleni" © Soltani Wassim
Syhem Belkhodja, directrice et fondatrice du festival © DR
Le chorégraphe tunisien Imed Jemâa dans "Pièce montée" © Soltani Wassim
La chorégraphe tunisienne Nawel Skandrani dans "Corps Complices" © Soltani Wassim




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