« Il faudrait qu’on parle de nous »

Entretien de Manfred Loimeier avec Ahmadou Kourouma

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Manfred Loimeier, critique littéraire allemand spécialisé en littérature africaine, explore avec Ahmadou Kourouma ses principales motivations à écrire. Cet entretien complète les deux entretiens avec l’auteur déjà publiés dans les numéros 12 et 31 d’Africultures.

Dans vos romans vous décrivez la rencontre de la culture africaine avec la culture européenne. Pourquoi la culture africaine n’a-t-elle pas pu s’opposer avec succès à la culture européenne ?
Parce que la culture va avec la force de l’État. Les Européens sont les plus forts, ils nous ont colonisés, ils ont beaucoup plus de moyens développés : cela a forcé la culture africaine à suivre la culture européenne.
Dans votre roman En attendant le vote des bêtes sauvages vous avez caractérisé le prototype d’un dictateur africain. Pourquoi les politiciens africains sont-ils si fascinés par le pouvoir ?
Ils sont fascinés par le pouvoir – mais c’était pendant la guerre froide. À cette époque, l’Occident entretenait ceux qui avaient le pouvoir, leur permettait tout, et ils étaient libres de faire ce qu’ils voulaient. Il ne faut pas en rester au contexte africain : c’est le contexte international qui a créé ces dictatures.
Est-ce une conséquence de la société patriarcale, ou bien de la structure patriarcale des sociétés traditionnelles en Afrique ?
Oui, en Afrique, la société traditionnelle demeure. Elle est en train de se disperser, mais dans tous les cas les dictateurs s’appuyaient sur la société africaine pour tout se permettre.
Votre façon d’africaniser la langue française a été interprétée par Madeleine Borgomano comme une révolte contre un viol linguistique.
(rires) Je crois que les Français ont leur langue. Ils ont violé beaucoup de peuples mais voudraient que leur langue reste pure. Ce n’est pas possible. Le français s’impose chez nous parce que nous sommes trois cents millions et que nous utilisons le français pour communiquer. Le Wolof ne comprend pas le Malinké. C’est pourquoi je me suis imposé comme règle de permettre au français de saisir un peu les particularités de la joujoute africaine. Le français, je l’ai changé de sorte qu’il puisse saisir les jeux. Et pour cela, il y a plusieurs moyens : prendre des mots africains, les franciser, et puis des mots français et les faire changer de sens.
Vous avez écrit En attendant le vote des bêtes sauvages dans un style de donsomana. De quoi s’agit-il ?
Donsomana c’est ce qu’on appelle la geste. C’est une façon de flatter : une grioterie. Le griot dit ce que le chasseur a fait, il le flatte. Il présente son passé, sa famille, tout ce qu’il a fait d’important.
Un roman pénétré de magie. Quel rôle joue-t-elle en Afrique ?
Ce que vous appelez la magie, c’est la religion traditionnelle africaine ! Vous êtes catholique, vous avez la religion de chez vous, et chez nous c’est la magie. Les Musulmans ont une religion musulmane mêlée de magie. Les Catholiques de même.
Est-il encore nécessaire de revenir sur l’histoire africaine ?
Mais oui ! Nous pensons qu’il faut faire l’histoire. J’ai écrit le livre des bêtes sauvages pour montrer que les Occidentaux ont permis à des dictateurs d’agir chez nous. Et maintenant que la guerre froide est terminée, ils nous ont oubliés. Ils ont dit que le communisme avait fait du tort aux pays de l’Est mais jamais que la guerre froide avait fait du tort chez nous. C’est pour montrer qu’on nous a oubliés que j’ai ressorti cet histoire pour montrer que c’était un défi. J’ai répondu à ce défi par En attendant le vote des bêtes sauvages.
Vous avez écrit sur le colonialisme, le néocolonialisme, les indépendances, sur l’anarchie. Sur quoi allez-vous écrire dans votre prochain roman ?
(rires) J’y parle encore de la guerre froide ! Il y a un dictateur, je l’ai supporté en Guinée, à Conakry, et les Guinéens m’ont dit d’écrire quelque chose sur leur dictateur pendant la guerre froide. Il a agi comme dans une démocratie populaire mais il a beaucoup tué. Je reste toujours dans le programme de dictature ! (rires)
Vous avez dit dans une interview que vous voulez être un témoin de votre temps. Est-ce la raison des passages autobiographiques de vos romans ?
Oui, effectivement. Je me suis proposé d’être un témoin de mon temps. C’est pourquoi j’en ai parlé dans En attendant le vote des bêtes sauvages, dans Allah n’est pas obligé, et dans mon prochain roman, je parle d’un dictateur qui a existé. Je reste témoin. En Afrique, les écrivains sont obligés d’être les témoins de leur temps, parce que nous avons à répondre aux défis de l’Occident. Un de mes romans est moins connu, bien que je trouve que ce soit mon meilleur, c’est Monnè, outrages et défis, que j’ai écrit pendant vingt ans. J’y parle de la colonisation. Les Français ont eu quatre ans d’occupation, quatre ans, et ils en parlent, ils en parlent ! Ils voudraient que nous nous associions à eux pour dire à quel point les Allemands leur ont fait du mal. Il faudrait quand même qu’on parle de nous, qui nous avons vécu un siècle de colonisation ! C’est ça que je veux faire. Et ce roman Monnè, outrages et défis correspond à cela : j’ai mis vingt ans à l’écrire en réfléchissant beaucoup, c’est un roman qui est bien construit, mais qui n’intéresse pas, qui n’est pas populaire… Voilà ! (rires)

///Article N° : 2869

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