Edito 58

L'enjeu de la commémoration

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Nous voulions comprendre. Lorsque le 15 décembre 1492, Christophe Colomb aborde la côte d’Haïti, il est tellement saisi par la beauté des lieux qu’il appelle l’endroit  » la vallée du Paradis « . 500 ans plus tard, la beauté est encore là mais elle est plus que tragique : pathétique. 500 ans d’exploitation de l’homme et de pauvreté, mais aussi de résistance et de révoltes. Un demi-siècle avant l’abolition de l’esclavage aux Etats-Unis, les esclaves haïtiens ont l’extraordinaire audace de chasser leurs maîtres et de proclamer la première République noire du monde.
Nous voulions savoir si c’est malgré ou à cause de ce triomphant sursaut qu’une malédiction frappe ce pays naufragé. En somme si c’est de trop rêver ou de trop se rêver. Anne Lescot et Florence Santos da Silva, les deux conceptrices et coordinatrices de ce dossier, ont mobilisé les écritures, et non des moindres, avec un dynamisme rare. Un grand merci à tous. Merci aussi au ministère français des Affaires étrangères qui par une prise conséquente d’exemplaires en facilitera (à travers son réseau) la diffusion internationale, notre éternel talon d’Achille que notre site internet ne pallie qu’imparfaitement.
Une malédiction, vraiment ? Celle d’avoir choisi trop tôt la liberté ? Haïti devra rembourser jusqu’en 1883 à la France une dette extravagante, 150 millions de francs finalement ramenés à 90, prix de la reconnaissance de son indépendance, ce qui freinera pendant plus d’un siècle son développement. Celle de n’avoir pu profiter pour son émancipation de l’expérience des autres ? Premier chef d’Etat de la République noire, Dessalines se fait proclamer empereur neuf mois plus tard. Selon une infernale logique qui semble encore hanter Haïti, le sauveur devient dictateur, avec à la clef, 200 ans durant, une avalanche de violences politiques et corruption.
Le mimétisme dévastateur, l’Afrique connaît. On serait tenté de dire qu’Haïti lui a ouvert la voie, coincée faute de modèle viable de pouvoir dans le piège de l’imitation des anciens maîtres. Comment s’émanciper, aujourd’hui encore, dans un monde en globalisation ? Alors même que son Histoire fondatrice semblait lui ouvrir la voie royale de l’affirmation de soi, les dualités de la société haïtienne (vodou / catholicisme, gourde / dollar, créole / français, droit coutumier / droit civil etc.) l’enferment dans des antagonismes paralysants.
Si la douleur a un sens, c’est de servir de leçon pour tous. En appeler au sang versé, en commençant par celui de Dessalines assassiné, comme facteur d’unité nationale revient à opposer une dualité à une autre : la liberté contre l’esclavage face au modèle commun de la civilisation contre la barbarie (pour ne pas dire la sauvagerie primitive à laquelle on rattache encore si volontiers Haïti l’africaine). Les deux dualités sont inopérantes : elles empêchent de se penser dans la diversité, dans l’hybridité culturelle d’un peuple forcé à l’exil, qu’il soit intérieur ou vers d’autres rives et d’autres mirages.
Pourtant, la richesse d’un peuple de l’errance est son expérience de l’entre-deux. Chez les artistes de la diaspora comme chez ceux d’Haïti, ce qui frappe d’emblée est l’attachement sans faille, la conscience charnelle du pays natal. Haïti les fascine et les habite. Mais dans leurs expressions contemporaines, ils l’aident à franchir aujourd’hui un pas décisif, à se rêver autrement que dans la démesure, l’enchantement et l’enchevêtrement du passé. En participant activement à l’émergence de cette conscience nationale qui n’est ni nationaliste ni noiriste mais qui peut fonder le renouveau haïtien. Les artistes mais aussi tous ceux qui luttent héroïquement pour les droits civils, comme le journaliste Jean Dominique assassiné en 2000, auquel le cinéaste Jonathan Demme vient de consacrer son dernier film, The Agronomist.
Tous nous disent que c’est sur le tissu de solidarité qui a fait la force du peuple haïtien qu’un Etat de droit peut s’appuyer. Ce sont l’une et l’autre, tissu social et Etat de droit, que les puissances occidentales se doivent de soutenir. Par une coopération qui pour être structurante ne serait plus urgentiste mais politiquement pensée dans la concertation.
Si la commémoration du bicentenaire de la Révolution haïtienne peut être utile, c’est dans le deuil possible de l’humiliation mais aussi dans la préparation de l’avenir. Les exigences de réparations ou restitution ne sont pas à prendre au pied de la lettre mais dans cette dynamique de coopération, et replacées dans une relation. Haïti fait davantage partie de l’Histoire de France que bien d’autres pays : elle lui rappelle ses fortunes faites dans la traite négrière et son passé colonial. Et n’est-ce pas en Haïti qu’en 1804, la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen fut véritablement accomplie alors que la France attendra encore bien longtemps pour l’appliquer ? Une mémoire largement mise de côté est plus que jamais à restaurer. La commémoration du bicentenaire peut y contribuer. En se saisissant aussi des expressions culturelles haïtiennes qui, elles, ne cessent de s’y employer.

///Article N° : 3305

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