Maîtres et esclaves

De Bernard Debord

Maîtres et esclaves : les lentilles de l'Occident pour un Sahel en noir et blanc

Nous recevons cet article après coup, mais qui nous semble pouvoir intéresser nos lecteurs au-delà d’un film qu’ils ne pourront peut-être plus voir.

Quelle tâche plus haute et plus respectable que le combat mené contre l’asservissement de l’homme par l’homme ? Quoi de plus exaltant et de plus admirable que la libération si courageuse, si risquée, si désintéressée, de pauvres créatures innocentes en proie aux sévices les plus horribles perpétrés par des maîtres puissants, cruels, féodaux, des seigneurs « blancs » vendant leurs victimes « noires » comme des bêtes sur les marchés africains, après les avoir exploitées, torturées, maltraitées ? Y a-t-il un seul spectateur d’Arte qui ait pu résister le lundi 7 octobre 2002 à 22h30 au pathos de « Maîtres et esclaves », un film de Bernard Debord sur l’esclavage qui se perpétuerait au Sahel nigérien chez les Touaregs ?
Il faut reconnaître que la mise en scène était soignée : cliquetis métalliques sinistres dès la bande titre, extraction spectaculaire d’anneaux de servage enserrant de juvéniles chevilles, gros plan sur des mains calleuses à force de piler le mil quotidien, semonce du religieux local prenant Dieu à témoin que chacun a la condition qu’il mérite et qu’il est vain de s’opposer à la distribution divine des statuts et des rôles, libération en direct d’une jeune fille arrachée à ses maîtres par les membres de l’association non gouvernementale « Fraternité » (Timidriya), réhabilitation et reconstruction de la dignité humaine par le travail salarié en ville… De bons sentiments, oui seulement de bons sentiments en apparence, assortis d’actions humanitaires de haute volée.
Seulement voilà, pour commencer, la vision en noir et blanc, empruntée à la période coloniale, si elle renseigne directement sur la raciologie occidentale du XIXe siècle et sur la thèse de l’inégalité des « races » chères à certains de nos concitoyens, ne correspond à rien dans un Sahel où les bruns, les noirs, les café-au-lait, les blancs, les dorés, les basanés se distribuent dans toutes les catégories sociales. Du moins chez les Touaregs, ici seuls incriminés, et parmi lesquels le plus blanc n’est pas nécessairement le plus noble et inversement le plus foncé n’est pas systématiquement le plus mal placé dans l’échelle sociale. Si la hiérarchie est bien l’un des principes structurants de l’ordre social chez les Touaregs (comme d’ailleurs chez leurs voisins sédentaires), elle n’est pas fondée sur la couleur de la peau. C’est pourquoi, la mobilité statutaire non seulement est possible dans ce système – là où l’ordre racial l’interdit -, mais représente une dynamique sociale importante. Le recyclage des étrangers et des captifs de guerre en hommes libres faisait partie des mécanismes de reproduction et d’expansion de cette société dans un milieu naturel particulièrement rude, au temps où les Touaregs avaient des esclaves. Mais aujourd’hui, au Niger, quel campement nomade aurait les moyens d’assumer du personnel servile, alors même que nourrir simplement la famille proche est souvent impossible ? La grande majorité vit dans le dénuement et la pauvreté. Supposons malgré tout que quelques campements soient encore capables d’entretenir des esclaves à leur service quotidien. Dans la condition sociale inférieure qui est la sienne, l’esclave est alors assimilé à l’enfant, ce qui implique qu’il a des devoirs envers ses maîtres mais qu’inversement ces derniers en ont à son égard : prise en charge, protection et éducation. Le système est certes paternaliste, mais la maltraitance d’une part déshonore ses auteurs, autant que le vol ou le viol, et d’autre part est improductive puisque l’esclave a la possibilité de changer de maître. Elle est donc très rare (1).
C’est évidemment exactement le contraire que suggère le film. Dans la logique « esclavagiste » mise en scène, on ne comprend d’ailleurs pas comment des maîtres aussi puissants que cruels pourraient se laisser manipuler aussi docilement par une Organisation non gouvernementale, au sein d’un Etat qui jusqu’ici s’est montré peu soucieux des droits de l’homme et encore moins du droit de ses citoyens. On ne saisit pas non plus pourquoi les membres de l’association Timidria dont le but annoncé est la lutte contre l’esclavage ne s’attaque pas aux autres communautés du Sahel nigérien (Haoussa, Jerma, Peuls, Toubous…) comme si ces dernières ignoraient l’esclavage. Est-ce parce que dans ce cas, les maîtres esclavagistes sont noirs ? Quelle omission étrange de passer sous silence le cas de figure le plus répandu en Afrique : c’est-à-dire l’esclavage de « noirs » par des « noirs ».
En réalité, cette défense sélective des droits de l’homme renvoie directement à l’histoire de l’association Timidria. Après le soulèvement touareg qui débute en 1990 au Niger et se propage immédiatement au Mali, les premiers accords de paix sont signés en 1991. Les gouvernements des deux Etats jouent alors la carte ethnique et raciale pour juguler les mouvements contestataires formés de Touaregs et de Maures toutes catégories sociales confondues et qui luttent contre la marginalisation, l’enclavement, l’autoritarisme et la condamnation à la paupérisation qui pèsent sur leurs régions, revendiquant le droit d’étudier, d’être soigné, d’entreprendre, de commercer et de circuler, de gérer pour les préserver les fragiles ressources naturelles…
Armés par les Etats, les milices, songhay au Mali et arabe au Niger, s’attaquent essentiellement aux civils. Encadrés par les militaires, les miliciens Gandakoy du Mali, se fondant comme Timidria sur un critère racial, s’en prennent aux individus « à peau claire », massacrant hommes, femmes et enfants, saccageant leurs biens, abattant leurs troupeaux, détruisant maisons, campements, magasins et jetant sur la route de l’exil des familles entières qui se réfugient en Algérie, en Mauritanie, au Burkina Faso (2). C’est dans ce contexte de tensions politiques extrêmes que Timidria est créée pour les mêmes raisons en 1991, mais son idéologie raciste ne parvient pas, comme du côté malien, à mobiliser une base suffisante pour passer à l’action. L’association, directement soutenue par l’Etat nigérien, reçoit des subventions de l’USAID et des mouvements noirs américains qui offrent des stages de formation aux responsables de Timidria, leur inculquant les classifications racistes héritées de l’Occident et qu’ils se contentent de prendre à rebours. Timidria est aidée également par la coopération suisse et par la coopération française avec la participation d’ethnologues-experts du CNRS en contrat avec le Niger et le Mali. La propagande contre les Touaregs bat son plein dans tous les media : les récriminations exprimées sont directement coulées dans le moule de l’anti-sémitisme européen. Les Touaregs sont décriés comme apatrides, « corps étranger dans le tissu social », « blancs » d’origine non africaine, nomades arriérés, agents de l’impérialiste international, ennemis de la nation… Il faut donc en finir avec eux ainsi que l’expriment on peut plus clairement des tracts et des articles qui circulent dans tout le Sahel, comme celui-ci :
« Les nomades du nord sont des peuplades errantes, sans patrie, sans Etat, venues du désert en tribus minuscules… Peuplades errantes ils étaient, peuplades errantes ils resteront… Balayons toute présence nomade de nos villes et villages, de nos terres même incultes… Refoulons les nomades dans les sables de l’Azaouad….Organisez-vous, Armez-vous, Levons l’armée du peuple qui seule peut abattre l’ennemi » (La Voix du Nord, N°0, 1992)
A aucun moment, le documentaire ne restitue ce contexte. Pourtant, il est directement question dans le film des rafles de Touaregs effectuées par l’armée dans les années 1995 : on y apprend que les « noirs » sont relâchés. Pourquoi seuls les « blancs » sont-ils arrêtés ? Cet événement est-il si naturel qu’il ne nécessite aucune explication ? Comment se fait-il également que jamais ne soit évoquée l’identité des acteurs dirigeants de l’association  » non gouvernementale « , l’un fonctionnaire d’État, ancien adjoint de sous-préfet et son second, armé d’un fusil et plusieurs fois appelé « commandant », ceci expliquant cela. Dans ce pays, suffit-il d’être noir pour être forcément du côté des bons ? Au point de se passer par exemple de tout mandat juridique pour aller libérer des enfants de l’emprise des méchants ou de débarquer en pleine nuit dans un campement en braquant les phares sur les tentes pour faire une réunion de sensibilisation ? Qui peut s’arroger pareille liberté hormis un commando armé ou une délégation officielle ?
Revenons à d’autres scènes très concrètes du film : personne ne peut préjuger de l’état de mal-être et de souffrance ressenti par les deux femmes dont le cas est exposé. Ce sont les paroles sélectionnées de manière à détourner le propos, tout comme les images au sens volontairement truqué qui heurtent le sens tout au long du documentaire.
Ainsi, on ne comprend pas comment une jeune femme qui aurait été « vendue » petite pour deux sacs de mil à des Arabes puis obligée à un mariage forcée puisse parler le touareg sans le moindre accent, se mettre en scène en disant : « chez nous, les Touaregs… », ignorer son statut servile jusqu’à la réflexion de la fille de ses « maîtres » lui révélant qu’elle n’a pas d’ascendance, évoquer la belle fête de mariage organisée pour elle alors que les esclaves se marient sans cérémonie…
De même, comment la caméra peut-elle filmer en direct une femme qui vient pour la « première fois » dans le bureau de Timidria pour chercher du soutien ? Comment sa fille libérée en direct dans le campement de ses bourreaux, qui cependant n’opposent aucune résistance, peut-elle raconter, immédiatement après, le visage souriant, les sévices subis avec pour preuves les mains abîmées que connaissent la plupart des femmes sahéliennes, du moins là où il y a encore des céréales à piler ; ou bien les bracelets de cheville que portent toutes les femmes du Sahel détournés pour les besoins du film en anneaux de servage. Comment expliquer que ces parures en aluminium nécessitent pour leur ouverture la force des deux gaillards de Timidria qui d’ailleurs les abandonnent sur place alors qu’il s’agit de significatives preuves à conviction à faire valoir devant un tribunal ? Pourquoi dans les retrouvailles entre la mère et la fille libérée, c’est le sauveur de Timidria qui doit dire à chacune ce qu’elle doit faire devant la caméra : se saluer, s’embrasser, montrer de l’émotion… Rien ne se passe.
Un mois après la libération de sa fille par Timidria, la mère affirme que celle-ci touche désormais un salaire de 4’000 FCFA par mois (40 francs) pour les travaux domestiques qu’elle effectue en ville (chez ses salvateurs ?). Mais pourquoi la traite-t-elle alors devant la caméra de  » sauvage  » qui « ne sait pas travailler », elle qui a été dressée pour cela, et pourquoi la jeune fille dit n’avoir en fait touché que 10 francs pour son travail ? Il est vrai que ces propos en touareg ne sont pas traduits.
Autant de situations et de phrases non explicitées, quand il ne s’agit pas d’omissions volontaires et de trucages, qui permettent de comprendre comment une bonne cause : libérer les esclaves, peut en cacher une autre : inciter à la haine raciale.
Vue de près, la Timidria apparaît en fait comme un organisme profitable d’abord à l’Etat nigérien qui confronté aux mouvements de rébellion du nord divise pour régner et a trouvé le bouc émissaire utile pour faire oublier le fiasco de sa gestion politique, économique et sociale du pays (rappelons que les arriérés de salaire des fonctionnaires nigériens sont régulièrement payés par la France). C’est également un  » gagne-pain  » pour ceux qui sont à la tête de l’association et dont l’épaisse silhouette prouve au moins qu’ils mangent davantage que ceux qu’ils incriminent.
Le dernier épisode de ce processus de contrôle des populations jugées potentiellement dangereuses par les Etats modernes est la tentative de créer une sorte de milice internationale qui lierait les mouvements Timidria au Niger, Gandakoy au Mali ainsi que celle des anciens esclaves Peuls de Mauritanie, en une organisation unifiée de  » damnés de la terre  » (3), à condition toutefois qu’ils aient le teint de rigueur.
Ainsi, à l’intersection de plusieurs registres idéologiques – raciologie, évolutionnisme, lutte des classes, modèle républicain, démocratie, charte des droits de l’homme…- et dans l’ignorance de la complexité des systèmes sociaux révolus, la question de ‘l’esclavagisme’est devenue un enjeu politique de premier plan en Afrique saharo-sahélienne. Les faits et les discours qui l’illustrent au Niger et au Mali montrent que, dans le contexte présent de crise socio-politique et économique, la modernité, loin d’offrir un projet émancipatoire, a plutôt édifié les prémices d’un conflit de type racial. Cette idéologie a déjà conduit aux massacres de milliers de civils touaregs et maures à partir de 1991 au Mali et au Niger par les milices paramilitaires et l’armée nationale dans la plus grande impunité et le plus absolu silence médiatique international. A une réunion du conseil européen en décembre 1993, Mr Kouchner lui-même s’est violemment opposé à la demande d’enquête internationale réclamée par des Touaregs au sujet des tueries menées par l’armée malienne et la milice Gandakoy dans la région du fleuve. Dès 1990, alertée par un Touareg au sujet d’exactions sanglantes survenues au Niger contre des civils à « peau claire », la fondation de Mme Mitterand, France Libertés, a répondu par un courrier daté du 1er juin qu’elle « n’a pas pour vocation d’envoyer des observateurs de par le monde pour se rendre compte des événements qui s’y déroulent » et n’apporte d’aide concrète qu’à « des projets émanant de collectivités ou d’associations locales privées de leurs droits essentiels ou brimées dans ces droits ». Comprenne qui pourra.
Cynisme ou inconscience ? Privilégiant des intérêts privés, les Etats modernes ont laissé fertiliser le terreau idéologique de futurs génocides que l’opinion publique internationale, mal informée, risque fort d’imputer à une intrinsèque sauvagerie africaine. Ces quelques lignes sont destinées aux spectateurs de bonne foi pour qu’ils ne puissent pas dire comme pour le Rwanda : « je ne savais pas » !

1. Voir à ce sujet Hélène Claudot-Hawad, « Etranger sauvage, esclave enfant, affranchi cousin. La mobilité statutaire chez les Touaregs », publié dans l’ouvrage comparatif également consacré à ce thème : Groupes serviles au Sahara (Mariella Villasante-de Beauvais, éd.), Editions du CNRS, Paris, 2000.
2. A ce sujet, voir l’ouvrage de témoignages publié par Hélène Claudot-Hawad et Hawad : Touaregs, Voix solitaires sous l’horizon confisqué, Ed. Ethnies (Survival International), Paris, 1996.
3. Schéma que n’hésitent pas à promouvoir certains africanistes français comme par exemple Roger Botte dans : « Rimaybe, Harâtîn, Iklan : les damnés de la terre, le développement et la démocratie », [in André Bourgeot, Horizons nomades en Afrique sahélienne, Karthala, 1999 : 55-78], ou dans L’ombre portée de l’esclavage. Avatars contemporains de l’oppression sociale, récente livraison du Journal des Africanistes (tome 70, 2001), 413 pages.
Article paru in Le Canard Libéré, Niamey, n°116, oct. 2002///Article N° : 3277

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