« L’exil disloque la langue »

Entretien de Taina Tervonen avec Chenjerai Hove

Paris, avril 2002
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Romancier et essayiste zimbabwéen, grand admirateur de l’art du conte, Chenjerai Hove est réfugié depuis novembre 2001 en France.

Vous avez écrit dans votre recueil d’essais Palaver Finish qu’un roman dit plus sur un pays que tous les livres d’histoire. Qu’est-ce que vos romans disent du Zimbabwe ?
Ils disent l’histoire, la géographie, le paysage émotionnel, le rythme du pays, et les aspirations de gens ordinaires, ceux dont on ne parle pas dans les livres d’histoire. J’affectionne les petites scènes. Mes romans ne parlent jamais de grands mouvements dans l’espace, ce sont plutôt des photographies d’espaces restreints, de petits villages.
La ville est en effet très peu présente dans vos romans.
J’ai grandi dans un petit village. Ces scènes de vie, de poésie, de musique, de danse, les chants des oiseaux et les bruits des animaux font partie de moi. Dans la philosophie traditionnelle shona, les hommes font partie de la nature, leur souci est de rester en harmonie avec elle. Je n’ai appris l’anglais qu’à l’âge de 11 ans. Dans mes romans, la ville est un lieu de mort et d’indifférence où les personnages se perdent.
Par contre, la relation à la terre est très centrale.
La terre n’est pas une entreprise commerciale, une matière où l’on sème pour récolter ensuite. La terre est une force spirituelle, un lieu sacré. C’est le lien entre les morts et les vivants, le lieu où reposent les ancêtres et où chacun reposera à son tour.
Cela explique-t-il les conflits sur la terre au Zimbabwe ?
Non, ces conflits n’ont rien à voir avec la spiritualité et tout à voir avec un pouvoir politique et un dictateur avide et désespéré qui veut contrôler tout ce qui peut susciter des émotions fortes.
Dans « Ancêtres », vous avez décrit l’exil comme une « incapacité à nommer les choses ». Vous vivez actuellement en exil en France. Qualifieriez-vous votre propre exil en ces mêmes termes ?
Oui. J’ai vécu un premier « exil » quand j’avais 11 ans. Mon père avait acheté une ferme à l’autre bout du pays. Nous avons vécu le déménagement comme une véritable cassure dans notre imagination. Nous ne connaissions plus les noms des oiseaux, le fleuve coulait dans la mauvaise direction, les montagnes n’étaient plus là où elles devaient être. Je ne me suis jamais senti chez moi là-bas.
La technique des dictateurs qui forcent les écrivains à s’exiler est efficace dans la mesure où l’on met beaucoup de temps à réapprendre les noms des choses. Je ne peux pas écrire une histoire située en France où un petit garçon grimpe dans un arbre parce que je ne connais pas le nom de l’arbre, ni les rituels qui lui sont associés. Cela nous oblige à nous concentrer de nouveau sur la langue. Je crois que c’est d’ailleurs pour cela que beaucoup d’écrivains en exil reviennent à leur langue maternelle. Je pense notamment à Ngugi wa Thiongo.
L’exil disloque la langue et la façon d’appréhender le monde. Il n’y a pas de retour possible à ce qui était avant. Le retour sera un autre voyage, une nouvelle découverte. Mais l’exil a aussi ses avantages. J’ai plus de temps pour me concentrer. Je vois mon pays d’une autre perspective.
Vous disiez qu’il n’y a pas de grands mouvements dans l’espace dans vos romans. Mais il y a des mouvements dans le temps.
Le temps est une invention humaine que j’ai voulu démystifier dans Ancêtres. La mémoire, les souvenirs ne respectent pas le temps mais les événements. Pour que le temps existe, il faut que quelque chose le marque.
Ma mère était une excellente conteuse. Tous les soirs, elle nous racontait la même histoire, mais en changeant la structure à chaque fois. J’ai fait un choix conscient de prendre modèle sur l’art de ma mère, sur sa façon de raconter. Mes romans sont toujours circulaires, parce que le temps est tissé comme un tapis, ce n’est pas un fil droit. La vie elle-même n’est pas linéaire, elle fonctionne en boucles. Mes romans sont construits comme une arène de danse où les personnages surgissent pour faire un tour de piste. Et les femmes dominent la danse ! (rires)

Vos essais pourraient-ils toujours être publiés au Zimbabwe ?
C’était devenu très difficile. Les nouvelles lois empêchent toute écriture critique. Mon éditeur était constamment arrêté. Un ami qui était éditeur vient d’être tué. J’étais moi-même suivi, harcelé et menacé par la police secrète. Ma famille est toujours au Zimbabwe et mon départ était un soulagement pour eux.

///Article N° : 2419

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