L’africanisation des festivals

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D’Angoulême à Nancy en passant par Nice, Montpellier ou Sète, 2002 aura consacré l’omniprésence des artistes africains dans les grands festivals de jazz et de « musiques du monde ».

On pourrait fêter les vingt ans de cette irrésistible « africanisation » des festivals, et offrir le gâteau d’anniversaire à Christian Mousset, qui fut le premier, dès 1982, à ouvrir résolument « Jazz à Angoulême » à l’Afrique et aux Antilles. Suivant instinctivement ses propres « coups de foudre », cet infatigable voyageur a beaucoup contribué aux découvertes successives par le public français des musiques d’Afrique du Sud, du monde mandingue, de l’Océan Indien puis de l’espace lusophone. Depuis, « Jazz à Angoulême » a été logiquement rebaptisé « Musiques Métisses » : titre-concept discutable (toute musique est par essence métisse) mais au fond pas plus que ceux de « world music » ou de « musiques du monde » – quelle musique n’est pas « du monde » ? Angoulême est en tout cas devenu depuis longtemps pour le « mélomane africaniste » un pèlerinage obligé… et un parcours du combattant, avec trois scènes simultanées. 25 des 31 groupes à l’affiche 2002 venaient d’Afrique ou de l’Océan Indien. Deux ont du faire faux bond faute de visas : Faadah Kawtal (Cameroun) et le Rumbanella Band (Congo)…
L’Ouest à l’honneur
Le plus attendu était le légendaire Bembeya Jazz National de Guinée, déjà venu en 1985. En sommeil depuis une quinzaine d’années, il a été relancé à l’initiative de Christian Mousset, qui l’a bloqué une semaine dans le studio local après le festival pour y enregistrer le premier album de son nouveau label « Marabi ». En deux concerts torrides, Bembeya a revisité magistralement son répertoire historique, faisant la part belle à son inamovible guitariste et directeur musical « Diamond Fingers ». On pouvait cependant regretter qu’aucun soliste ne se détache du trio vocal actuel alors que l’ex-vedette du groupe, Sekouba Bambino, se trouvait en France au même moment. La musique mandingue était en outre représentée côté malien par le gentil duo de variétés Amadou & Mariam, le fougueux Boubacar Traoré et l’émouvant griot-guitariste Habib Koité ; côté guinéen par une spectaculaire troupe de Nyamakalas (musiciens artisans) et l’éblouissant ensemble « Soumous », qui réunit une douzaine de femmes de l’Orchestre National et incarne un peu le versant traditionnel des fameuses Amazones…
Nous reparlerons plus longuement du Gangbé Brass Band du Bénin, principale révélation des Musiques Métisses 2002 : cet ensemble turbulent (cuivres, trompes et percussions) réévalue à l’aune du jazz les polyphonies et polyrythmies héritées du vodun Fon mais aussi des autres ethnies du pays.
C’est de cette région qu’est venue, hélas, une bien cruelle déception : le Nigérian King Sunny Adé n’est plus que l’ombre somnolente de lui-même, avec un groupe réduit, privé de la « pedal steel guitar » pseudo-hawaïenne qui faisait son charme unique, annonant une « juju music » dont les volutes jadis envoûtantes sont devenues d’une monotonie exaspérante.
Au contraire, le cacique Wendo Kolosoy, accompagné de son groupe kinois Victoria Bakolo Miziki, a donné une leçon magistrale de rumba à l’ancienne, d’une humanité et d’un swing trop souvent sacrifiés par les technocrates affairistes du ndombolo à la moulinette.
Deux bouleversantes chanteuses Algériennes, Hasna El Becharia et Souad Massi représentaient la richesse du patrimoine musical féminin nord-africain, souvent très proche de celui de leurs voisines sahéliennes.
Angoulême accueillait aussi deux groupes de Louisiane. Contre toute attente, Clifton Chénier Junior, fils du génial accordéoniste « black cajun », est apparu bien pâlot comparé au frénétique Steve Riley, censé incarner la face « white » de cette musique tourbillonnante. On pouvait comparer cette surprise à l’émotion ininterrompue distillée par le fabuleux récital du Réunionnais « blanc » Daniel Waro, qui est peut-être le meilleur interprète actuel du « maloya », musique fortement ancrée dans la mémoire de l’esclavage.
L’expression « musiques métisses » trouverait ainsi peu à peu sa légitimité…
La Riviera au rythme du m’balax
Si le jazz fut la première musique officiellement qualifiée de « métisse », le Nice Jazz Festival (le plus ancien du monde, fondé en 1948) voit son appellation contestée, et pas que par les puristes. Il n’accueille quasiment plus un seul groupe de jazz stricto sensu, et la « jam session », rituel sacré des jazzmen dont Nice était jadis le paradis, est reléguée « after hours » au bar du palace où ils sont logés. Il est cependant devenu le plus éclectique des festivals de « world music », et l’un des plus ouverts aux musiciens africains, ce qui paraît paradoxal sachant qu’il est chapeauté par une municipalité d’ultra-droite réputée ombrageuse à l’égard des immigrés… Succédant au bouffon Michel Leeb, la nouvelle directrice de « Jazz à Nice », Viviane Sicnasi, en a fait un carrefour et un creuset de toutes les musiques qui « swinguent » aux frontières du jazz. Seul le service de sécurité, assuré par une bande de nazillons et de voyous inquiétants, détone dans le cadre enchanteur du Parc de Cimiez, où les magnifiques oliviers centenaires ont l’air de petits jeunes délurés autour des arènes romaines.
Youssou N’Dour, qui avait décliné l’invitation l’an dernier faute de date disponible, a été la superstar de l’édition 2002 : concert sans surprise musicale, mais les centaines de Sénégalais qui vendent leur bimbeloterie sur la Côte d’Azur, tous sur leur 31, sont venus danser le mbalax. Les Maliens, hélas, ne s’étaient pas déplacés pour applaudir le duo attachant Mamani Keita & Marc Minelli. La foule était très dense en revanche pour Bonga, pour Angélique Kidjo (dont la dérive « baba-funk » est compensée par son sens exceptionnel de la communication tout-public) et surtout pour Tiken Jah Fakoly, réinvité après son triomphe de l’an dernier.
Beau succès aussi pour Ismaël Lô et surtout Cesaria Evora, merveilleusement accompagnée : de quoi faire honte au retraité Yannick Noah, dont une foule sourde et bouche-bée, actionnant machinalement les flashes de ses appareils jetables, ne faisait même pas semblant d’écouter l’insipide variété. En vérité, le plus beau concert africain de Nice a été celui de l’Autrichien Joe Zawinul, qui était un peu, en même temps, « l’alibi jazz » du festival. Ce génial pionnier des claviers électroniques, ex-pianiste de Miles Davis et fondateur du groupe légendaire du « jazz-fusion », Weather Report, venait de fêter le 9 juillet ses 70 ans, après une tournée au Sénégal qu’il m’a dit avoir été l’un des plus beaux moments de sa vie musicale. Depuis une dizaine d’années, après une collaboration très productive avec Salif Keïta, son groupe « Zawinul Syndicate » repose sur une rythmique africaine et caraïbe. A la basse, au Camerounais Richard Bona a succédé son compatriote Étienne Mbappé. L’Ivoirien Paco Séry (proclamé par Zawinul « meilleur batteur du monde entier ») était le héros de ce concert, où il a aussi émerveillé le public par ses solos de sanza, maîtrisant de mieux en mieux ce délicat lamellophone qui n’est pourtant pas très pratiqué dans sa région.
D’autres grands moments de Nice 2002 ont mis en avant les musiques qui forment les ponts les plus solides entre l’Afrique et sa diaspora : le plus ancien groupe de Gospel (The Blind Boys of Alabama) qui fête ses 80 ans !… les indéracinables bluesmen B.B. King et Little Milton… mais aussi le très subtil pianiste Mario Canonge, dont le groupe actuel offre un raccourci saisissant de toutes les musiques antillaises de la biguine au « zouk love ».
Techno-griot
Un numéro entier d’Africultures ne suffirait pas à dresser le bilan des concerts africains dans ces festivals de l’été. A l’heure où j’écris, la Presqu’île du Crozon (Finistère) voit défiler Mory Kanté, Kalone de Casamance, Minanga du Gabon, N’Java de Madagascar et les Touareg du Mali Tinariwen… Impossible d’être partout. J’étais à Sète l’autre soir, et une foule compacte s’y bousculait sur les gradins du fantastique Théâtre de la Mer, d’où l’on voit passer les barques de pécheurs derrière la scène ! Une association de bénévoles y organise depuis six ans la « Fiesta Latina ». Son président José Bel, un fou de salsa, a vite compris que l’Afrique ne saurait être absente de cet événement où Brésiliens, Cubains et autres afro-latino-américains ne cessent de célébrer les dieux Yoruba… Il ne s’est pas trompé : le public s’enthousiasme pour un concert qui n’a certes rien de « latino ». Il s’agit du dj français Frédéric Galliano, qui a réussi une synthèse « techno-griot » très séduisante avec les « African Divas » – une chanteuse malienne, une autre peule-sénégalaise, rencontre de deux styles de chant très différents, qui est en soi un événement, sur fond de kora et de balafon. Pour la plupart des spectateurs, c’est le premier concert « africain » auquel ils assistent et l’effet est saisissant… Les gens se précipitent vers la scène pour danser. Partout d’ailleurs, la rencontre entre les nouvelles générations et les musiques africaines est devenue plus physique, bien plus spontanée qu’elle ne l’était naguère, sans doute grâce à l’influence décontractante du funk, du rap et de la techno…
Festival & rituel
Cette évolution dans l’attitude du public français était d’ailleurs très sensible aussi dans sa réaction étonnante lors des « Nuits du Bwiti », sans aucun doute l’événement le plus important de cet « été africain »… Loin des programmations habituelles, toutes plus ou moins calibrées sur l’actualité discographique ou l’opportunité des tournées du showbiz, le Festival de Radio-France à Montpellier avait invité en solo une de ces communautés Mitsogho du Gabon dont la religion ancestrale, très vivante, est l’une des plus « musicienne » et spectaculaire qui soit. Leur rituel, fondé sur la prise d’un hallucinogène puissant (racine de la plante « iboga »), se développe aux accents d’une musique fascinante dont l’instrument principal est la harpe à huit cordes « ngombi ». Leurs danses, très acrobatiques, font intervenir des torches enflammées dont le rôle purificateur semble rendre les participants insensibles à toute douleur.
Ces deux « Nuits de Bwiti » ont attiré des milliers de personnes dans une clairière au centre de laquelle avait été édifié l' »ebanza », le temple forestier traditionnel. Même pour ceux qui comme moi avaient assisté sur place à de telles cérémonies, au fil des heures l’atmosphère en était devenue si proche qu’on en oubliait qu’il s’agissait d’un spectacle, organisé à des milliers de kilomètres des régions où se pratique ce rituel. Tout le monde dansait sous la lune, sans avoir peur des flammes. Après le lever du soleil, retournant à l’hôtel encore étourdi par les volutes obsédantes de la harpe, j’ai compris que les musiques africaines méritent mieux que de se conformer au rituel occidental des festivals : il devront désormais faire un effort pour capter leur magie.
De toute façon, la fête continue : les Nancy Jazz Pulsations accueillent Tony Allen (l’ancien batteur de Fela, afro-beat, Nigeria), Galliano & ses African Divas, la chanteuse de jazz du Malawi Malia, et surtout le formidable Orchestra Baobab du Sénégal, qui comme le Bembeya de Guinée vient de ressusciter après de longues années de silence. Jamais l’Afrique n’a été aussi présente dans les festivals de France.

///Article N° : 2408

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Les images de l'article
Mario Canonge, Nice juillet 2002 © Gérald Arnaud
Frédéric Galliano et les African Divas, Sète août 2002 © Gérald Arnaud




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