« Quel est le regard d’une femme cinéaste ? »

Entretien d'Olivier Barlet avec Anne-Laure Folly

Paris, octobre 1997
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Entretien avec la Togolaise Anne-Laure Folly, réalisatrice de Femmes du Niger, de Femmes les yeux ouverts et de Les Oubliées – des documentaires prenant les femmes comme sujet.

Attribues-tu une spécificité au regard des femmes ?
Une femme exprime ce qu’elle est : je ne suis pas un homme, mais je ne me serais sans doute pas tant intéressé aux problématiques féminines il y a deux siècles. La façon de traiter les thèmes est radicalement différente de ce qui se faisait avant. La spécificité tient sans doute à un moment de l’Histoire. Dans Les Oubliées, mon dernier film, j’ai traité d’une guerre de 30 ans en Angola à travers le regard des populations civiles et uniquement des femmes : ce n’est pas un choix très commun… Ce regard déstabilise l’idée que l’on a souvent de l’Histoire, de la guerre et de sa logique. Du point de vue des victimes, ces logiques sont parfaitement anachroniques !
J’ai été frappé à quel point le regard des femmes fait apparaître combien la guerre atteint les gens dans leur dignité.
Ce regard n’est pas souvent montré ; on ne choisit pas cet angle : l’absurdité de la violence est qu’elle détruit l’individu ; toute la logique d’une affirmation comme  » mourir pour ses idées  » achoppe car ceux qui survivent sont broyés ! Une guerre de 30 ans aboutit à une désagrégation totale des liens sociaux, culturels, affectifs. La dignité des femmes est « essentielle » ; c’est ce qui reste quand tout espoir a disparu.
Les femmes que tu montres ont une incroyable confiance dans l’image.
C’est bien ce qui m’inquiète. Je suis absolument consciente de la fiction que représente le documentaire. Certains affirment même qu’il est une  » réalité fictionnée « . Il reste subjectif. Alors que la multiplication des images dilue ou banaliser n’importe quel cri. Les femmes dans mon documentaire conservent une confiance dans le message. Cela donne une responsabilité encore plus grande et renvoie à ce qu’il y a de vain dans ce travail : apporter un témoignage de plus en plus minimal sur des gens qui ne sont jamais entendus.
Ton film est pourtant vu et apprécié.
Oui, mais dans un monde qui voit de plus en plus de choses et qui peut se dire ainsi qu’il n’y a pas que ça et qu’il n’y a donc pas urgence ! Il y a 20 ans, un tel film aurait eu plus d’impact… mais personne ne l’a fait.
On est maintenant dans l’accumulation ? Beaucoup de films pour avoir un impact ?
Je ne sais plus si l’opinion publique est encore mobilisable. Il faut 60 000 morts en Algérie pour que la communauté internationale s’ébranle… C’est au poids du sang que cela se joue. En Angola se déroule la plus longue guerre du siècle et personne ne bouge. Cette indifférence ne gêne personne.
Tu m’as dit un jour que les degrés de conscience d’une femme africaine et européenne sont semblables.
L’acuité des gens sur leur propre situation est extrême. Toutefois, dans une société de droit, les gens remettent moins en question leur liberté. Ils pensent que les droits juridiques les rendent libres. Pourtant la loi n’empêche pas le crime et ce n’est pas parce qu’on a aboli l’esclavage que les gens ont été égaux. On peut être libre sans être égaux. C’est ce qui se passe pour les femmes. Elles ont toujours du mal à s’intégrer dans le marché du travail et les postes importants leur sont encore refusés. Je crois simplement qu’il y a moins de leurre dans les sociétés où l’on ne prétend pas au progrès.
Dans une société qui est moins de droit comme la société africaine par rapport à l’occidentale, les femmes attribuent davantage d’importance à la démocratie ?
Oui. Dans une société qui se dit démocratique (ce qui ne veut pas dire qu’elle l’est : les démocraties grecques avaient des esclaves !), le mot n’est pas remis en cause. Dans une société où la démocratie se cherche, on peut encore envisager d’autres modèles d’équilibre et d’équité. Le problème de cette communication de fin de siècle est que les mots cachent beaucoup de vide et d’absence de remise en cause. J’ai l’impression qu’un surcroît de technique freine l’évolution conceptuelle… Je ne vois pas dans l’écriture, dans la pensée, dans la philosophie les grands changements qui ont marqué le début du siècle.
En Afrique, les femmes prennent une grande place dans le changement social.
Les sociétés émergentes font aujourd’hui l’économie de beaucoup de luttes sociales. Alors que leurs mères n’avaient aucun droit, les filles peuvent être sujets de l’Histoire. Elles profitent des luttes de toutes les femmes en Afrique et ailleurs.
As-tu été confrontée à la difficulté d’être femme dans ton travail ?
Bien entendu. Le  » marché du travail  » est normé par les hommes qui s’y adaptent facilement alors qu’il nous faut apprendre ce qui ne nous est pas naturel au départ.
Il faut se justifier d’être une femme ?
On apprend très vite mais on est étonné au départ par la combativité, l’agressivité, la violence professionnelle. On peut le faire mais on y est pas préparé… Etre Africaine et femme sont parfois dans certains milieux des obstacles à contourner. Mais cela peut aussi être un avantage d’être femme.
En Angola, tu as même tourné dans un domaine culturel qui t’est étranger.
Absolument. C’est pourquoi j’ai construit le film avec un regard extérieur en partant de Paris et déclarant :  » Je ne connaissais rien à l’Angola « . Pour ne pas tromper et ne pas prétendre. Je crois que la plupart des oeuvres audiovisuelles sont de l’ordre du regard extérieur. Un Français qui filme l’Auvergne profonde n’y connaît pas forcément grand chose. L’important est de savoir qui regarde quoi. Il faudrait une bibliographie complète du cameraman et du réalisateur avant toute œuvre ! Le fait d’être Noire ne m’en donne pas la culture, sortie de mon petit coin d’enfance. Etre Africain ne veut pas dire avoir une culture sur l’Afrique, juste une culture provenant de l’Afrique, contrairement à l’affirmation immodeste et effarante qu’on entend parfois ! Etre Zoulou ne te donne pas les clefs de la culture yorouba.
Je me souviens de la cinéaste nigérianne Funmi Osoba qui disait qu’on la supposait capable de faire un film sur l’excision parce qu’elle était une femme, alors qu’elle ne l’avait jamais vue ni de près ni de loin.
Bien sûr. On croit facilement que le soleil tourne autour de la terre.
Quand tu fais Les Oubliées, c’est avec  » ées « .
Oui, je n’ai pas osé l’appeler As Olvidadas ! L’Angola représente 6 % du pétrole américain et des intérêts énormes du monde entier. Cette guerre a continué parce que le regard de compassion a manqué. Notre système économique repose sur l’indécence morale. C’est pire que la violence. Que dira-t-on de l’Algérie dans vingt ans, ou de la Yougoslavie ? De ces moments d’amnésie qui saisissent l’ensemble de la planète, lorsque personne ne veut ni voir ni faire, car des intérêts supérieurs à ceux de l’individu sont en jeu ?
Ton film montre très bien ces mines antipersonnels dont on parle tant en ce moment.
Et les enfants qui sautent parce qu’on les a envoyés en avant sur les champs de mines lorsqu’on a plus de chiens-cobayes sous la main… Le cynisme est de mise partout. Les pays qui fabriquent les mines sont nombreux ; tous savent parfaitement qu’elles atteignent en priorité les populations civiles. Aucun système ne prend en charge l’individu. L’Etat assure la sécurité de ses citoyens mais produit les mines qui tueront les autres.
Les femmes ont-elles le regard le plus clair ?
Je ne crois pas. J’ai fait des films sur les femmes en pensant à cette phrase de la philosophe Simone Weil :  » il faut toujours s’intéresser au côté le plus léger de la balance, avant qu’il ne devienne le plus lourd « . J’ai filmé les femmes ; je passe à autre chose.
Dans Femmes aux yeux ouverts, une femme raconte comment elle a proposé à sa fille de l’accompagner dans les manifestations qui ont provoqué la chute de Moussa Traoré, et sa fille a été tuée. Il est très frappant de la voir exprimer quand même la nécessité de cet engagement alors que les hommes ne bougeaient pas.
L’Histoire se vit au niveau des tripes. On n’a pas forcément besoin d’une idéologie ou d’un parti pour que les choses changent. Je crois à cette politique du ventre. Ce qui n’est pas dit, mais agit, est plus difficilement effaçable, niable ou remis en question. C’est pourquoi je ne montre dans mes films que des gens de la base. Je crois que l’évolution individuelle passe par une prise de conscience individuelle, à partir de ses accidents de vie. C’est un bouillonnement interne et non les idées sociales, littéraires ou culturelles qui font changer un individu.
Quelles sont tes perspectives ?
Je vais faire un portrait, travailler sur la forme, définir ma manière de dire. Dans l’image se lient différentes formes d’art et l’émotion qu’elle dégage lave l’âme. Il faut que ce soit beau.
Tu as une caméra proche des gens et qui prend le temps de capter les visages. N’est-ce pas une facilité moderne, évitant ainsi les problématiques esthétiques ?
C’est vrai mais je ne vais pas changer ! Quand on parle des Noirs ou des Jaunes, on dit qu’ils sont tous pareils : on voit plus les corps que les visages. L’esthétique reconnue au Noir n’est pas celle du visage, du trait et du regard. C’est une esthétique du corps, du physique, d’une beauté plastique : les traits négroïdes n’ont jamais été liés à une esthétique dans la littérature occidentale. A contrario, c’est ce qui me pousse à montrer les visages en gros plan. Je veux qu’on regarde les gens. Voir une souffrance force le respect et le regard. Je veux ainsi réduire la distance : en me concentrant sur le regard, je fixe l’émotion, je rends  » l’autre  » proche. Je traite de thèmes comme la guerre, l’exclusion, en évitant tout exotisme.  » L’ici  » ressemble à  » l’ailleurs « . Nous vivons tous la même Histoire.
Où situes-tu ton africanité ?
Il n’y a pas quatre races dont l’une serait africaine. On sait que cela n’existe pas. C’est une question qu’on ne devrait plus poser mais qu’on pose tous les jours ! Un Brésilien noir négroïde est-il Africain ou Brésilien ? Les Angolaises ont toutes les couleurs du monde. Il n’y a pas de race mais il y a des cultures ; en Afrique, celle des Bambara et celle des Yoruba sont complètement différentes. Moi, je ne suis que le produit de ma propre histoire et je ne prétend à rien d’autre !

///Article N° : 171

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