Moziki littéraire 15 : Urgence

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Juste une envie de placer dans ce panier de l’existence une parole achalandée de nos questionnements
Cela semble être tout simplement pour nous un besoin vital en tant que citoyen
Partageant en commun l’écriture et une mère patrie qu’est le Congo Kinshasa, une même maison d’accueil et de transit qu’est le festival de Limoges, puis allant chacun se cloîtrer dans un coin perdu de cette terre qui se veut ronde sans être arrondie, emportant avec nous nos angoisses, nos fantasmes et nos désirs…, le sort en était presque jeté

Papy Maurice Mbwiti

État d’urgence
Il était exactement 19 h 26 minutes, cette nuit-là de la Saint-Sylvestre. Nous étions tous prostrés devant nos téléviseurs et postes radios et attendions ce fameux discours sur l’état de la nation.
Car depuis que l’état d’urgence avait été déclaré il y a de cela trente-six mois, plus personne n’a le cœur en place, personne sauf lui.
22 mois, 3 semaines et exactement 2 jours que le patron Père de la Nation ne s’était ni exprimé ni paru en public. Les rumeurs les plus folles couraient dans tous les sens, disant tout et n’importe quoi, certaines même racontent qu’il serait atteint d’une grave syphilis, l’empêchant tout mouvement rectiligne au point de ne plus bouger son petit doigt, d’autres encore parlent d’une chirurgie esthétique qui aurait viré au drame au point qu‘on a cassé tous les miroirs de la ville et instaurer carrément l’interdiction formelle de vente de tout objet transparent.
Comment n’est pas accordé un minimum de crédit à ces railleries, surtout que malgré ses 87 ans d’âges et ses 62 années de pouvoir, on n’a plus jamais changé le portrait officiel de ses 30 ans de peur d’inciter le peuple au référendum populaire qui amènerait l’organisation des premières élections qu’on espère très très démocratiques.

Soudain, le temps s’arrête :
Très chers camarades, c’est par humilité que l’éléphant attaque ton champ la nuit, car même s’il se pointe le jour que pourras-tu contre lui ?
(Acclamations)
Alors, Prenons le pouvoir le plus longtemps possible, écrasons tous ceux qui peuvent et veulent nous empêcher d’atteindre notre but, c’est dans le silence que s’effectuera le progrès, faisons les taire et la société marchera.
Laissez-moi vous dire que les libertés d’expression distraient le peuple, les revendications sociales et la démocratie sont une perte de temps pour la nation.
La sécurité sociale entretien la paresse et le chômage, la solidarité nationale est la racine de l’inflation et de la crise économique.
Donnons à ce peuple juste ce qu’il lui faut pour travailler, c’est-à-dire « Rien ».
(Acclamations)
(Puis encore Acclamations)

Très chers camarades, nous sommes une nation des fourmis, plus la fourmi est mince plus elle est travailleuse. Puisque nous sommes entre nous, disons les choses en face : c’est maintenant qu’il faut agir, n’hésitons pas à éliminer tout obstacle sur notre chemin, homme, femme, enfant, jeunes et vieux.
Qui n’est pas avec nous est contre nous, c’est clair !
(Acclamations)
Repérons les plus fragiles financièrement et psychologiquement qui ralentissent notre progrès et éliminons-les !
Les plus forts d’entre eux doivent être récupérés dans notre lutte, les plus intelligents doivent être affaiblis le plus tôt possible, en ayant soin de confisquer sans ambages leurs dieux, fortune, connaissances, femme, science, âme, croyance, intelligence, capital et espérance.
(Acclamations)
Nous sommes la solution pour cette génération, nous sommes leurs dieux ; les règles c’est nous qui le fixons.
Nous devons réécrire l’histoire, car nous sommes l’Histoire…

Puis un grand noir parut à l’écran de nos télévisions de cette chaîne nationale, ensuite on entendit un grand cri, venant certainement de la régie : « COUPEZ, COUPEZ, ARRÊTEZ LA DIFFUSION, CE N’EST PAS LA BONNE CASSETTE… »
Un fond noir s’installe pendant une dizaine de minutes, puis on lance l’image du père noël avec son bonnet aux allures de clochards, chaussé de bottes en caoutchouc plein de boue.
Et ici, dehors, le monde que nous sommes entonne ce chant :
Petit papa Noël,
quand il partira du siège
avec nos jouets par milliers
n’oubliez pas notre petite révolution

Papy Maurice Mbwiti – Kinshasa, RDC (janvier 2013)
Urgences
J’ai oublié ma première fois
J’ai oublié de dégoupiller, et boum !
J’ai oublié de fermer, tu es entré
J’ai oublié d’entrer, tu as fermé
J’ai oublié d’ouvrir, tu es passé
J’ai oublié ma capote, je t’ai tué
J’ai oublié de t’aimer, tu es parti
J’ai oublié ta tombe, elle a disparu
J’ai oublié de partir, ta capote est tombée
J’ai oublié de disparaître, tu m’as aimé
J’ai oublié de fermer, de dégoupiller, d’ouvrir, d’entrer, de passer, de t’aimer, de partir, de disparaître
J’ai oublié de vivre et de te le dire
J’ai oublié ton nom, jusqu’à ton identité
J’ai oublié qui tu es…

La fin du monde c’est demain… disaient-ils.
Le 21e jour du douzième mois de l’année 2012 !
Une histoire des Mayas, une histoire de calendrier, une histoire bizarre quand même.
La fin du monde. À mes yeux, ça l’air d’une perception qui peut être très subjective.
Pour les juifs, les Palestiniens, les Sud-Africains de Soweto et les Tutsis, elle a déjà eu lieu…
Pour les femmes à l’Est du Congo dit démocratique, ça fait quinze ans que c’est la fin du monde, elles sont en plein dedans.
Pour des divorcés et des orphelins, elle est déjà passée, et pour le reste du monde, selon ce à quoi chacun fait face, elle arrive ou elle est là. Ce ne sont pas les Mayas qui la déclencheraient ni leur calendrier ou d’autres affaires du genre. Enfin, je crois. Sinon… Et tous les codes rouges que connaît le monde depuis que le monde existe ?

Combien de fois le monde a frôlé sa fin ?
Avec l’esclavage… quand des individus décident, au nom de je-ne-sais-quoi, de vendre d’autres individus sous le prétexte de leur différence… Grosse fin du monde code « urgences ».
Avec la colonisation… que des états décident, au nom de la signification qu’ils ont donné au mot développement, de soumettre d’autres États dits indigènes et sous-développés à cause de leur différence… ça a été une sacrée fin du monde. Surtout pour les bergers partis à la recherche de pâturages partout dans les pays voisins. Ils y sont restés bloqués à jamais !
Avec les indépendances, c’était quelque chose. Beaucoup de courageux passionnés sont montés au créneau et ont pris les rênes de plusieurs pays, en chantant et en dansant. On danse et chante encore aujourd’hui.
Il y a eu le tsunami… il y a eu la dioxine… il y a eu la grippe aviaire… il y a eu la maladie de la vache folle… il y a le sida, la malaria, la tuberculose, le choléra… il y a eu la peste… il y a eu le 11 septembre 2001… il y a eu le 17 mai 1997… il y a eu le bogue de l’an 2000…
Des urgences à n’en pas finir !

J’ai oublié ma première fois
J’ai oublié de dégoupiller, et boum !
J’ai oublié de fermer, tu es entré
J’ai oublié d’entrer, tu as fermé
J’ai oublié d’ouvrir, tu es passé
J’ai oublié ma capote, je t’ai tué
J’ai oublié de t’aimer, tu es parti
J’ai oublié ta tombe, elle a disparu
J’ai oublié de partir, ta capote est tombée
J’ai oublié de disparaître, tu m’as aimé
J’ai oublié de fermer, de dégoupiller, d’ouvrir, d’entrer, de passer, de t’aimer, de partir, de disparaître
J’ai oublié de vivre et de te le dire
J’ai oublié ton nom, jusqu’à ton identité
J’ai oublié qui tu es…

Bibish Mumbu – Montréal, Canada
Prologue/Épilogue
des corps entassés
les uns sur les autres
puzzle sanguinolent
Congo démon-cratique
un charnier ordinaire

mon pays n’existe que sur papier
mon vrai pays demeure le lit
dans lequel je me couche chaque soir
après une crasseuse vie de chien
…et mon exil, long comme le fleuve
commence chaque matin
dès que je quitte mes draps

Fiston Nasser Mwanza – Graz, Autriche

///Article N° : 11269

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Les images de l'article
Fiston Nasser Mwanza © Collection privée
Papy Maurice Mbwiti © Collection privée




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