L’activité artistique comme survie

Entretien de Bibish Mumbu avec le rapeur Bebson Elemba (Trionix)

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Bebson Elemba, dit Bebson de la rue, est musicien, leader du groupe Trionix. Il fait du hip hop et du rap – une gageure à Kinshasa, entouré comme on l’est par la World Music des Papa Wemba, Koffi Olomide, Wenge Musica, etc. Il a commencé il y a une dizaine d’années mais sa toute première cassette n’est sur le marché kinois que depuis août 2002, à une centaine d’exemplaires. Il crée lui-même les costumes et les bijoux en aluminium qu’il porte dans ses spectacles, qu’il vend aussi sur commande. Il parle ici avec le langage qui est sien. Eyi boyé ! (c’est comme ça !), son cri de guerre…

Ta musique ? Le Ragambodi…
Ma musique est faite de plein de mélanges « ragamophine » que j’appelle « Ragambodi« . C’est un ensemble de recherches personnelles, du Seben R’n’B. C’est un peu le truc de Sisco, même beat mais plus proche de la réalité congolaise. Côté code voix, celui qui écoute croirait entendre du ragazouglou, en fait c’est une question d’espace. Ici ça s’appelle du rap ndombolo. Mais moi je trouve que je fais du raga mbodi, style Seben R’n’B. Mbodi veut dire style, genre, look. C’est donc une musique qui porte ma marque, un style qui m’est propre.
Mais Kin est dominée par les grosses pointures de la World Music
Pour moi dans la musique, il n’y a pas d’âge, il n’y a pas d’aînés, pas de petits, il n’y a que des musiciens. Et moi j’aime celui qui travaille. En tant que « ghettonier » (qui vit dans un ghetto), je me défonce dans le travail pour que ma musique soit bonne et complète, malgré le manque d’argent et de soutien qui m’aiderait à démarrer une bonne fois pour toutes. Mais malgré cela, je me débats pour avoir un son génial. Le reste suivra.
Je n’ai pas de complexes en musique, j’ai au contraire beaucoup de foi et je crois en moi. Et je le chante même : « To tia nde molende, to yika kaka mpiko, mayele nde na mosala, tokolonga kaka, union papa union maman… » (Mettons-y de la détermination, gardons courage, priorité au travail, nous vaincrons, l’union faisant la force…)
J’aime les bosseurs. Si Papa Wemba me reconnaît comme étant leader du Ragamophile, celui qui en tient l’étendard, c’est bon. Et s’il reste dans l’ignorance, en tant que grand prêtre je le reconnais. A sa guise ! Moi, ça m’importe peu cette reconnaissance. Je n’ai pas de complexes en face de ces grosses pointures comme tu dis. Je me vois tel que je suis : un gars qui bosse pour se tailler sa place au soleil. Il ne me reste qu’à trouver des producteurs, des concerts, je suis prêt côté spectacles !
Pourquoi se tuer à faire du rap, un style de musique qui ne rapporte pas et qui apparemment n’a qu’une petite communauté à Kinshasa ?
Beaucoup de gens me demandent souvent ce que je fous dans ce genre rap hip-hop sans le sou., pourquoi je ne me fais pas recruter comme tout le monde dans un groupe qui fait de la World Music, ce qu’on appelle du « typique ». On me donne même déjà des noms de groupe !
Les gens naissent différents et ne se ressemblent pas. Je suis né homme et je le resterai.
Quand j’ai débuté, j’étais tout seul, avec seulement un escabeau (celui de ma mère) et un rasoir et je créais comme ça des rythmes. Mes idoles, c’était Michael Jackson et Bob Marley. Et avec des frangins cool et rasta qui jouaient du reggae à la maison, j’ai fini par trouver ma voie. Je suis rasta dans le sang et le reggae je le connais depuis. Ajoute à cela notre son d’origine, question de ne pas être égoïste ni de ne proposer que du reggae.
Je devais sortir du pays depuis longtemps. En matière de Ragamophile au Congo, je me compte parmi les meilleurs, même face à un regard étranger. Mais j’ai toujours refusé de vendre ainsi mon art, ma fierté, et m’exiler pour le travail. Dieu sait pourtant combien d’amis m’ont conseillé le contraire… En tant que premier rappeur kinois, je me dis que si tout le monde devait partir et laisser le milieu cool hip-hop kinois (qui est le vrai), en tant que formateur de rappeurs kinois (les personnes sincères et de bonne foi pourront le confirmer) et initiateur du hip hop ragamophile à Kin, je devrais être là pour le message, et le ghetto a porté ses fruits !
Est-ce difficile ?
Le hic, dans notre musique, c’est le manque de soutien. Moi, je travaille en ghetto, ça fait longtemps, c’est depuis 1988 déjà que j’ai fait des lives et depuis j’ai supporté cette charge tout seul. A l’époque, il y avait des sous, maintenant il n’y a plus rien. Rien à faire ! Tu cherches de toutes les manières sans trouver…
Présentement, si quelqu’un décide de me prendre en charge, jouer à Kinshasa ne me fait pas peur. Pour jouer ta musique, il faut qu’elle soit de bonne qualité, que les gens l’aiment, qu’elle ait un bon son et de de bons spectacles, que tu connaisse l’harmonie et la danse, que tu aies des bons plans et de bonnes idées, à Kin on dit « idéologie ».
Un exemple : l’habillement ! Je crée tous les vêtements de nos spectacles. En fait, je les dessine et quand on peu trouver des tissus, je ramène le tout à ma frangine qui est couturière et on a des costumes de scène… Pareil pour la coiffure ou les chapeaux. Du coup, dans nos spectacles, de la tête aux pieds on est parés de nos propres créations. C’est une question d’imagination et j’en ai à revendre. C’est pour ça que je me considère comme un artiste complet avec mes idées mais je n’ai trouvé encore personne pour m’aider à tout réaliser.
Les producteurs congolais ? Il en existe ?
Ce qui fatigue à Kinshasa c’est l’absence de producteurs. Ce qui fait que le souhait de tous c’est de se barrer. Moi j’ai décidé de rester pour l’honneur de mon pays, question de le relever et relever haut son étendard. Le Congo est mon pays, notre pays, à nous de tenir le « kongo » (la houe) pour reconstruire le Congo, l’union faisant la force.
C’est l’opération épaulation. C’est-à-dire épauler le pays en lui apportant chacun sa brindille pour que le feu prenne. Nous avons un pays fabuleux mais nous n’avons plus de cœur, plus d’amour les uns pour les autres.
A l’étranger on ne parle pas ou peu, on écoute plutôt. Remettre le premier son papier d’interrogation à l’école ne signifie pas la réussite aux études, ceux qui le font en dernier peuvent réussir eux …
Nous, nous sommes arrivés en musique les derniers, qu’est-ce qu’on ne constate pas ? Tout le monde se crètche (provoque verbale) à en oublier la musique ou du moins ce qu’elle devrait être : des messages pour les fans, de belles mélodies.
Moi aussi je crètche mais c’est question de voir les gens changer ! Ce n’est pas pour leurs fringues ni leurs grosses caisses, ce genre de crètche n’est pas constructif. Et puis côté fringues, j’ai pas à me plaindre de mon look, je me sape en Bebson vu que je suis aussi créateur…
Et puis la musique nous devons la faire, la jouer, point ! Dans mon ragambodi, mon inspiration se trouve dans mes sources congolaises d’un pied mais de l’autre je suis dehors. Ainsi, c’est du rap comme ça se fait partout mais avec une touche bien congolaise, en lingala, avec des cris bien d’ici, question que mes frères puissent aussi danser le rap.
Comment as-tu débuté ?
Quand j’ai commencé, j’étais le premier et donc tout seul dans cette vague. J’ai été hué, on m’a lancé des pierres à Kin, on m’a traité de voyou. « Têtu ya mabe, nazokota kaka doute » (têtu comme je l’étais, je n’ai pas voulu douter de moi jusqu’à arrêter).
Vu que mon souci majeur était devenu de plaire aux Kinois et de me prouver que je ne m’étais pas trompé de voie, j’ai fini par réussir. Eh oui, je considère cela comme une réussite que de faire danser des Kinois sur du rap ! Mais il m’a fallu pour cela enter en ghetto mission pour cet affrontement sans frontières.
De tempérament très ouvert, je prône l’amour, je n’accepte pas d’être collé à une seule personne surtout sur le plan travail, ça devient sinon de la coterie et c’est pas bon.
Eyi boyé ! (C’est comme ça !)

Bebson Elemba, tel 9916173.///Article N° : 2699

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