Valdiodio N’Diaye, la mémoire retrouvée

Entretien d'Olivier Barlet avec Amina N'Diaye Leclerc

Cannes 2000
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Près de 40 ans après l’arrestation de son père, la fille de Valdiodio N’Diaye fait de sa mémoire le symbole d’une nouvelle volonté politique.
« Indépendance, unité africaine, confédération ». L’homme qui clame ces slogans face à De Gaulle en 1958 sera un des artisans du nouveau Sénégal et de sa fédération avec le Mali. Mais en 1962, le premier ministre Senghor accuse le ministre de l’intérieur Valdiodio N’Diaye d’avoir, avec le président du Conseil Mamadou Dia, comploté contre l’Etat et l’envoie, lui et ses idées, pour 12 ans en prison. Sartre, Césaire, même le Pape demandent sa grâce. Sans résultat. Sa famille n’aura aucun droit de visite durant 10 ans. Dès son arrivée au pouvoir, Abdoulaye Wade, le nouveau président sénégalais, qui l’avait défendu à l’époque, annonce comme priorité la réouverture de son procès. La fille de Valdiodio N’Diaye, devenue cinéaste, célèbre sa mémoire en faisant de son cas le symbole d’un échec : celui des indépendances. Dérangeant à tous points de vue mais aussi parce qu’il démystifie Senghor, son film n’a pas trouvé preneur chez les télévisions hertziennes mais doit passer sur Histoire et Planète. Entretien.

Quelle est l’actualité, quarante ans après l’indépendance, de reparler de l’indépendance ?
Cela devient une nécessité ! On voit dans le film à quel point les discours de Valdiodio étaient prémonitoires. Je pense qu’aujourd’hui en Afrique on peut se référer à ce discours, et essayer d’en tirer les conséquences. Il pousse un cri d’alarme sur les conséquences : le risque d’explosion de l’Afrique, avec les ethnies qui peuvent s’entretuer. En l’écoutant, j’ai pensé aux drames du Rwanda, du Nigeria, tous ces peuples qui se déchirent, et même pour ne parler que du Sénégal, le problème de la Casamance, qui existait déjà avant l’indépendance, n’a pas évolué ! Il le dit dans son discours : si vous ne faites pas attention, voilà ce qui vous attend. Aujourd’hui, ça ferait du bien d’écouter ça ! Je pense qu’il peut devenir une référence pour les jeunes Africains. Le combat est pas terminé, c’est ce que je retiens de son discours.
Dans votre film, Mamadou Diouf dit qu’on ne peut pas parler d’indépendance si on ne parle pas d’histoire.
Il a raison : pour expliquer le besoin d’indépendance, il faut voir ce qu’il y avait avant. Ce qui m’a extrêmement surprise lorsque je travaillais sur ce projet il y a quelques années, c’est que la personne qui s’occupe des documentaires à France 2 m’a dit qu’ils n’avaient rien sur l’histoire de l’Afrique. On ne sait pas que le Sénégal s’est battu pour son indépendance ni comment il a été colonisé. En France, on ne connaît pas l’histoire de l’Afrique. C’est pourquoi je lui consacre une bonne dizaine de minutes en début de film.
Vous utilisez d’abord des images d’archives puis mettez en scène, autour d’une carte de l’Afrique, des personnages typés. J’ai aussi été frappé comment vous organisez les fonds pour les interviews. Comment avez-vous pensé la forme de ce film ?
L’histoire à mes yeux avait une grande dimension. L’histoire d’un homme : le côté humaniste du film, mis dans un contexte africain, et pas sénégalais, parce que c’était ses valeurs : l’unité de l’Afrique, c’était son credo. Je voulais aussi une valeur esthétique dans ce film, car je déplore qu’on filme souvent l’Afrique sans faire attention à la beauté de l’image. Je voulais faire un film beau. C’est une façon de lutter contre le racisme, de montrer quelque chose de beau, des gens intelligents, qui peuvent aller dans le monde entier en étant à leur place, et en gardant leur identité. L’Afrique est belle : je ne voulais pas faire d’images médiocres, j’y suis donc allée avec une vraie équipe de tournage, six personnes. C »est plus de travail pour trouver de l’argent, mais je pense que le résultat est plus intéressant. Donc, quand j’interview, j’ai un studio qui est la maison de ma mère, aménagée avec les tissus que me plaisent. Chaque plan est léché, ça peut ne pas plaire… L’Afrique n’est pas sophistiquée, mais l’Afrique aime le beau !
Vous avez évité la voix-over qui aurait été un moyen de vous livrer au niveau personnel.
Il n’était pas question que ce film soit celui d’une fille qui fait référence à son père. Je suis productrice, et ce sujet m’a hantée durant des années. Ce personnage n’a pas besoin d’avoir un scoop sur la fille qui fait quelque chose sur son père. C’est une dimension affective que les gens aiment bien, je sais, mais j’estimais que je ferais ce film pour mon père, révéler ce qu’il était vraiment, et son personnage est tellement fort qu’il n’avait pas besoin que ce soit sa fille qui fasse quelque chose pour lui.
Vous n’avez pas peur qu’on vous reproche paradoxalement de manquer de subjectivité ?
On peut me le reprocher, mais ce n’est pas mon propos. Mon propos est de mettre en scène un homme extraordinaire, qui représente tous les torturés de la politique en Afrique, et il y en a tellement qui sont assassinés ! Je ne fais aucune démonstration dans ce film, je raconte des faits et les gens tirent des conclusions. Bien sûr, on prend toujours position, il y a une ligne éditoriale, mais vous savez, si vous allez un jour au Sénégal discuter avec des vieillards de Valdiodio, ils vous diront dix fois plus que ce que j’ai dit dans le film.
Senghor leur avait dit : si vous demandez votre grâce je vous libère, et ça au bout de sept ans d’internement. On leur a envoyé un émissaire, parce qu’ils étaient séparés, et tous ont donné la même réponse : notre dignité nous interdit de demander notre grâce, parce que nous n’avons rien fait ; quelqu’un qui demande sa grâce, ça implique qu’il est coupable. Quelle force de caractère ! Il a été arrêté il avait trente neuf ans. Moi, j’ai dépassé la quarantaine et à cet âge, je mesure encore plus fort ce que cela représentait.
Votre film s’attaque au mythe Senghor. Cela dérange : comment avez-vous pu le financer ?
Après tous les refus que j’avais essuyés auprès des télévisions françaises, je commençais sincèrement à désespérer. J’avais sollicité une aide à la postproduction à la Francophonie, et j’ai envoyé un prémontage. Et j’ai été aidée. Sur la même lancée, les chaînes de télévision câblées Planète et Histoire m’ont donné une suite positive pour l’achat de mon film. Du coup, j’avais un financement qui tenait la route, assez pour m’adresser au Centre français de la cinématographie (CNC). Puis se sont ajoutés le ministère de la Culture et le Quai d’Orsay, pour un budget près d’un million de francs français.
Vous avez beaucoup utilisé les images d’archives.
En effet, j’ai mis à contribution la banque d’images de l’Institut national de l’audiovisuel (INA), et celle de Pathé pour le voyage de De Gaulle en Afrique. Là, un des discours les plus importants de Valdiodio, intervenant à la tribune après celui de De Gaulle, avait été censuré.
Le Général, on le voit en Afrique, mais on ne voit pas qui l’accueille. En Guinée, chez Sékou Touré, c’est le même topo. Et si l’on entend la voix de Valdiodio, il a fallu des trésors d’habileté, après que la radio sénégalaise m’ait autorisée à avoir accès à tous ces documents sonores, pour que je rajoute l’élément sonore sur les images. À ce propos, je ne remercierai jamais assez Paulin Vieyra, le seul cinéaste habilité à l’époque à suivre les actualités. C’est sa voix en début de film qui dit « sortir le pays des affres du passé ». Sa femme m’a gracieusement offert toutes les archives de son défunt mari. Et ce sont ces archives qui constituent l’armature du film. Sans elles, toute l’émotion et tout la profondeur du documentaire n’auraient pas cette portée. Et pour bien comprendre mes difficultés, sachez que l’Armée française m’a invoqué le secret défense quand il s’est agi d’obtenir les images et le discours de ce voyage à Dakar !
L’avocat Robert Badinter a défendu Valdiodio à l’époque et le compare dans votre film à Mandela.
Maître Badinter, dans son témoignage, s’interroge sur la dérive politicienne des pays africains, avec l’élimination systématique des élites. Quand il compare Valdiodio à Mandela, c’est parce que tous les deux sont avocats, tous les deux ont fait injustement de la prison, et les idées qu’ils défendent sont celles des droits de l’homme, de l’unité africaine et de l’indépendance. Aujourd’hui, le plus grand lycée d’Afrique de l’Ouest porte le nom de Valdiodio N’Diaye. Le président Wade, dès son élection, s’est prononcé favorablement pour un procès visant à réhabiliter Valdiodio N’Diaye. Je pense que ce document participe à une écriture plus juste de l’histoire de l’Afrique.

Valdiodio N’Diaye et l’indépendance du Sénégal, d’Amina N’Diaye Leclerc et Eric Cloué, Guelwaar Productions, 14 rues des Pyrénées, 31400 Toulouse, tel 05 61 14 27 18, fax 05 61 53 80 35, amina.leclerc@wanadoo.fr///Article N° : 2570

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