Mes obsessions : J’y pense et puis je crie !

Chroniques kinoises

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On est toutes quelque peu pareilles
On a des envies de nouveauté, de sexe, de bien-être, à côté de la routine métro-boulot-dodo Envie parfois d’une vie de rechange
Kinoise ou italienne, parisienne ou somalienne
La preuve, quand on a mal dedans, l’effet est pareil
Quand on suinte de l’intérieur, larmes, sueur ou sang
Ce sont les mêmes couleurs, la même douleur
Je rêve d’une vie de rechange qui viendrait balayer tous mes soucis
Ceux liés à la situation politique et combien étouffante dans laquelle je vis dans ce monde-ci
 
J’étouffe de tant de manques
Envie d’être ailleurs, vivre les soucis d’ailleurs, trouver des amis d’ailleurs, avoir des merdes ailleurs
Plus ici. Bouger de là ! De la terre …
Vivre dans la mer, dans les cieux ou dans le sable
Ailleurs
C’est ainsi la loi suprême de la nature
Toujours partir.
 
D’abord quitter la quiétude du sein de sa mère, voir la lumière du jour, ouvrir les yeux
Ensuite quitter l’enfance avec son sommeil douillet, sa totale confiance en ses parents
En la vie qui vous portait et vous berçait
Avoir ses règles ! Tous les mois, suinter rouge
Douloureusement des fois, tranquillement parfois
Faire des choix : y aller ou pas, foncer ou laisser courir ?
Jusqu’à ce qu’en fin de compte, on fonce …
Toujours pour de bonnes raisons
Grandir. Aimer, les choses ou les gens, par rapport à soi
C’est la période ou par un juste retournement des choses, j’ai du porter ma vie avec ses ironies, ses joies éphémères, ses illusions et désillusions
 
J’ai découvert que dans la vie on se plante beaucoup, souvent
Il faut juste le reconnaître chaque fois que ça arrive, se relever et continuer !
Je me suis beaucoup plantée
Nos choix gouvernent nos vies. Un geste, un mot, on est lié
Nos mamans disent que ces serments sont indissolubles
Moi j’aimais Louis. J’ai aussi aimé Franc. Et bien d’autres encore
J’ai revu ces deux-là. Louis étant venu en premier, je me suis promise à lui
Cependant, il a suffi que Franc resurgisse pour que je réalise que c’est lui que j’aime plus que tout …
Galère !
Foncer ou laisser courir ?
 
Les serments prononcés dans l’incertitude ne devraient pas être pris en compte
Je ne suis pas ma mère
Je ne fais pas partie de la race des  » politiquement corrects  »
Je ne suis pas non plus radicalement une africaine exotique
Je vis le siècle du net, des portables et des Mc Do
De la mondialisation et de la pauvreté, des guerres et du terrorisme
Du Hezbollah et des génocides, de l’IVG et du HIV
Mon père, fonctionnaire de son état, fait tous les mois une gymnastique infernale
Pour que mes jeunes frères se nourrissent, se vêtissent et soient scolarisés une année entière, chaque année
Les grands n’ont qu’à se démerder !
 
Je rêve d’une vie de rechange qui viendrait balayer tous mes soucis
Ceux liés à la situation politique et combien étouffante dans laquelle je vis dans ce monde-ci
Je veux pouvoir choisir mes manques, mes merdes et mes embrouilles
Mes hommes, ma vie et ma destinée
Parce que je vis mon temps, pas le vôtre, pas le leur.
Je veux qu’on me laisse vivre !
Avec mes risques, mes hontes, mes rêves …
C’est ma vie, après tout.
1. (nuit noire)
Ça fait 3 jours qu’il n’y a pas d’électricité
C’est le soir que tout se gâte
Il fait noir obscur
Pas de télévision
Des fois une radio à piles
Les enfants dorment, plus de jeu
Pas de vie comme qui dirait
Ou plutôt si …
Ils sont là, juste autour
A me chanter leur hymne national dans les oreilles, maudites bestioles
 » Piquez mais ne me chantez pas votre refrain  »
Une courageuse vient de me piquer
Là, sur le haut du genou
Maman dit que ça m’apprendra à m’habiller court
Je pense plutôt qu’on devrait déménager
Je rêve de partir, n’importe où
Je devrais essayer de dormir maintenant et rêver
La seule chose à faire dans cette absence de vie
Bonne nuit tout le monde !
Je monte les escaliers, entre dans ma chambre
Dieu merci je dors seule, dans un grand lit
Toujours rien !
Minuit passé pourtant
Je n’arrive pas à fermer l’œil
Ma chambre si accueillante d’habitude est mortelle de chaleur
Et les moustiques m’ont déclaré la guerre
Paf, j’en ai eu un
Sur une multitude certes
Mais un mort chez eux alors que moi je tiens toujours debout
Malgré la piqûre sur mon genou
Elle est chaude, elle me démange et me gratte
Chaud dedans, chaud dehors
J’étouffe
Si je me déshabillais ? J’aurais moins chaud
Mais je me donnerais en pâture à ces ennemis de la nation
Ma nation : ma chair et mon sang
Ça va ? Me demande maman
Si on veut, je lui dis
Ma piqûre me brûle toujours en fait
Et la chaleur me tue
Je me lève
Je vais prendre une douche
Mettre fin à une chaleur insupportable et brouiller la piste des moustiques sur ma chair
1 h et demi du matin
Cette nuit va-t-elle finir un jour ?
En me passant l’eau, je remarque que mon épaule aussi est touchée
Grosse enflure, œuvre des ennemis de ma nation
Je ne me sèche pas je veux garder la fraîcheur
Ça marche !
Partout sauf sur mon épaule et mon genou
Ça brûle toujours là
Je tourne et me retourne dans mon grand lit
Un drap me couvre du menton jusqu’aux doigts de pied
L’eau sur ma peau s’est transformée en sueur
J’en ai marre
J’attends avec impatience le premier chant de ce maudit coq
Signal qui me libèrera de la nuit, de la chaleur, des moustiques et du manque de sommeil
Nuit sans rêves
Si, j’ai fait des rêves éveillés
Où je me voyais duchesse dans un château sans bestioles
Pour tuer le temps et la nuit
Enfin, l’aube
Un nouveau jour
Le coq vient de chanter
Nouvelle douche, salvatrice celle-là
Séchée, habillée, prête, ma nuit n’est plus qu’un mauvais souvenir
A-t-elle jamais existée je me le demande
Même si mon genou et mon épaule me disent le contraire …
2. (un week-end)
Kabibi
C’est ma voisine
Elle passe tous ses week-ends dans le quartier
Revenant de ses  » amours clandestines  » comme elle aime dire
On a grandi ensemble
Elle a un âge éternel elle, un seul
Un physique passe-partout,  » facile à garer  »
Elle est un prénom et des mots, pleins de mots
Je t’aime, j’ai envie de toi, je fais tout il suffit de demander
Il fait beau, pas de soleil, une douce fraîcheur
Je ne travaille pas ce matin
Je la vois, je lui dis bonjour, ça fait longtemps !
Faut dire que je l’aime bien
Elle me demande de passer chez elle papoter
Elle a toujours quelque chose à dire sur tout le monde
Bien qu’elle ne vit plus là en permanence
Sous le mur de leur maison, elle me conseille de faire gaffe
La vie ne fait pas de cadeau tu sais
Certains clients non plus d’ailleurs
Tu sais mon gars, heureusement qu’il m’a casée, elle me confie
Ils vivent tous les deux à Matonge
Elle y est toute la semaine et ne revient au quartier que les samedis
Son fils a 10 ou 11 ans
Il est tout ce que j’ai de vrai, j’ai horreur de penser qu’il fut un accident
Encore moins une erreur
C’est un être d’amour mon Versace, un cadeau du ciel !
Certaines mama qui passent, nous dévisagent
Kabibi a un look d’enfer, elle peut se le permettre elle n’a pas d’âge
Toujours courtes, ses fringues ont l’air de souffrir d’une insuffisance de tissus
Des fois elle met des tailleurs avec des talons très hauts
Elle adore provoquer
Tout le monde, elle ne fait pas de différence
Les papas du coin, leurs fils, leurs petits fils
Elle aime les hommes
Mais elle s’est jurée de ne plus faire d’enfant comme la première fois
Baiser pour le fun, sans aucune maîtrise de mon cycle ? Non !
Si tu apprends que je suis enceinte c’est que je l’ai cherché petite
Parce que maintenant mon cycle, je le maîtrise tellement que je nage dedans
Pas de risque de tomber enceinte
Sans capote
C’est des femmes comme ça que les hommes recherchent qu’elle dit
Son gars est divorcé à l’africaine
Pas dans les papiers
Femme et enfants en Europe
Lui, ici pour raison de travail
Sa dernière histoire d’amour clandestine …
Eh oui, elle s’est casée elle me dit
C’est parmi les seules personnes du quartier qui m’encouragent dans la vie
Continue de bosser petite, plus dur encore
Fais les bons choix, ne déconnes pas comme moi
Et surtout garde les cuisses bien serrées l’une à côté de l’autre
Les hommes adorent les fissures …
Toi tu peux tout avoir avec ta tête alors fais pas le contraire
Je n’ai pas le droit d’avoir un gosse  » hors cadre conventionnel « , elle me répète
Je ne devrais pas
Sinon elle me bastonnerait la première, avant ma propre mère, tiens !
Je n’ai pas le droit de foutre ma vie en l’air ni pour un mec, ni pour autre chose d’ailleurs
Je pèse soixante cinq kilos
Elle fait dans les quarante-cinq
Ça ne change rien, elle va me bastonner comme il faut, elle redit
Ce n’est pas la taille, pas le poids qui fait la force
Est-ce que tu sais le nombre de gars que j’ai porté sur moi dans l’amour ?
Des balaises et des balaises
Et celui que je porte toute la semaine est encore plus balaise que tous mes amours clandestins réunis
Elle me bastonnera c’est sûr
Il n’y a pas de doute
Une mama qui passe me dit que ce n’est pas une bonne fréquentation pour moi
Moi si gentille, universitaire, bonne fille
Elle, une pétasse
Mais qu’est-ce qu’elle en sait cette bonne femme ?
Personne n’aime Kabibi, moi si !
Et puis, le quartier est tellement coloré qu’on ne sait pas qui est plus pétasse que l’autre
Qui l’est et qui ne l’est pas
Qui est étudiante et qui ne l’est pas
Ville caméléon
C’est peut-être aussi ça la mondialisation …
3. (télévision)
Que la lumière soit !
L’électricité est enfin revenue
Les gosses crient, chantent et courent dans tous les sens
Poursuivis par leurs pères  » fonctionnaires en grève  »
C’est comme ça que le quartier fête le retour de la lumière
Des femmes sur le qui vive
Impatientes comme lors d’un accouchement
Des jeunes dans l’attente de tout savoir sur leurs stars adorées, footballeurs ou musiciens
Les Wenge, ceux de Papa Wemba ou de Koffi
Des chrétiens ou supposés tels, endoctrinés jusqu’au bout des ongles
Tous n’attendent de faire qu’un geste, salutaire
Allumer enfin la télévision !
Accéder à cette fenêtre ouverte sur une autre vie
Autre existence, vie de rechange
Plus vaste que la routine du quartier
Où tout est dessiné, de la maison au marché
Ou chez le cordonnier du coin, dont le tarif dépend de l’habillement ou la coiffure du client
A coté, chez mes voisins, les choses se font  » dans la discipline et le respect  »
Placée dans la cour commune sur un tabouret
La seule télévision de la parcelle reste le principal élément unificateur en dehors des WC
Une vieille Samsung 15 pouces en couleur
L’antenne dépend de son amitié avec une des branches du seul manguier des lieux
Ce manguier est plus âgé que toi de deux mois, me répète souvent le vieux
Et puisque la lumière est
Le public s’installe
Sur le petit mur, par terre ou sur des petits escabeaux
Quelque part
Tous, les yeux rivés sur les images du petit écran
En milieu de journée, les femmes sont majoritaires dans la cour
Elles suivent ces pièces de théâtre populaire qui racontent comment les mères se font arnaquer par leurs hommes pour un oui ou pour non
Elles hochent la tête, commentent entre elles et lancent des coups d’œil furtifs à leurs époux  » fonctionnaires en grève  »
Qui font les sourds et aveugles
Attendant leur tour de télé
Le tout dernier sur les genoux, baby-sitting l’air de rien
Fin d’après midi, ils rappliquent avec leurs fils pour commenter le dernier match de foot retransmis en images
La main est passée !
Les mama, au lieu de rester aussi en admiration sur des jeunes gens en culotte courte courant derrière le ballon rond, vont plutôt préparer le repas …
Je réalise combien la lumière et la télévision ont manqué dans le quartier
Mes voisins ne se sont pas réunis depuis longtemps sous le manguier pour suivre les prouesses de la famille Forester
Déjà dix-neuf heures, rien à faire : place à  » Top Models  »
Et là, plus personne ne se demande où sont les femmes, que font les enfants, pourquoi les hommes ne vont pas faire un tour ?
La parcelle fait  » Bercy  »
Pleine à craquer !
Ils regardent tous la série
Où toutes les femmes sont blondes et belles
Ont une carrière et sont indépendantes
Font des bébés toutes seules en choisissant qui, quand, où, comment, pourquoi
Où les hommes héritent toujours de leurs parents et n’ont pas besoin de travailler
Top Models est une drogue
Ses images d’ailleurs entretiennent le rêve
Qui change de la routine quotidienne
Famille nombreuse dans un petit mètre carré
Filles sans instruction, très vite mères puis vendeuses à la criée au marché ou dans les rues
Ou jeunes filles mariées sans consentement à un vieux  » buana  » qui garantit la famille d’un bonheur sans crise économique
Souvent c’est un expat ou un kasaïen ou un musicien
En tout cas  » ceux qui ont ça ! », les feuilles, yotas, nzimbu, franga, l’argent
Ceux à qui leur  » nganga mort mort » certifie qu’il faut une petite vierge pour avoir le poste de direction tant convoité
Ceux pour qui richesse rime avec voitures de luxe, quartier résidentiel, femmes entretenues  » premier, deuxième, troisième, dixième bureau  »
Tout le monde cherche une voie de sortie
Partir !
Par la télévision ou en  » live  »
Le vieux du quartier n’a que sa parcelle et sa télévision pour seuls trésors
Fonctionnaire de son état sans héritage de son père, il prie le ciel que ses locataires lui paient le loyer calmement chaque fin de mois
Son épouse, grosse mama obligée tous les matins de charger sur sa tête une bassine remplie de légumes de son potager–maison et de circuler dans toutes les rues pour les vendre, quand deviendra-t-elle blonde et mince ?
Avec un bonus de 12 enfants à nourrir …
La parcelle est remplie de jeunes qui ne rêvent que de partir
Le quartier, n’en parlons pas !
Cette télévision est pour eux une richesse 
Pour moi aussi, jeune fille moderne qui ne peut vivre sans électricité
Mais la première chose à laquelle je pense
Alors que tout le quartier a le souffle coupé sur la vie des Forester
C’est un bon verre d’eau fraîche made in ma maison
Boire
Dans la lumière
Sans grimaces
En pensant à une nuit sans chaleur et sans moustiques
Le paradis
Et pour ça, pas besoin d’être duchesse
Ensuite, oui, regarder la télévision
Top Models ? Non !
Pas besoin de fiction où tout le monde est cool beau gentil riche sympa à l’abri
Ardisson et  » Tout le monde en parle  »
Il reçoit miss France 2003 qui parle de son film  » Le petit curieux  »
Métisse rwandaise, elle parle également du génocide
Kinoise congolaise, je la suis, callée sur le fauteuil bas de notre petit salon
Ventilateur allumé bien entendu, il me faut ce petit confort que l’électricité me donne !
Ça s’anime chez Ardisson
Pourquoi la France, contrairement à la Belgique et aux Etats-Unis, ne s’est jamais excusée du génocide ? Se demande Miss France
Moi je pense, de mon salon, que c’est dans l’humain qu’il faut investir
Regard, sourire, aides
A l’endroit de ces enfants qui ont vécu le massacre de leur famille, le viol de leur mère
On oublie souvent de dire que ce n’est pas normal ce qui est arrivé, que la vie autrement existe, pas loin, juste à côté
Les excuses à la limite on s’en fout, ça ne changera pas leur réalité
Ça ne change pas non plus la réalité de mon quartier
La télévision et ses images
Top Models !
4. (rester branché)
Je suis au coin de ma rue
Je dois acheter du pain mais je ne sais pas vers quelle vendeuse me diriger
Elles sont au moins cinq
Alors ça va petite ?
Tiens Kabibi !
Je te cherche pour papoter question de  » rester branché  »
C’est le spot de Celtel : rester branché !
C’est aussi comme ça que Kabibi annonce un scoop
Devine qui j’ai vu hier en boite pendant mon service petite ? Le papa du n° 78 avec la jeune mariée du 66, sur la piste en plein zouk love …
Ce n’est pas vrai, tu racontes n’importe quoi
Oh que non petite, je les ai vus comme je te vois ! Et même je leur ai fait envoyer des boissons qu’ils comprennent bien que je les ai vus
Je me demande pourquoi personne n’aime cette fille
Tellement vraie et si bonne conseillère
Elle ne vit pas par procuration, elle vit sa vie avec ses évidences
Le gars du 78, c’est le mari de cette bonne femme qui dit qu’elle est une mauvaise fréquentation pour moi
La fille du 66 est le modèle de  » fille bien  » pour la plupart des mama du quartier
Rira bien qui rira le dernier !
J’achète du pain chez la vendeuse contre le mur au bord de la route
Je vais petit déjeuner avec Kabibi à la maison
Pain et thé au miel avec un peu de margarine pour moi
Œufs, chocolat, lait entier, Nesquik, beignets, saucisses, en plus du plat de la veille pour elle
Où est-ce que ça va tout ça, mon Dieu ?
Ils disent dans le quartier qu’elle est séropositive
T’imagines petite que ça fait sept ans que je dois mourir de mon sida mais je suis toujours debout ?
Elle est comme ça cette fille
Un véhicule s’engage dans la rue
Je lui demande de dégager pour ne pas se faire écraser
Elle prend son temps, fixant le conducteur
C’est le mari de la bonne femme, le monsieur du n° 78 …
Il est accompagné de son fils, le tout grand
Celui qui a invité Kabibi en ville demain
Un concert de Kaysha au Cinemax
On y va ensemble petite ? Il faut que tu sois là …
Je n’ai rien de spécial à faire au fait, pourquoi pas !
On dit quoi ?
 » On va gâter le coin !  »
5. (désillusion)
Juin a été riche en événements
Manifestations, coup d’état, refus de visas
Même les muets en parlent encore …
Du coup d’état surtout
Dans le quartier on a oublié un moment la télévision au profit de ce  » live  »
Toujours autour du manguier chez le vieux
Où trône la vieille Samsung 15 pouces
Electricité ou pas
Les nouvelles du monde y circulent de bouche à oreille …
Il me manque tellement, je me décide je l’appelle
Lui, je l’aime j’en suis convaincue
J’ai plaqué un autre pour lui
On s’appelle souvent
On a rdv tous les deux jours, toutes les semaines
On se dit des mots d’amour, on se fait des serments
Je vais l’appeler ce midi chez les esquimaux où il vit
Six heures de décalage nous séparent
Une voix de femme
Bonjour, je peux parler à Camille, je demande
Il vient
Je lui dis c’est sa chérie
Il demande  » à qui ai-je l’honneur ?  »
Je lui redis c’est ta femme et tout de go je demande qui est l’autre
Il rigole et demande comment je vais
Bien, je dis
Qui est cette femme qui répond à ton téléphone ?
Alors il me parle en lingala, que l’autre ne comprenne pas, et me dis que c’est rien
Qui c’est et qu’est-ce qu’elle fait chez toi à six heures du mat, j’insiste
Il rie encore, un rire pas vrai du tout
Il n’arrive pas à me parler
Tu as intérêt à vite me rejoindre bébé question de réglementer ma vie et empêcher  » ça « , qu’il me dit
Il me demande de rappeler plus tard si je peux
C’est cet ailleurs qui me fait rêver ?
Il fait une chaleur d’enfer ici
On est sous le coup de midi
Je ne vais pas le rappeler !
Pourtant il me manque vachement
Et manifes et coup d’état et refus de visas et Top Models, tout me revient
Je les entends qui continuent de discuter à côté
Mes voisins
Leurs commentaires de parcelle
– Il parait qu’on a vu  » le Major  » dans la salle de musculation du Grand Hôtel ! L’homme n’est pas inquiété du tout on dirait
– Vous avez suivi l’interview de  » Terminator  » sur TKM ?
– Qu’est-ce qu’il peut raconter de bon celui-là ? Remarque, si on en est là où nous sommes, c’est-à-dire nulle part, c’est à cause de gens comme lui …
– Comment se fait-il que la France ait pu être éjectée de cette manière de l’Euro 2004 ?
–  » Le Major  » en question, n’est-ce pas  » son  » ami et frère ? Et qu’est-ce qu’on a à voir avec tout ça ? On ne peut pas dormir et se réveiller calmement dans cette ville sans coups de feu ?
– Comment quatre véhicules jeeps ont pu quitter tranquillement un camp militaire de cette manière, pour se retrouver tour à tour au centre ville et en même temps vers l’aéroport puis sur le chemin de Bandundu ?
– Ouais mais c’est la Grèce qui l’a remportée sur le Portugal, non ?
– Et donc Brook a annulé le mariage avec Reege à cause de sa fille Briget ? C’est quel épisode de Top Models celui-là, je ne l’ai pas suivi …
– Quoi ? Bill Clinton et Ferre ont quitté Werrason et Maison Mère ? C’est quand même malheureux pour Werra
– Reagan, bon sang, tu viendras te laver un jour ? Je n’ai pas que ça à faire moi !
– Et donc c’était un coup d’état ? Mais quelle idée de prendre la chaîne nationale en pleine nuit pendant que les gens dorment ! C’était pour que qui suive ça ?
– Moi si je fais un coup d’état, je passe carrément à l’émission de Zacharie pour l’annoncer
– Qu’ils arrêtent leur théâtre et nous organisent les élections, c’est tout ce qu’on attend !
– Eh les gars, à cette allure on va inventer la semaine kinoise à côté de la semaine anglaise, nous ce serait jour ouvrable de lundi à mercredi, on gardera les jeudis pour les manifes, les vendredis pour les coups d’état, les samedis pour le break et dimanche restera pour le Seigneur, qu’il nous donne la force de recommencer le même parcours la semaine suivante …
C’est fou ce que j’aimerais être comme eux
Au lieu de me demander qui c’était la fille au téléphone
Ils vivent ensemble peut-être ?
Ça y est, le vieux raconte sa jeunesse à Léopoldville
C’est le rituel chaque fois qu’il y a des troubles dans la ville
Nous au moins nous avons vécu les enfants, qu’il dit
A notre époque, l’autorité parentale avait un sens
C’est ma préférée celle-là !
On disait amen à toutes les paroles de son père
Propriétaire de tous les biens et de toutes les personnes sous son toit
Dites amen !
Un jour qu’il est rentré avec trois minutes de retard sur son heure de couvre-feu
Il s’est fait correctement bastonner par son père
C’est comme ça qu’il a grandi et élevé ses enfants à son tour
 » Dans la discipline et le respect  » …
C’est comme ça aussi qu’il gère sa parcelle et ses locataires j’imagine
Discipline et respect
Bon je craque, je le rappelle
A nouveau sa  » réceptionniste « , je redemande après lui
C’est encore moi, ta chérie …
Il est content il me dit, il était sûr que je n’allais plus rappeler
Je le garde vingt bonnes minutes au téléphone
Je remercie le ciel pour ces cabines où tu peux appeler un fixe à l’étranger à moindre frais
Façon de marquer mon territoire à distance
Elle va bien se demander qui je suis l’autre
Je parie qu’il me fait passer pour sa sœur, peut-être même sa tante ou sa cousine
Le vieux sous son manguier explique les grandes différences entre son époque et la nôtre
L’état existait en ce temps, nous avions de beaux bus
Le fonctionnaire était le salarié le plus fier du pays et le mieux payé
Il arrivait à gérer sa famille officielle et toute la horde de ses  » bureaux  » et progéniture, tous les mois
L’autorité parentale avait un sens et la famille était sacrée
Discipline et respect en étaient les étendards
Aujourd’hui plus rien …
Les jeunes lui fredonnent la chanson  » le temps passé ne revient plus oh ! »
6. (souvenirs)
Je suis vachement en colère
Les événements des dernières semaines …
La belle époque, où la vie me porte et où tout va bien, me manque
Vivre c’est prendre le risque de se planter tout le temps
On se trompe souvent même
Il n’y a pas de surhomme
Je l’ai compris à mes dépends …
Papa pour moi était superman
Jusqu’à ce que je le perde
C’était hier
Il y a dix ans
Le monde s’écroule
Je ne suis plus que révolte et rancœur
J’éprouve même des difficultés de dire papa pour les parents des autres
Demain me fait peur rien que d’y penser
Moi qui n’ai jamais manqué de rien
Un toit, des études, des jouets, des poupées, Barbie et Ken, un véhicule pour mes déplacements, des voyages pendant les vacances, de l’argent de poche, beaucoup d’amour, une famille
Mon père n’est que fonctionnaire de l’état et pas autre chose …
Mon enfance se souvient de St Nicolas et du père Noël
Enfance congolaise, pourtant heureuse
Il nous transmet nos valeurs familiales
Aimer ou s’aimer n’étant pas une faiblesse dans la famille
Le jour où c’est arrivé je suis à la maison avec mon frère qui vient juste avant moi
On est six enfants et je suis cadette
Je fais à bouffer : poisson salé, riz et feuilles de manioc
Mon frère m’appelle de manière assez inhabituelle
Je suis dans la cuisine et lui au salon
Mon envie est de lui dire que je n’aime pas cette façon de beugler mon nom
Tiens ! Un oncle est là qui me demande de m’asseoir
Pour qui il se prend de me faire asseoir dans  » mon  » salon …
Mon frangin ne me regarde pas et je ne comprends rien à rien
Le tonton déclame son poème :  » Je suis venu vous annoncer que votre père n’est plus depuis 11 h ce matin et blablabla  »
Il est midi passé de trois quarts d’heure
Mon frère ne me regarde toujours pas
Pas dans les yeux en tout cas
Je choisis alors de ne pas croire au poème
D’autant que mon frère refuse de croiser mon regard
Je retourne donc tranquillement dans la cuisine mettre le riz dans l’eau bouillante et vérifier la sauce qui accompagne le poisson salé
Et puis comme dans un rêve, j’entends au loin les pleurs de ma mère
Elle est dans la rue, accompagnée des autres mama du quartier
C’est là que je réalise
Je ne sais plus qui a surveillé et descendu la bouffe du réchaud
Encore moins qui a tout mangé
Je m’en fous sur le moment, ce n’est pas le plus important
Aujourd’hui par contre j’aimerais bien savoir, puisque ma sauce était top…
Je vais dans ma chambre, j’enlève ma robe que j’ai détestée après au point de la jeter, je mets un pagne, je récupère les clés de la maison
Comme une automate
La maison se remplit des oncles et tantes et cousins et neveux
Ça crie, ça hurle, ça pleure
Et ce n’est même pas le mort qu’on pleure
C’est de faim et de cupidité
Ils se toisent, se disputent, se critiquent tour à tour
Pour la bouffe, pour ce qu’il a laissé
Ses biens
Mais pas ses responsabilités
Ni ses enfants
Dont le souhait est d’avoir la paix
Que nos envahisseurs, oncles, tantes et progéniture, s’en aillent
Qu’ils nous laissent nous habituer à ce vide tout nouveau dans nos vies
J’ai perdu la foi en même temps que mon père
Mes frères tout contrôle
Ma sœur toute confiance
Ma mère toute sérénité
Je ne crois plus en rien, ni en la vie ni en la nature
Encore moins en Dieu que j’accuse de tout
Mon frère aîné de Belgique a pris un mois pour être présent au deuil
C’est désormais lui le chef de famille qu’on lui répète incessamment
Le jour de l’enterrement, panique à bord !
– Donnez-moi les clés de la maison, exige un oncle
– Votre seule vraie famille c’est nous, dit une tante, votre mère peut partir si elle désire, se remarier même, elle ne compte plus elle
– C’est vous les héritiers de votre père vous savez ?
Un autre tonton ne demande lui qu’une voiture et une maison au nom de sa filiation
Sentinelle à Kinshasa, il n’a jamais conduit que vache et vélo et encore, c’était au village
Les jeunes du quartier eux n’attendent qu’un mot des  » héritiers  »
Pour se jeter sur  » la seule vraie famille  » et lui faire sa fête
Moi plus rien ne m’étonne !
Je suis congestionnée, amaigrie, déteinte
Sans voix, sans réaction
Sans père …
7. (commérages)
Elle parle toujours en gesticulant la fille
C’est une grosse et grande
Pas belle du tout
Surtout de l’intérieur
Kapi, ma belle-sœur, est copine à sa sœur
Elle et mon frère vont se marier bientôt
Tu vas entrer dans cette famille que lui demandent la grosse et sa sœur
Kapi n’habite pas dans le quartier, elle vient d’ailleurs
Le quartier a horreur de ça
Que des gens d’ailleurs lui prennent ses femmes et ses filles
Ses hommes et ses garçons
C’est une famille compliquée lui dit la grosse grande et pas belle du tout
Toujours en gesticulant
Leur papa est mort ça fait dix ans
Tu sais de quoi ?
Il avait le sida …
Et je me dis que la maman est réellement croyante
Elle a le virus, enfin elle l’avait
Son Dieu l’a guérie, elle prie beaucoup
Ce n’est pas le cas de sa fille, ta belle-sœur …
C’est de moi qu’il s’agit …
C’est une pétasse tu sais ! Tout le quartier est au courant
Des véhicules la déposent souvent chez elle après minuit ou viennent la chercher le matin
Une différente à chaque fois
Toujours immatriculées  » CD  »
On veut nous faire croire qu’elle est journaliste
Mais les journalistes on les connaît tous, ils passent à la télévision
Elle, on ne la voit nulle part
A part dans les rues en ville toujours accompagnée de mundele
Elle n’a pas de bureau
Elle voyage beaucoup
Une pétasse je te dis
C’est ça ta nouvelle famille !
Une fois ma mère l’a vue sur la grande avenue, vers 2 h du matin
C’est la grosse qui parle toujours
Sa sœur reste silencieuse tout d’un coup
Et moi je me demande ce que pouvait bien faire leur mère dans la rue à deux heures du mat …
Moi c’est normal, je suis une pétasse
Leur grand frère, celui avant ton gars, est un bon à rien, c’est toujours la fille qui cause
Il fume, il boit …
Plus les sept péchés capitaux
Elle le dit, les tentacules qui lui servent de bras en l’air, comme pour prendre le ciel à témoin
Elle est vraiment moche cette fille
Grosse grande et pas belle du tout
Surtout de l’intérieur
Et même ton gars, continue la fille aux tentacules
Ce n’est pas pour être méchante
Elle l’est pourtant et depuis sa naissance, ce n’est plus un secret
Ton gars ne sait pas s’habiller !
Il est bien, juste pour être présenté aux gens : il parle bien, s’exprime en bon français, sait mettre les gens à l’aise, il est cool
Mais il s’habille mal et n’a pas de sous
C’est vrai regardes-toi, tu ne portes aucun bijou qu’il t’aurait offert
Tu mets les mêmes fringues alors que ça fait douze mois que vous êtes fiancés
Pas de changements, pas de nouveautés
Rien !
Et v’lan, même sa sœur ne l’a pas vue partir
Kapi l’a giflée …
8. (cabine téléphonique)
J’accompagne Kabibi vers la grande avenue
Dans une de ces cabines pas cher surtout pour appeler à l’étranger
Tout le quartier y est présent, ma parole !
La jeune mariée du n° 66
La grosse grande pas belle du tout et son ombre : sa sœur
La bonne femme
Le vieux
Kabibi doit appeler son gars
Je comprends mieux pourquoi ici et pas ailleurs …
Chéri, tu sais maman vient de piquer une crise, on est à l’hôpital
Je vais devoir rester 3 jours ici, acheter ses médicaments et veiller à sa bouffe
Tu veux passer ? C’est inutile, je serais rentrée dans pas longtemps tu sais !
Je t’aime aussi …
Une dame attendait après elle pour un appel en Belgique
Sûrement le père de l’enfant qui l’accompagne
Le petit, très timidement, demande des jouets et puis aussi un nouveau cartable pour l’année scolaire prochaine et puis des cahiers et des livres, plein de choses
Kabibi reprend la main
Elle compose un deuxième numéro
Oui mon lapin, je suis à la maison je m’ennuies
Ça tient toujours ce soir ? J’ai envie de danser
Ok, je t’attends vers 22 h ce soir
Un troisième appel
Dis poussin, demain soir ce ne serait pas mieux ? Y a mes neveux à la maison pour le week-end et je ne peux me dégager que demain mais uniquement pour toi, ils repartent lundi …
Bien sûr qu’il y a des boites qui fonctionnent le dimanche
On se dit à demain alors ?
Oui, moi aussi …
Tu ne t’es pas casée avec ton gars déjà, je lui demande
Si, pourquoi ?
Lapin, poussin, c’est qui tous ces animaux alors ?
Cherche pas, j’ai envie de danser …
Oui mais ça ne s’explique pas, tu as un gars avec qui tu peux le faire
Le gars de la cabine s’en mêle
Ta copine a raison, pourquoi vous êtes comme ça vous les femmes ? Ton gars s’occupe bien de toi y a qu’à te regarder, alors pourquoi tu vas ailleurs ?
Des copains à lui en rajoutent
Franchement c’est moche, je parie que ta mère n’est pas plus malade que moi et tu n’as pas de neveux qui t’attendent, c’est juste le dispatching du week-end c’est ça ?
De quoi je me mêle ?
C’est une Kabibi en fureur qui leur demande à tous
Je fais ce que je veux de mes fesses, ça vous va ?
Et pour être bien entendue du morceau du quartier présent
Faut bien que je vous donne de la matière pour vos commérages !
Mais toi petite, tu ne fais pas comme moi, toujours, compris ?
J’ai de la force pour cogner tu te rappelles ? Elle me dit
Tout le monde se tait, l’insolence de Kabibi étant réputée dans tout Kin !
Et puis à force de  » rester branchée  »
Elle les connaît tous, leur vie, leurs manies, leurs combines, leurs  » amours clandestins « , leurs maisons, leur salaire et jusqu’à leurs dessous, d’où leur silence
La jeune mariée du 66 par exemple, c’est le monsieur du 78 qu’elle est venue appeler
La fille aux tentacules, son gars, elle en a un, mon Dieu
La bonne femme, elle, a rdv là avec un colonel tous les samedis 16 h
Seul le vieux du quartier trouve grâce à ses yeux
Le papi est là pour appeler son fils aux Etats-Unis et rien d’autre
Tout le monde attend notre départ pour commenter derrière notre dos
Sauf qu’on n’est pas pressé
La cabine, on y est, on y reste !
Le vieux a toujours été sympa, on va lui tenir compagnie en attendant son tour
Je le soupçonne d’avoir eu une histoire avec Kabibi
A qui je pose la question
Elle se contente d’un clin d’œil et d’un sourire
Sacrée Kabibi …
9. (ambassades)
Ils pensent qu’on a tous envie de fiche le camp d’ici
Ma foi, ils n’ont pas tort !
On a beau, quand la France joue, ne pas la supporter
Sous prétexte que là-bas on pense que  » ce n’est pas vraiment l’équipe de France  » …
Quand on rêve de partir
C’est la première destination
Et la file à l’ambassade va jusqu’au Memling
On a beau penser ce qu’on pense des  » noko  »
Pour la Belgique, on y est dès 5h du mat parce que ça ouvre à 6h30 et que ça ferme aussitôt
Bienheureux êtes-vous si vous êtes dedans !
Hollande, Allemagne, Grande-Bretagne
Les demandeurs de visa y arrivent la veille au soir pour y réserver leur place
Dans une espèce d’ordre tacite
Puis vont dormir vers le Grand Hôtel à cause des gardes qu’il y a le long du fleuve
Faut dire que ce coin est  » stratégique  » d’après les militaires
La preuve ? Pour voir le fleuve, c’est à Kinkole qu’il faut aller, à 30 Kms du centre-ville
Pourtant il est là, juste à coté…
Je suis en France mais je n’y vais pas
Je dois en fait retirer un formulaire de demande de visa pour le Sénégal et le Burkina
La file me fatigue
Tout le monde debout, à la queue leu leu
Je ne vais pourtant pas en France moi, personne pour me céder sa place ?
La queue  » tantine  » !
Que ce soit pour le Sénégal, la France ou le paradis
Même pour un simple renseignement
Tout le monde à la queue leu leu
Pendant une heure, des fois trois heures d’affilée, personne ne laissant passer personne
Ce n’est pas une vie !
Les retraits de visa c’est à 16h30 précises
Je n’ai plus que cinq minutes pour arriver à temps
Sur le boulevard, on me retient : un mec !
Mademoiselle SVP, on vous appelle dans la voiture …
Je suis assez pressée, je lui dis, on m’attend
SVP ! Il insiste
Bon
Et là, mazette, la bagnole est celle d’une femme
Contre la portière de sa voiture et au téléphone, elle me fait signe d’attendre
C’est la première fois que je me fais siffler par une dame plus âgée
J’ai un peu peur de ce qu’elle va me dire
Ça circule déjà  » cette affaire  » chez les jeunettes
A Kinshasa de plus en plus les femmes aiment les femmes
Ça y est, elle a fini de causer
Excuses-moi ma chérie, bakangi yo suki kitoko makasi naluli yo, ce sont vraiment de belles tresses me dit la dame de sa grosse bagnole
Mais encore ? Non, rien d’autre
Ouf, je me sens mieux …
Pourtant je l’ai senti dans son regard
Je lui file le numéro de ma tresseuse pour faire vite et détale à la quatrième vitesse piétonne
Est-ce que j’ai rêvé ou bien m’a-t-elle vraiment caressée la joue et la nuque en me passant la main dans les cheveux ?
Je me fais des idées …
Comme sur la ponctualité dans les ambassades …
10. (élections)
Je veux voter
Ça fait dix ans que je peux mais je ne l’ai jamais fait
Jamais eu d’élections
Pourtant c’est la meilleure façon de vivre mon âge
J’ai l’impression d’avoir pris un coup de vieux même si je ne paie pas de loyer mensuel, pas d’impôts ni de taxes
Je vis dans la maison de mon père, avec ma mère et mon frère
Avec mon frangin, je paie les factures d’électricité et d’eau, je fais les provisions
Je paie seule ma consommation téléphonique
Tous mes déplacements
Toutes mes fringues
J’ai été obligée de grandir très vite
Le pays ne s’en rend pas compte ? C’est normal, il ne m’a jamais laissée voter
Je rêve de changer le monde par ce geste
Un petit papier dans l’urne
Je connais la procédure par cœur, je l’ai vue faire à la télévision
Ça fait dix ans que je m’imagine faire pareil
J’aurais au moins l’impression de laisser des traces de mon passage sur terre puisque c’est faire plus que venir au monde, s’habiller, manger, mouver, mourir
Je veux pouvoir choisir librement
Et ça tous ceux qui ont la majorité devraient se le permettre en même temps que moi
Ce serait une façon de penser à autre chose qu’a ce qu’on va bien pouvoir se mettre sous la dent et sur le corps
Le  » bouc émissaire responsable  » c’est le pays
Je veux voter
Ça fait dix ans que je peux mais je ne l’ai jamais fait
Jamais eu d’élections
On n’a que des devoirs et pas de droits
Ce ne sont même pas des  » devoirs patriotiques  » en plus
Chaque fois que le drapeau est monté ou descendu dans un camp ou dans une rue ou dans une manifestation dont je ne connais ni les tenants ni les aboutissants, il faut que je m’arrêtes
Juste parce que je suis dans les parages
Quand je croise des shégués en ville, les plus grands sont les plus menaçants, je dois leur donner des sous pour qu’ils ne me volent pas
Si un  » chargeur  » m’attrape un taxi aux heures de pointe, je lui dois 100 FC pour la peine
Je dois avoir un  » ordre de mission  » pour l’aéroport ou le beach même quand je vais en vacances
Ou une  » autorisation de sortie » pour voyager, pourtant je suis free-lance
Il me faut également un carnet de santé made in les postes de frontières, pas ceux d’un hôpital
Je dois chaque fois payer une course de taxi double si je suis pressée
Parce qu’ici le client n’est jamais roi
Et que le taxi préfère garder sa direction même quand la moitié de la ville n’y va pas
Toutes les fois qu’un des cortèges présidentiels se déplace, il faut éviter rues et trottoirs
Si c’est les quatre, c’est mieux de rester chez soi !
Ça conduit comme ça gouverne
Trop vite et sans tenir compte des multiples nids de poule sur ces routes déjà très abîmées
Il parait que ce ne sont pas les mêmes conducteurs, ceux des cortèges et ceux du pays
Ça devrait nous rassurer ?
J’en ai marre
Je veux voter
Ça fait dix ans que je peux mais je ne l’ai jamais fait
Jamais eu d’élections

///Article N° : 3487

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