Moziki littéraire 5 : Lettre à un ami

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Cher toi,
Quand il est question de toi, ce sont plus les actes qui me viennent à l’esprit que les mots.
Tu as plusieurs visages, mon ami. Un sourire dans un moment de déprime. La consolation lors d’un deuil. Le dépannage financier lors d’une période de galère. Un voyage de noces pour mon bien-aimé et moi…
Avec toi, je sais que je peux tout dire, tout faire.
Il n’y a pas de jugement. Il n’y a pas de condamnation.
Tu es pluriel. Tu es toujours là. Que je sois au Congo ou au Canada, tu ne t’encombres pas des questions de frontières ni de décalages horaires.
Dans tout ce que je suis, je sais que tu seras toujours là pour moi, vous serez toujours là pour moi.
Vous m’avez aidé à tenir debout, à prendre mon envol, il est même arrivé que vous croyiez en moi bien plus que moi-même, c’est incroyable.
Ton écoute est totale. Ton affection est saine et ton amour est dénué de basic instinct, c’est pour cela qu’on résiste à toutes les autres choses comme la distance, le silence, l’absence.
Avec vous, c’est fou comment je me sens libre de tout dire sans être traitée de folle, ou sans que vous ne m’envoyiez valser avec des tais-toi, ou des VTFF, « va te faire foutre ! »
Tellement de gens qui disaient n’aimer que moi m’ont dit d’aller me faire foutre que je pense vraiment que l’amitié est plus précieuse que tout. Et l’amour vrai est celui qui intègre l’amitié, le lâchement, la possibilité que l’autre puisse s’exprimer librement…
J’adore les moments qu’on passe à vouloir changer le monde. Rien que d’y penser est un lâchement justement. Se dire qu’on peut se permettre de penser et à l’endroit, et à l’envers. Juste se le permettre. Élaborer nos gros projets et y croire dur comme fer !
Ça peut marcher…
Signé, moi.

Bibish Mumbu (Montréal – Canada)
Salut Lulu,
J’espère que tu as fini par prendre ce train. Ton frère m’a aussi écrit. Il paraît que tu ne passes plus à la maison. Fais-tu de la resistanza ? Tu peux toujours couper ton arbre généalogique si cela t’enchante mais ne vient pas par la suite quémander la parenté, oh ! je cherche mon pays, oh ! je veux être ta cousine, oh ! le fleuve Congo me manque, oh ! mon grand-père…
Ici, rien à signaler. Le froid nous maltraite et ce n’est pas un néologisme. Je rentre d’un concert de jazz, un quartet fou qui m’a littéralement retourné vers l’enfance. Tu sais, tout jeune encore, je rêvais de devenir saxophoniste. Je le voulais non pour moi mais pour mon oncle. Il m’avait accordé l’asile politique après que mes parents m’aient foutu dehors pour mauvaise conduite. C’était la seule et l’unique façon d’être reconnaissant et de montrer que je possède aussi des qualités. Il adorait le jazz, le vieux. Il passait tous ses week-ends enfermé dans son petit bureau à savourer les Fitzgerald, les Masekela, les Mingus, les Dibango, les Coleman…
Il avait réussi à élever le jazz au rang de religion. Lorsqu’il revenait du travail, avant même d’enlever son costume, avant même d’ôter ses chaussures et avant même d’allumer son cigare, il se ruait sur son gramophone, mettant coup sur coup les premiers saxophones de Satchmo (1). Il nous exigeait qu’on arrête tout, qu’on éteigne la télévision, la radio, la machine à laver, le frigo, le climatiseur, le réchaud, le fer à repasser et les ampoules après qu’on ait descendu les poubelles et fermé à clé toutes les portes.
Il nous chassait alors du salon ou nous ordonnait d’aller vite nous brosser les dents et nous laver le corps prétextant qu’on n’écoute pas le jazz les mains sales et la bouche puant la ligne de chemin de fer Mbuji-Mayi/Mwenu Ditu. Pris d’extase, il pleurnichait, éclatait de rire, bégayait, aboyait, menaçait, chantait, jurait par toutes les divinités, renverser les chaises, prenait des notes sur des bouts de papier, casser les vitres et téléphonait ses amis à qui il récitait entre hurlements et sarcasmes les chapitres XVIII et XIX de la Genèse.
Lorsqu’il nous renvoyait de son salon, il nous rappelait aussitôt et reprenait le disque à zéro, s’exclamant « la flore est une dépression ! la nervosité vêtue de sève altère l’hémisphère sud de ma crucifixion ! Jésus-Christ revient bientôt ! écoutez ce soliloque de batterie ! sentez la contrebasse qui vous transperce la viande ! quel saxophone aussi limpide qu’une mer sevrée de protubérances ! la cinquième minute est une révélation ! reniflez, reniflez, reniflez cette poésie à l’état brute ! ici la trompette prend des proportions d’inégale longueur ! est-ce que vous voyez comment le saxo colmate les brèches laissées par la basse ! ma lèpre accouche d’une souris blanche ! et l’agonie de la trombone exulte ma nausée ! et l’agonie de la trombone est un chant de désespoir ! et l’agonie de la trombone est un chant d’adieu ! et l’utopie emmanchée scande la mièvre en decrescendo ! et le fleuve s’amenuise et préfigure son suicide dans l’océan avide de sperme ! Rédemption 1 : la pluie battante est une bave qu’éternue un dieu bègue ! Rédemption 2 : la bave éructe nos corps-en-sang ! Rédemption 3 : pré-délivrance car le Christ intercède auprès du Père pour l’ultime enlèvement et purification forcée de nous autres ba-bukuta-bukuta, ba-ngubu lokoso, ba-samba-bilokota (2) ! Fitzgerald ! Fitzgerald ! Fitzgerald ! »
Il rabâchait que le jazz est le seul moyen d’atteindre la perfection, que lui-même le bon Dieu ne se prive pas d’écouter l’Acknowledgement et autres morceaux de Coltrane, qu’entre deux notes ce sont des années lumières, des tonnes d’énergie, de l’énergie atomique et du nitrate de sodium. Ainsi, finissait-il par démontrer l’origine biblique du jazz à partir de quatre livres des Maccabées et de l’Épître de Paul aux Colossiens.
Rien ne comptait à ses yeux. Ni le pays, ni son boulot, ni ses potes du Club Cuba, ni sa femme, ni même ses enfants… C’est pour qu’il me prolonge l’asile politique que j’avais commencé à flirter avec le jazz et à rêver d’une carrière de saxophoniste. Le drame est qu’il était quasiment impossible d’apprendre le saxo. Comment apprendre le jazz dans une ville où il n’y a pas d’école de musique, dans un quartier où il n’y avait à l’époque aucun saxophone, aucun piano, aucun café-jazz, rien, à part la rumba, la rumba éternelle, la rumba nationale, du matin au matin, de la vraie rumba ekoti ya nzumbe nalata na moto, nini etindaki ngai na yokela mama te, bomuana ezalako lokola mwa molangwa, naleli eh, naleli eh… (3)
Amitiés,
Mwanza

Fiston Nasser Mwanza (Graz – Autriche)
Lettre à Mumbu et Mujila
Chers amis,
Ça fait très bizarre de vous écrire à tous les deux une seule lettre, eh ben ! Puisque depuis un long moment, on partage plein de choses ensemble, rêves, angoisses, craintes, colères, révoltes et espoirs ; alors pourquoi ne pas partager cette lettre.
Ce matin je suis rentré au pays pour les différentes et mêmes raisons que les autres fois et j’ai décidé de traverser la ville et de repasser par les mêmes sentiers que nous avons parcourus ensemble. Croyez-moi, plein de choses ont changé.
Il y a, on dirait, sur la ville une sensation de perte d’énergie, d’épuisement et d’abattement quasi général qui ne dit pas son nom.
J’ai l’impression que le reste de sourire qui colore les visages de nos compatriotes commencent à disparaître, les gens sont de plus en plus silencieux malgré eux, on dirait que chacun a avalé sa voix, une ville aphone : voila le mot ; un peuple essoufflé, c’est cela le ressenti.
En moins de six mois, rien que dans le quartier, plus de neuf personnes que j’ai laissées en vie et bien portantes sont mortes, qui d’une crise de malaria, qui d’une crise de tension artérielle, qui d’une crise d’AVC (accident vasculaire cérébral) – qui est devenue d’ailleurs depuis peu la nouvelle coqueluche des maladies dans la ville ; et d’autre encore d’empoissonnement. Sans compter celles qui ont succombé aux balles perdues des récentes échauffourées électorales.
Ah oui ! Comme nous le savons tous, lorsque les éléphants se battent, ce sont les herbes qui en pâtissent, d’où des dégâts collatéraux, et donc des morts collatérales aussi.
Il siffle sur la ville une trompette du vide et du « sois con et tais-toi », un sentiment d’arraché que je ne puis nommer.
Quelques routes se sont élargies, d’autres mêmes éclairées mais, sur ces routes ne traversent que de corps des hommes et de femmes moins heureux aux allures désespérés. C’est bizarre même les receveurs, les chargeurs et les shayeurs ont perdu la tchatche, du coup la ville a perdu un peu de son charme. On dirait que tous attendent un truc, je ne sais pas quoi, pour quelques jeunes que j’ai croisé c’est clair, il faut coûte que coûte sortir et pour d’autre c’est encore flou.
Il y a encore sur certains coins des arbres et des murs de la ville, le reste de quelques affiches des candidats députés, tous étaient à la quête de ce siège qui procure jusqu’à six milles dollars le mois, dans ce pays où le salaire minimum est de 30 dollars. De quoi faire rêver plus d’un, pour en finir avec cette bailleresse toujours aux aguets de vos faits et gestes, devenir enfin propriétaire et vaincre le démon de locataire, de célibat, de piéton et de mpiakeurs. Accéder enfin à ce titre quasi pompeux et convoité « d’honorable ».
Eh oui ! Pour cinq années à l’abri de besoins, on est prêt à sacrifier père et mère ; alors tout le monde a tenté sa chance, qui avec l’ effigie d’un candidat présidentiel à l’arrière-fond, qui avec un verset biblique, qui d’autres comptant sur leur notoriété et mabangas de jadis, tous ont postulé : Le Grand Saoudien, Solution, Afande Tshuakulenda, Le Haut sommet, La Reine de Bandal, Impératrice, Gécoco 48 heures, Muyaya azala zala, Couleur d’origine, Maboko pembe, Vraie Chérie, Kisalu me banda, Le Mollah, TSHOBO égal but ; tous en tout cas… Et enfin sans oublier ceux-là qui ont fait parler le cash !
Les résultats sont là, mais dans la confusion la plus totale et dans une embrouille à rendre fou même Einstein, une vraie motte de foins dans laquelle même Milou, le plus sensitif de chiens, ne saurait retrouver une aiguille de véritables procès-verbaux, ni d’authentiques bulletins de vote.
Que dire, Le vin est tiré, bon ou pas bon il faut le boire, car une nation « démon – cratique » ne peut fonctionner sans parlement, alors un vrai match kwata, si tu dors on te dort !
La première séance plénière a déjà été convoquée, allez y comprendre, c’est la course à la montre. Les plus forts ont fait parler leur cash, les plus loquaces leur tchatche, les plus téméraires vont à la cour suprême, les plus septiques vont à Dieu, les plus excités vont voir les féticheurs, les plus sensibles sont sur les lits d’hôpitaux et les plus énervés en exil ;
Cependant tous sont d’office membres de L’ADEF (l’association des déçus et frustrés électoraux), mais dites-moi avec plus de 18 800 candidats pour 500 sièges, il fallait s’attendre à plus de 18 300 déçus, ça, c’est clair !
Mais en dehors de tout cela la vie continue, non plus au rythme de la Primus ni de la Skol, non ! Le combat de bières est allé plutôt vers le petit format plus économique et plus utile Mutzig contre Nkoy ya mukuake, ça fait plus style…
Et maintenant, il se déroule dans plusieurs bars, terrasses et nganda de la ville des actions Nkoy contre action Mutzig, une vraie compétition qui dame les pions même à la coupe d’Afrique des Nations, surtout que nos léopards nationaux sont absents, alors à la place on prendrait bien un Nkoy, du moment qu’on reste encore dans la jungle ça ne dérange personne !
À Matongé chez Bibi ou encore chez Achille au Bloc à Bandal, l’ambiance reprend de plus belle !
Ah oui ! Tout le monde se résigne maintenant sur la petite bouteille, car un nouveau venu dans le circuit économique vient de faire grimper tous les prix de produits de première nécessité, la TVA (taxe sur la valeur ajoutée), on a beau crier que cela n’a aucun incident sur les prix, waya tout le monde ne jure plus que par la TVA, les vendeurs des pains, de beignets, des épices, de bière et même les prostitués, tous ont revu leur prix à la hausse car pour eux TVA veut tout simplement dire « Toujours vouloir ajouter ».
En attendant la vie continue et Kin pense peu à peu à se remettre de ses nombreuses blessures.
Alors, on espère tous que très bientôt, on retrouvera notre Kin Kiesse !
Amicalement Vôtre

Papy Maurice Mbwiti (Kinshasa – République démocratique du Congo)

Lexique
Mpiakeur : un fauché, sans sous
Mabangas : cailloux, mais signifie surtout dédicaces dans les chansons, être chanté
Le Grand Saoudien, Solution, Afande Tshuakulenda, Haut sommet, La Reine de Bandal, Impératrice, Gécoco 48 heures, Muyaya azala zala, Couleur d’origine, Kisalu me banda, Le Mollah, TSHOBO égal but : différents surnoms de différentes personnalités chantées et qui ont été candidats députés
Match kwata : un match très rude
Primus et Skol : les deux marques de bière les plus consommées à Kin et qui se font concurrence
Mutzig : marque de bière
Nkoy : marque de bière, signifie aussi léopard en lingala
Waya : expression en lingala qui signifie jamais
Matonge et Bandal : les deux quartiers les plus animés de la ville
Kin kiesse : expression lingala mélangé au kikongo qui signifie Kinshasa plaisir, également ancienne appellation d’une émission de variétés sur la chaîne nationale

1. Satchmo : surnom de Louis Armstrong
2. ba-bukuta-bukuta, ba-ngubu lokoso, ba-samba-bilokota : mangeurs en tous râteliers, hippopotames cupides, farfouilleurs de poubelles, expressions kinoises empruntées à André Yoka Lye.
3. « ekoti ya nzumbe nalata na moto, nini etindaki ngai na yokela mama te, bomuana ezalako lokola mwa molangwa, naleli eh, naleli eh… » : composition de Koffi Olomide, chantée par Papa Wemba, « Je porte une couronne d’épines, qu’est-ce qui m’a poussé à me pas suivre les conseils de maman, l’enfance enivre tel de l’alcool, je pleure de désespoir, je pleure de désespoir… »
Février 2012

Merci au plasticien Thonton Kabeya dont les oeuvres illustrent ce texte///Article N° : 10630

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Les images de l'article
Sans titre, peinture de Thonton Kabeya © Thonton Kabeya
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