Moi et mon cheveu, le cabaret universel d’Eva Doumbia

Entretien de Mélanie Cournot avec Eva Doumbia

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Présenté au festival des Francophonies en Limousin 2011, le cabaret capillaire de la metteuse en scène Éva Doumbia est décoiffant d’universalité. Derrière ce titre, beaucoup seraient tentés de penser à des histoires de filles. Loin des paillettes et du superficiel, Moi et mon cheveu explore l’histoire du traitement du cheveu crépu, une histoire d’aliénation, héritage de l’esclavage et de la colonisation.Rencontre.

Dans Primitifs, About Chester Himes, votre précédente création, il y avait cette citation « Si les Noirs avaient les cheveux plats et les Blancs, les cheveux crépus, on serait à égalité », cette histoire de cheveux vous questionne depuis longtemps ?
Cette phrase est de Chester Himes, la question du cheveu est très importante pour les Noirs. J’en parle dans Moi et mon cheveu, d’autres auteurs travaillent actuellement dessus. Léonora Miano a écrit une nouvelle, Radiées de la douceur que l’on retrouve dans Blues pour Élise. Il y a le film de Chris Rock, intitulé Good hair, celui de Jean-Pierre Moscardo, Mouton Noir. Des bouquins sur ce sujet sortent actuellement. C’est un questionnement important, une histoire qui fait partie du fond commun, dont on ne parle jamais entre nous, puisqu’acquise.
Au début de Moi et mon cheveu, je demande aux spectateurs « est-ce que tout le monde sait ce qu’est un tissage ? ». Ce sont les « non Noirs » du spectacle qui m’ont dit, « il faut que tu l’expliques, il y a des gens qui ne savent pas ce que c’est ». Pour moi, si je dis tissage, défrisage, c’est une telle évidence !
Vous évoquez les travaux existants. Moi et mon cheveu est justement fondé sur un impressionnant travail de documentation ?
Un travail d’un an et demi avec plusieurs voyages en Afrique et ailleurs. J’ai proposé des ateliers via les Instituts Français, les associations et les structures locales, en demandant aux participants d’écrire sur leurs cheveux, afin de voir à partir du cheveu, qu’est-ce que l’on peut raconter.
Au Cap Vert, la nature du cheveu est un marqueur social, le Cap Vert étant tout comme le Brésil ou les Antilles des sociétés post-esclavagistes, plus une personne avait les cheveux proches du cheveu européen, plus elle avait les moyens de s’en sortir. Aujourd’hui au Cap Vert, mais je pense que c’est la même chose dans les autres sociétés post-esclavagistes, quelqu’un qui a les cheveux lisses est souvent d’une classe sociale plus élevée. Et c’est dans les classes sociales les plus élevées, qu’on lisse au maximum les cheveux pour faire disparaître la trace de la négritude. On le rappelle dans le spectacle.
Nous allions dans les différents pays avec des questionnements très précis. Par exemple, nous sommes allées au Gabon car dans l’histoire de la parure traditionnelle fang, la coiffure a une place significative. Finalement, nous n’avons rien utilisé de ce que nous avons appris là-bas, mais nos recherches ont nourri le spectacle. De ces questionnements ont émergé des histoires.
Il y a également un fond musical qui parle du cheveu crépu…
Excepté en France où il n’existe que quelques chansons en créole. Nous avions sélectionné une chanson de Jocelyne Labylle, une ancienne chanteuse de Kassav qui maintenant fait du zouk. Au moment des émeutes de 2009, en Guadeloupe, elle a donné de la voix, en reprenant des vieilles chansons du répertoire gwoka pour les remettre à la mode. Cette chanson s’appelle Neg la, elle y chante « An pa mandé chivé gréné » qui se traduit par « Je n’ai pas demandé des cheveux crépus ». Les Antillais disent chivé gréné (des cheveux grains), les Capverdiens et les Brésiliens disent cabelo cuscus (des cheveux couscous), exactement la même chose ! C’est étonnant, des peuples qui ne se connaissent pas, disent la même chose, ils ont la même histoire.
Finalement, on n’a pas gardé cette chanson, seule Jenny Mezile qui est haïtienne parle créole, mais elle n’est pas chanteuse.
Aucune chanson n’a été écrite spécialement. Tout est documentaire, les paroles participent de la dramaturgie du spectacle-cabaret. Il fallait une cohérence musicale forte, d’autant plus que les paroles sont traduites et projetées sur un écran.
Pourquoi avoir choisi, cette forme, le cabaret ? Associer aux textes beaucoup de musiques et de danses ?
Mon travail est plutôt comme cela, mais généralement pas à ce point-là ! Je voulais depuis longtemps m’y essayer, puis ce sont des rencontres avec Tété Alhinho, Alvie Bitemo, Marielle Santiago qui sont des chanteuses formidables. Avec elles, on pouvait remonter la route des esclaves, du Congo au Brésil en passant par le Cap Vert.
Elles sont arrivées avec leur bagage musical ?
Alvie écrit ses chansons. Les chansons chantées par Tété et Mariella font partie du répertoire populaire capverdien et brésilien. Au Cap Vert, Tété est très connue, elle était la chanteuse du groupe Simentara. Quand elle chante, c’est toute la salle qui chante avec elle ce répertoire, je trouvais ça magnifique. Elles ont apporté cela. Puis, il y a des chansons qui nous viennent d’Internet, j’ai simplement demandé aux internautes s’ils connaissent des créations musicales. On m’a envoyé des chansons comme I am not my hair d’India Arie.
Derrière ce titre, Moi et mon cheveu, l’on pourrait penser à des histoires de filles, mais finalement, ce qui se cache derrière, c’est la grande Histoire.
Oui, mais par le biais du féminin ! Pour moi, c’est important, il n’y a que Toni Morrison qui parle de l’esclavage par le biais du féminin.
Avec Marie-Louise Bibish Mumbu, qui a écrit les textes de Moi et mon cheveu, comme avec Léonora Miano, la relation de metteuse en scène à auteure est très forte. Ce sont des relations où l’on se comprend, dans le féminin, quelque chose de l’ordre du secret. D’ailleurs, c’est un spectacle qui plaît beaucoup plus aux femmes qu’aux hommes. On sait ce qu’est l’aliénation quand on est une femme, que l’on soit une femme noire ou une femme blanche, nous sommes aliénées. Léonora Miano dit dans Blues pour Élise que « la taille 38 est la burqa de lafemme occidentale ». Nous avons une espèce de corset mental, nous sommes constamment soumises à des injonctions, que parfois nous nous fixons et que transmettons à nos filles. Chez la femme noire s’ajoute l’histoire de l’esclavage et de la colonisation.
Le cheveu permet d’aborder beaucoup de sujets, notamment la relation homme-femme…
Ce sont les hommes qui poussent leur femme à se défriser. Je souhaitais absolument qu’il y ait cette scène écrite par Bibish. Un homme regarde des bimbos à la télévision et en dénigre sa femme. Nous avons beaucoup discuté avec des femmes, notamment au Gabon, avec un groupe de femmes du théâtre national qui avaient la cinquantaine et beaucoup de caractère. Elles disaient, « à la maison, ils veulent que l’on soit naturelles, mais ils vont chercher dehors des filles qui ne le sont pas !«  Les femmes sont poussées par le regard des hommes à se mutiler car il s’agit bien de mutilations : s’éclaircir la peau, se défriser les cheveux, etc.
Le regard masculin pousse aussi les femmes à s’exhiber ? Dans votre spectacle, il y a une scène très forte de strip-tease.
Cette scène existe, car il faut un strip-tease dans un cabaret, sans quoi ce n’en est plus un. Je souhaitais absolument que le spectateur puisse retrouver les codes du cabaret. C’est aussi suite à une interview avec Lucie Touya (1), une anthropologue de l’art, spécialiste du mythe de la sirène. Elle évoque la figure centrale de Mami Wata, la mère des eaux, divinité qui influence considérablement la vie contemporaine en Afrique subsaharienne. Mami Wata est devenue le symbole préféré des « femmes libres ». Dans les boîtes de nuit, on retrouve des filles habillées avec des robes mouchoirs, très courtes. Elles dansent beaucoup avec leurs cheveux, leurs faux cheveux. Derrière on retrouve aussi le regard de l’homme, du père qui les pousse à s’exhiber.
Vous offrez aussi un contrepoint, avec le témoignage d’une femme qui semble totalement libérée. Témoignage interprété par Alvie Bitemo, qui dit soutenir le mouvement Nappy (2) et qui en même temps souhaite suivre la mode avec des coupes de cheveux à la Rihanna, à la Beyoncé.
C’est un texte écrit par une bloggeuse, qui se fait appeler MayBach Carter Ewing, elle est rédactrice en chef d’un magazine en ligne Fashizblack, maintenant édité en version papier. Un magazine luxueux qui s’adresse aux femmes noires. Avant il y avait Amina ou encore Miss Ébène, Ebony, des magazines faits par des hommes. Elle tient également un blog’3), où elle fait ce qu’elle appelle du bitching à la française. Elle y avait posté une lettre ouverte « Je me défrise et je vous emmerde » car à un moment donné, elle en a eu assez, de voir tous ces mouvements sur le net qui produisaient des discours sans plus aucun discernement. Ce qu’elle prône, peut se résumer ainsi « Faites ce que vous voulez, du moment que vous savez pourquoi vous le faites ». Je voulais que dans le spectacle apparaisse un contrepoint. Je ne suis pas totalement d’accord avec son point de vue, mais elle dit des choses très drôles et casse les clichés.
Il y a beaucoup à déconstruire, en premier lieu certaines frontières qui restent encore infranchissables.
Je voulais parler de ce que l’on a subi depuis le début, ce que l’on continue de subir. Je travaille souvent avec des artistes hors espace Schengen, des artistes africains, j’ai très souvent, trop souvent des refus de visas. Quand Bibish a été bloquée à la frontière canadienne, si elle n’a pas pu venir en résidence à Praia, au Cap Vert, c’est parce qu’elle est Africaine, ce n’est pas pour autre chose. Cela montre ce qui se passe encore aujourd’hui. Je refuse que l’on dise que c’est réglé en France, ce n’est pas vrai.
À entendre Léonora Miano, c’est très loin d’être réglé, son éditeur, un jour lui a dit « Il faut que tu arrêtes avec ces histoires d’Africains qui vivent en France, tu es un écrivain de dimension universelle« . On m’a déjà dit : « Ce n’est pas assez universel ton projet », mais alors je m’identifie à qui ? Nora dans Maison de Poupée, pourquoi ? Elle est Scandinave et pourquoi on va s’identifier aux trois sœurs de Tchekhov qui sont Russes ? Pourquoi, cela est plus universel que nos histoires ? C’est encore de l’aliénation, il faut déprogrammer, il faut le dire, le redire tout le temps.
On plonge dans un spectacle très intimiste, c’est aussi une histoire personnelle ?
Ce n’est pas mon histoire, il y a des choses qui y ressemblent. Ça a été la grande difficulté, Bibish avait écrit des textes pour moi, mais je n’arrivais pas à me les approprier. Du coup mes textes, sont issus du répertoire de l’auteure américaine Harriet E. Wilson. Parfois, je change les lieux, mais elle est née comme moi en 68, elle est métisse, comme moi. En tant que comédienne et metteuse en scène, je travaille là-dessus, sur la frontière entre le vrai et le faux. Quand je dirige des comédiens, je fais en sorte qu’à chacune de leurs paroles on soit persuadés qu’ils l’ont vécu.
On me reproche parfois d’être nombriliste, mais il n’y a pas une ligne qui parle de moi dans ce spectacle. Ce sont des codes, avec lesquels on a encore du mal. Il y a d’autres metteurs en scène qui travaillent là-dessus par exemple Jan Lauwers, dans La Chambre d’Isabella. J’aime cette ambiguïté. Dans la première partie, on annonce que des comédiens sont coincés dans les transports, que le spectacle débutera avec du retard. Ce jeu crée des interstices, des espaces intimistes, moins cadrés. Des spectateurs sont vraiment choqués, certains y croient, certains n’y croient pas.

Moi et mon Cheveu est le premier volet d’une série de créations ?
Le départ d’un cycle de spectacles dont les textes sont écrits par des femmes noires, Bibish Mumbu, Léonora Miano, le prochain spectacle du cycle. Des textes de l’auteure haïtienne Yanick Lahens. Il y aura également des écrits de Jamaica Kincaid et je l’espère des textes de Toni Morrison. Avec ce cycle, j’ai pour projet de raconter l’histoire du peuple noir par le biais du féminin. Ces auteures ont en commun de parler de la relation mère-fille. Parce que c’est féminin, c’est universel. Toutes les femmes sont aliénées pas seulement les femmes noires. Toutes les femmes peuvent s’identifier, c’est le patrimoine de l’humanité.

1. Lucie Touya, Mami Wata la sirène et les peintres populaires de Kinshasa, Bibliothèque d’Africultures, L’Harmattan, 2004.
2. Le mouvement Nappy (pour Natural and Happy) prône la beauté au naturel du cheveu crépu.
3. Le blog de MayBach Carter [http://www.maybach-carter.com] : on peut y lire la lettre ouverte « Je me défrise et je vous emmerde ».
///Article N° : 10435

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La metteuse en scène Éva Doumbia © DR




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