« Dieu a quitté l’Afrique »

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C’est le thème de l’exposition au Centre culturel français de Kinshasa de deux jeunes plasticiens qui s’interrogent, Vitshois Mwilambwe et T.M Wantina.

Et chaque jour ces temps-ci, en me levant, je me demande s’ils n’ont pas raison ! Kinshasa vibre des affrontements de la campagne présidentielle, et je sens qu’on va vite passer à autre chose. Et comme je nous sais très futés, pas de problème pour nommer cette période à vivre dès maintenant,  » dernière ligne droite « ,  » succession « ,  » quatrième voie « ,  » 1+4+12 « , que sais-je encore ?
« Il paraît que le pasteur Kutino est très mal en point, on a dû ajourner l’audience d’hier »
« On dit que le mariage du président est reporté à une date ultérieure car les chrétiens catholiques et protestants sont contre, et les responsables ecclésiastiques ont besoin de temps pour convaincre »
« Il paraît que la SNEL a remplacé ses turbines et peut donner de l’électricité dans toutes les communes kinoises »
C’est ce genre de débats qu’il y avait dans les taxis il y a quelques semaines. Du manque d’électricité toute la journée à la masse de gens qui circulent à pied faute de transport. Beaucoup de grogne et de silence. On se regarde, on s’observe. Il n’y a que les bars qui fonctionnent comme à l’accoutumée et grouillent de monde.
Kutino était toujours enfermé à la prison centrale de Makala, les adeptes de son église se rendant chaque fois qu’il y en avait une à ses différentes audiences, qui ressemblaient de plus en plus à du cinéma africain de mauvais goût. Il lui est reproché… tant de choses qu’on ne sait plus bien lesquelles…
Pendant ce temps, la commission électorale indépendante tâtonnait sur ses propres principes et le président avait dû mal à fixer une date pour se marier.
C’était déjà il y a quelques semaines…
Le 30 juin, cela faisait 46 ans qu’on a dansé  » indépendance cha cha « .
Et si Kinshasa reste « la belle », c’est par défi, car tous ses atouts tendent à dépérir. Comment Matonge et Bandal peuvent-ils continuer d’être les moteurs de l’ambiance quand tout Kinshasa baigne dans le noir faute de jus ? C’est vrai que les groupes électrogènes pullulent la ville, mais le carburant n’est pas gratis, il faut le payer. Contrainte !
Ils veulent nous faire croire, les gens de la société nationale d’électricité (qui éclaire Brazzaville sans problème tous les jours), que c’est la faute à ces  » inciviques  » qui volent des turbines, un peu en sortant de la ville, pour fabriquer des matériaux durables en aluminium comme les casseroles que ma tante utilise. Sauf que ces  » inciviques  » opèrent depuis belle lurette, avec la complicité des agents de la SNEL, et que c’est nous qui payons les pots cassés. Nous qui continuons de payer tous les mois les factures d’électricité…
Si encore on nous refilait le courant gratis, et qu’on décide de nous le couper à n’importe quel moment, ok, mais là on paie des factures pour du vent !
Après on apprend qu’il y a eu des débats sur les élections, pas grand monde a suivi. Notre cher président s’est marié et c’était en direct à la télévision, pas grand monde a suivi (peut-être pas seulement à cause de la SNEL…).
Pour la Coupe du monde, surtout pour certains matchs, ils ont heureusement compris qu’il leur fallait se débrouiller pour que toutes les maisons de Kinshasa soient éclairées, sinon c’est la cata ! J’étais seule dans mon quartier à soutenir la France, au fait…
Le 30 juin était une journée finalement comme les autres. Enfin pas vraiment, puisque personne n’osait sortir, et d’ailleurs il n’y avait pas de transports en communs, et les voitures personnelles retournaient gentiment dans les parcelles !
Je suis allée jusque sur la grande rue. Cette année je suis chez ma mère à Bandal, et plein d’autres jeunes étaient sur le boulevard Kasa-Vubu pour regarder comme moi la rue. On ne la voit jamais comme ça, profitons-en : elle était vide du monde grouillant qui attend d’aller travailler au centre-ville. A la place, il y avait plein de jeunes qui cherchaient à faire quelque chose. Mais quoi ?
Les pauvres, ils n’étaient pas inspirés…
Ma mère était allée à la messe ce matin, à St Michel. Pour consacrer comme elle dit les 46 ans de l’indépendance du Congo à Dieu. Afin que Lumumba ne soit pas mort pour rien, que mon père n’ait pas travaillé pour rien en tant que fonctionnaire de ce pays, afin que la marche puis le martyr des chrétiens du 16 février 1992 n’ait pas servi à rien.
Maman a eu 64 ans en avril dernier. Une histoire de chiffres !
En revenant de l’église, elle a croisé ces jeunes complètement perdus en quête d’action, ou de leader, que sais-je ? Elle m’a dit qu’ils ne comprennent rien, que ce n’est pas comme ça qu’ils devraient s’y prendre. Je me suis dit qu’elle a raison, on nous a tellement pris pour des cons que ça finit par prendre… Finalement le  » si jeunesse savait et si vieillesse pouvait  » n’est pas un truc pour endormir les gosses !
Sur l’avenue Kasa-Vubu à Bandal, et je parie dans toutes autres grandes avenues de la capitale, il y avait plein de jeunes un peu perdus, un peu paumés, qui ne savent pas.
A un moment ou un autre de sa vie, il est pourtant important de se regarder dans la glace. Nous, on n’a plus le temps. On court derrière des t-shirts et casquettes des candidats pour la présidence et autres députés, on dit une chose le matin et on se rétracte à midi, on veut marcher et brûler des pneus mais on ne sait pas trop pourquoi. Bref on tourne en rond et si on reste ce genre d’interlocuteurs, on est partis pour danser le twist tango plus la java rumba jusqu’à la fin des temps…
Nos télévisions ne disent rien et ne diront rien. La haute autorité des médias veille !
Sur Canal Kin ce matin-là, ils ont mis deux épisodes de Top Models où il est question du bonheur de Bridget qui est amoureuse du gars qui était amoureux de Brook, sa mère, et c’est le demi-frère de Reege. M’enfin. Sur Mirador, c’était un film nigérian qui tourne autour de meurtre et escroquerie. Sur la 2, ils nous racontent le 30 juin 1960 version Tshiluba. Sur la télé du groupe avenir, c’était de la musique, du  » Karmapa « , un musicien qui ne chante que des histoires de femmes fatales. Sur CMB, ils ont mis  » Ma famille « , une série ivoirienne qui fait fureur à Kin avec un Gohu comme acteur principal, etc.
Et c’est vrai quoi, on ne va pas leur demander de nous montrer tous ces jeunes paumés de la ville à qui la rue appartient et qui n’ont rien trouvé de mieux à faire que de brûler des pneus et empêcher les honnêtes citoyens de vaquer à leurs occupations, hein ?
Mais le fait est qu’il y a comme un malaise !
Il date de trop longtemps…
Alors pourquoi ne pas en parler vraiment ? Parler de ces fonctionnaires qui ne sont toujours pas payés, on en parlait déjà l’année dernière. Leur situation n’a pas changé ! Parler de cette obscurité qui couvre le ciel de Kinshasa alors que chaque enfant congolais étudie que le barrage d’Inga peut donner du courant jusqu’en Asie du sud. Parler de ces jeunes qu’on voit paumés seulement aujourd’hui alors que c’est un état permanent pour eux, chaque jour de leur vie. Pas d’issue, le statu quo.
Vitshois et Wantina montrent dans leur expo des morceaux de corps humains, on retrouve des membres des fois isolés, des fois non, des tas de jambes avec ou sans têtes, des bras ballants, des torses. Il y a aussi ça, nos morts. Il faudrait en parler. Ils ont aussi, en plus des installations, exposé des tableaux. Et le plus significatif pour moi, ce sont tous ces casques de couleur bleue posés à même le sol avec les lettres UN dessus. Ainsi que ces bonhommes robots, grandeur nature, faits de papier journal, assis, debout, devant un ordinateur, avec une mallette…
Il faudrait arriver à parler de nos morts.
Six millions environ, c’est-à-dire tout Kinshasa, et ça s’est passé dans ce pays à l’Est.
Il faudrait les laisser parler de leurs morts, trop nombreux depuis 1994, violés, égorgés, tués au nom de la sécurité aux frontières de notre grande République !
Puisque la presse et les organisations intergouvernementales n’y arrivent pas, ne veulent pas.
 » Dieu a quitté l’Afrique « … ?
Ma mère ne serait pas d’accord ! Elle affirme que s’ils veulent quitter cet air (état ?) perdu, et bien comprendre le  » si jeunesse savait et si vieillesse pouvait « , qu’ils relisent tous les discours de Lumumba du 30 juin 1960. C’est toujours bon, pour avancer, de savoir d’où l’on vient, où l’on est et où est-ce qu’on veut aller, pourquoi et comment s’y prendre.
Alors, lisons !
Et que personne ne nous (se) leurre.
Indépendance chacha…

///Article N° : 4537

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